Paris
06/03/2003 -
Une découverte
Mona Heftre est une de ces rares artistes françaises à savoir tout faire. Comédienne, chanteuse, danseuse, Mona Heftre s'est formée à l'école du Grand Magic Circus de Jérôme Savary dès 1973 : "J'avais 18 ans, tout ce que je voulais, c'était être artiste. Savary m'a appris mon métier de saltimbanque". Elle apparaît dans la majorité des spectacles du metteur en scène, de Bye Bye Show-Biz en 1984 à Cabaret en 1987 ou plus récemment, dans le merveilleux hommage à Trenet Y'a d'la joie. Alors que, dans les années 90, elle cherche à s'envoler de la galaxie Savary et de développer des projets plus personnels, elle fait une découverte : "Je me souviens très bien de la première fois où j'ai entendu une chanson de Rezvani", raconte Mona Heftre. "C'était dans Pierrot le fou de Godard, où Anna Karina chantonnait Je ne t'ai jamais dit que je t'aimerai toujours, ô mon amour. J'ai appris que c'était un dénommé Bassiak qui avait écrit ça, et que c'était aussi lui qui avait écrit le Tourbillon et La mémoire qui flanche. J'ai remonté la piste et découvert que Bassiak était en fait Rezvani."
En 1994, Mona prépare un récital de chansons de films dans le cadre du Centenaire du Cinéma. Elle y intègre tout naturellement des chansons de Rezvani. Mais va plus loin en envoyant une petite cassette à l'écrivain : "Je reçois un jour par la poste une cassette d'une jeune femme anonyme nommée Mona Heftre, se souvient Rezvani, et sur cette cassette, une de mes chansons les plus chères chantée exactement comme j'aurais pu le souhaiter idéalement, je veux dire avec sensibilité, intelligence, désespoir aussi. Elle y mettait tout ce que je savais. Et que je ne savais pas y avoir mis de moi et de mon épouse Lula. Le ton si sensible et si tendre de Mona nous a séduit tous les deux." Début 99, Mona Heftre monte un récital dans la minuscule salle du Sentier des Halles. Rezvani et Lula, son épouse et l'inspiratrice de toutes ses chansons, viennent assister au spectacle qui cimente leur enthousiasme.
Une rencontre

Une renaissanceEn 2000 sort un premier album, Tantôt rouge tantôt bleu, renfermant déjà 72 titres ! Le très joli coffret bleu se vend à 17.000 exemplaires. Mona Heftre rêve alors de chanter l'intégralité du répertoire de l'auteur soit encore une cinquantaine d'autres chansons : "J'aimerais qu'il me donne toutes ses chansons parce que je prends tellement de plaisir à les interpréter. Comme le dit Rezvani, les gens n'ont plus l'habitude d'entendre des "je t'aime" dans les chansons sans qu'on se le gueule à la figure." Rezvani, lui, redécouvre doucement l'envie d'écrire des chansons : "Il y a bien vingt-cinq ans que je n'ai pas écrit de chansons ! J'ai peur que le fil en soit rompu. Mais j'avoue qu'à la suite de leur remise en vie par Mona, ce serait pour moi un vrai bonheur que d'être encore capable d'en composer. Pour cela, il faudrait que je me remette à la guitare et que cette sorte de grâce me revienne. Et pourquoi pas ?"
Deux ans plus tard, le miracle a lieu. A 74 ans, Rezvani reprend sa petite guitare, et écrit une vingtaine de nouveaux titres. Toujours autour de son amour pour Lula. Mais en pensant à une voix, celle de Mona Heftre, comme un scénariste écrit pour un acteur précis. Le résultat est créé ces jours-ci sur la scène du petit théâtre du Renard, derrière Beaubourg au cœur de Paris, jusqu'au 15 mars. Mona Heftre y est entourée de trois musiciens : Jean-Yves Ribaud au piano, Mathieu Dalle à la contrebasse et Bertrand Lemarchand à l'accordéon, remplaçant Roland Romanelli à la dernière minute. Un album de ces nouvelles chansons est en boite depuis l'automne mais sa sortie est malheureusement repoussée de mois en mois.
L'accord parfait
Peu d'auteurs ont attendu plus de 40 ans avant de trouver leur interprète idéale : "Je me dis que ces chansons me ressemblent beaucoup", confesse Mona Heftre. "Celles qui parlent d'amour par leur tendresse toute simple mais aussi les plus fantaisistes, les contes comme Bal à Bouboudioulasso, La fildefériste ou La joueuse de gong. Ce sont des chansons joyeuses et ça me permet en tant qu'artiste de music hall que je suis de m'amuser aussi en chantant ces chansons, m'amuser comme une folle, jouer des personnages et rentrer très profondément dans l'univers intime de ce couple d'amoureux. Et j'y suis heureuse." Même sentiment du côté de Rezvani : "Il est évident que cette jeune inconnue qui m'envoyait une cassette ressemblait à cette chanson et inversement. Elle y mettait une sensibilité toute spéciale. Voilà pourquoi j'ai été très heureux que Mona n'en reste pas là et qu'elle chante d'autres chansons de moi de sorte que cela devienne cet ensemble merveilleux qui, en effet, lui ressemble."
Catherine Pouplain-Pédron