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Higelin sous les baobabs

Paris-Afrique-Océan Indien-Paris


Mayotte 

13/06/2000 - 

Mayotte. Ça vous dit quelque chose ? Cette terre française d’Outre-mer Ă  l’ouest de Madagascar. Ce petit bout d’üle dont on ne parle jamais. Et bien, sachez que Mayotte est la quatriĂšme Ă©tape de la courte tournĂ©e que Jacques Higelin promĂšne en Afrique de l’Est et dans l’ocĂ©an Indien. Jacques, ange tourmentĂ©, poĂšte lunatique, chante au soleil depuis fin mai. AprĂšs Djibouti, le Kenya et les Seychelles et avant Maurice, la RĂ©union et Madagascar, c’est ici, Ă  Mamoudzou que le 11 juin, notre homme a chantĂ©, jouĂ©, parlĂ© et s’est un peu racontĂ©. Et nous y Ă©tions.




Quand on survole Mayotte juste avant d’atterrir, le spectacle console de la quinzaine d’heures d’avion qui a prĂ©cĂ©dĂ©. Le lagon enferme une vingtaine d’ülots plantĂ©s de cocotiers et de baobabs, le tout baignant dans une eau pour le moins limpide. SĂ»rement un des plus beaux coins de France. Parce que Mayotte est une CollectivitĂ© Territoriale depuis dĂ©cembre 1976, aprĂšs avoir Ă©tĂ© une Colonie puis un Territoire d’Outre-Mer. En 75, les Mahorais, les habitants, avaient choisi de rester français alors que l’archipel des Comores dont faisait partie Mayotte proclamait son indĂ©pendance. VoilĂ  pour l’Histoire.

A l’atterrissage, la France est donc bien lĂ  via le prĂ©fet de Mayotte qui accueille une notabilitĂ© locale ou quelques lĂ©gionnaires et gendarmes en mini shorts. Mais lorsque l’on prend le bateau pour passer de la Petite Terre (Ă  peine plus grande que l’aĂ©roport) Ă  la Grande Terre, la France n’est soudain plus qu’une vague structure administrative invisible. Des tissus flamboyants, les lamb, vĂȘtissent les femmes dont le visage est parfois maquillĂ© d’une poudre au bois de santal, des jeunes gens se font le cour en s’échangeant des colliers de fleurs, on parle chimaorĂ©. A quelques kilomĂštres de lĂ , dans un hĂŽtel bercĂ© par les vagues et les chutes de noix de coco sur le sable noir, Jacques Higelin sirote un cocktail de bienvenue aux cĂŽtĂ©s de Mahut, son seul musicien sur cette tournĂ©e, percussionniste, compagnon musical et surtout ami de
 il y a bien longtemps.

"On est vraiment contents qu’un chanteur français passe par lĂ  !», me dit le directeur de l’hĂŽtel. «C’est si rare qu’une tournĂ©e fasse le dĂ©tour. Il y a quelques annĂ©es, on a eu Michel Fugain, Stephan Eicher ou le Trio Esperança. Mais en comparaison de La RĂ©union oĂč passe du monde, il n’y a presque rien ici. » Il faut dire que la demande n’est pas la mĂȘme entre les Mahorais et les Muzungu, les blancs de l’üle. Il y a quelques semaines, le Sud-Africain Lucky Dube a fait un malheur mais auprĂšs des Mahorais qui ne se bousculent sans doute pas pour Michel Fugain. Non seulement, la culture francophone est peu implantĂ©e ici. De plus, selon que la tĂȘte d’affiche attire tel ou tel public, le prix des places est doublĂ© ou non. Mais «avoir un artiste de mĂ©tropole est trĂšs cher», me lance IsmaĂ«l Kordjee, directeur du Centre d’action culturelle qui a programmĂ© Higelin. «Avec Kassav fin juin, on espĂšre attirer 15.000 personnes. Ça devrait plaire Ă  tous les publics», conclut-il, positif. Mais ce dont IsmaĂ«l rĂȘve, c’est que le rĂ©fĂ©rendum du mois prochain fasse de l’üle un dĂ©partement Ă  part entiĂšre afin de multiplier les moyens. NĂ©anmoins, les espoirs sont faibles
 En attendant, c’est avec l’aide de l’AFAA, des Alliances françaises et des Centres culturels que ce type de tournĂ©e peut exister, le tout organisĂ© cette fois par Yellow Moon, petite structure de production basĂ©e Ă  La RĂ©union et qui se bat pour faire venir des artistes français dans la rĂ©gion.

Au bar de l’hĂŽtel, Higelin donne le soir de son arrivĂ©e une confĂ©rence de presse, la premiĂšre de cette tournĂ©e. Mais peu de questions. C’est le chanteur qui parle, dit, cause, raconte. Son enfance, ses enfants, l’enfance. Puis le paradis, l’enfer, les femmes, les institutions, la religion. Les mots ne finissent plus. Higelin s’envole et revient. Difficile Ă  suivre, l’oiseau. Et pourtant, le capital de sympathie est total. Higelin est un artiste aimĂ©, trĂšs aimĂ©. Le soir du concert, la petite salle en plein air du Centre mahorais d’action culturelle est bien garnie. PrĂšs de 1000 billets Ă©coulĂ©s. Une rĂ©ussite. Mais l’essentiel du public est composĂ© de Français, tous employĂ©s ici dans l’administration, l’éducation ou la mĂ©decine. De tous Ăąges, ils s’entassent dans ce petit espace (environ 1500 places) et les discussions volĂ©es de ci, de lĂ , confirment que beaucoup d’entre eux sont des fans de toujours de Jack au Banjo. AprĂšs un concert frisquet aux Seychelles, l’équipe semble se rĂ©jouir de cette foule fĂȘtarde. A raison.

Si elle ne parvient pas aux oreilles de la MĂ©tropole, la musique mahoraise rĂ©vĂšle quelques perles dont le jeune M’Toro Chamou, premiĂšre parte de la soirĂ©e. Avec ses petites tresses dressĂ©es sur la tĂȘte, il chauffe la salle en trois titres seulement. RĂ©sident marseillais, son disque semble faire un carton sur sa terre natale. Tous les enfants reprennent Ă©nergiquement ses textes. La fĂȘte Higelin peut commencer et aprĂšs une panne de courant gĂ©nĂ©rale et un trac qui ne fait qu’empirer, Jacques se lance. « Ce qui vous manque, c’est un vrai poĂšte, un sorcier de France ! » Applaudissements. Le show dĂ©marre par quelques titres du dernier album, Paradis PaĂŻen, et continue par le meilleur, le rĂ©pertoire des annĂ©es 70 : Cigarette, IrradiĂ©, Mona Lisa Klaxon (« Elle vivait sur une Ăźle entourĂ©e de crocodiles et de fantĂŽmes »), IrradiĂ©, Alertez les bĂ©bĂ©s, Vague Ă  l’ñme. Mais aussi une version trĂšs rĂ©ussie de Paris-New York – Paris oĂč le duo guitare, façon flamenco, et percussions dĂ©tone, explose, occupe la place. Plaisir encore sur Pars, accordĂ©on bille en tĂȘte. Mahut, flegmatique, patient, mystĂ©rieux, pendant paisible de son frĂšre de scĂšne, frappe de ses doigts, de ses paumes, de ses mains toutes entiĂšres ses instruments, djembĂ©, grosse caisse et autres gongs.
Les chansons ? On les connaĂźt par cƓur. On les a chantĂ©es 1000 fois. Mais c’est bon. Les innombrables chauve-souris qui volent au-dessus de nos tĂȘtes sont Ă  la fĂȘte pour Champagne. Ainsi que le chƓur d’enfants qui partage l’affiche sur La croisade des enfants, mĂȘme si le duo ne se souvient plus trop de ce titre, absent de leur rĂ©pertoire actuel. Enfin, hommage Ă  cette chanson française que Higelin aime tant, cette chanson des annĂ©es 40, 50, via la Complainte de la butte et en bonus, un clin d’Ɠil Ă  Trenet (« C’était un crĂ©ateur, il m’a fait planer »).

Mais Higelin chante vite, trop vite peut-ĂȘtre. Le concert ne dure que 2 heures et demi, record de briĂšvetĂ© pour celui qui revendique son besoin de rester au moins 3 heures en scĂšne et qui annonce qu’ " il faut du temps pour s’accorder avec le public". Le public est de toutes façons acquis Ă  son chanteur. Il rit beaucoup. A chaque parole. Aime se faire bousculer, culbuter, terrasser par les Ă©lans tendres ou nĂ©buleux de Higelin envers lui ou envers l’équipe technique, parfois interpellĂ©e, tout autant apostrophĂ©e.

L’auteur de Maman j’ai peur va avoir 60 ans. Il tourne, il swingue, il danse, s’énerve et se rĂ©jouis, navigue entre rĂ©volte et tranquillitĂ©. Semble se chercher toujours et encore. En quĂȘte d’une sĂ©rĂ©nitĂ© qui lui Ă©chappe. Ici, Ă  Mayotte, l’accueil fut excellent, fervent et hospitalier. Mayotte a conquis Higelin. Demain, il sera Ă  l’Ile Maurice. Nous aussi. Pour continuer Ă  ausculter une tournĂ©e, son dĂ©cor, ses personnages.

Photos : Catherine Pouplain

Catherine  Pouplain-Pédron