
Une vingtaine d'années aprÚs Gaby oh Gaby, Bashung s'est enfin livré à l'exercice de la compilation: le double-CD Climax vient de sortir (chez Barclay), avec trente-huit chansons, tubes et petit joyaux un peu oubliés. Parmi eux, six enregistrements inédits, nés d'un documentaire télévisé à venir, pour lequel le chanteur a invité quelques personnalités à travailler avec lui. Ainsi, Noir Désir, Rachid Taha, Rodolphe Burger, Marc Ribot ou M sont venus chanter ou jouer en duo avec le plus fidÚlement étrange des chanteurs français.
RFI Musique : Malgré le nombre d'auteurs qui ont travaillé avec vous (Bergman, Fauque, Gainsbourg, notamment), on sent bien, dans cette compilation, une unité de ton et de personnalité étonnante.Alain Bashung : On me dit parfois : "
tu travailles avec quelqu'un qui est ton double". C'est faux, ça. J'ai plutĂŽt besoin de quelqu'un de complĂ©mentaire plutĂŽt que d'un clone. Ăa ne me ferait pas avancer, d'avoir face Ă moi la mĂȘme rĂ©flexion que la mienne. C'est la diffĂ©rence de perception qui fait naĂźtre un frottement - mais il faut que ce soit un frottement sympa, excitant. Il n'y a qu'une chanson dont je n'ai pas touchĂ© un mot, qui s'appelle Les Petits Enfants. Daniel Tardieu me l'avait apportĂ© en me disant: "
J'ai un petit début : "Les petits enfants qui tombent du balcon/Toute leur enfance défile devant leurs yeux", et il faut la finir."
Je lui ai dit "
non, elle est finie, il faut l'arrĂȘter lĂ ". La chanson Ă©tait dĂ©jĂ impeccable.
Elle vous ressemble ?Je ne sais pas si je peux répondre clairement à ça. Est-ce que ça me ressemble ou est-ce que j'aime ça? Quelle est la différence?
Justement, vos chansons sont-elles un miroir ou une projection ?Disons que je propose Ă quelqu'un : "
Aujourd'hui, je voudrais vous faire partager ce petit moment-là . Moi je trouve ça intéressant. Dites-moi ce que vous en pensez."
Et il y a alors toutes les ambiguĂŻtĂ©s sur les textes de vos chansons, comme tout ce qu'on a pu dire de Ma Petite Entreprise.Je suis tombĂ© des fois sur des gens qui m'ont sorti des dĂ©finitions assez diffĂ©rentes. Quelqu'un y voit l'histoire d'une petite entreprise et s'arrĂȘte lĂ . Et puis un autre va aller plus loin. C'est le type de la chanson qui a l'air d'ĂȘtre au premier degrĂ©, avec tout ce texte oĂč le type fait du porte Ă porte, fait le tour du monde avec sa petite valise pour vendre je ne sais pas quoi. Et je n'ai cessĂ© de penser Ă une femme quand j'avais cette chanson sous les yeux. Mais on ne dit plus "
entreprise" dans le sens d'
«entreprendre une relation amoureuse».
C'est au fond une histoire sexuelle.Pour le mec de la chanson, la derniĂšre entreprise qui peut exister, c'est son amour pour cette femme. Il vit son amour comme un mec qui pointe, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, il travaille dans cette entreprise amoureuse, il va se plaindre d'avoir des vacances parce qu'alors il ne peut pas aimer.
Ce n'est pas un quiproquo que cette chanson soit utilisĂ©e pour une publicitĂ© de vĂ©hicules utilitaires ?Il y a un moment oĂč les chansons s'Ă©chappent. Mais, quand j'ai Ă©crit cette chanson, il y avait aussi mon agacement devant les relations de la France avec l'argent, avec l'esprit d'entreprise. Le type qui gagne de l'argent, c'est un salaud. VoilĂ qui est un peu court, comme raisonnement! Et je me suis dit qu'on ne peut pas continuellement brĂ»ler les mecs qui se rĂ©veillent le matin avec une idĂ©e qui fonctionne. Quand j'Ă©tais gamin, l'argent Ă©tait plus tabou que l'homosexualitĂ©, les gens qui en avaient se planquaient. C'est trĂšs rĂ©cent qu'on parle d'argent, ce qui est mĂȘme parfois trĂšs vulgaire. Mais, quand j'ai Ă©crit cette chanson, on n'en parlait pas encore aussi librement et il fallait rĂ©ussir tout en Ă©tant condamnĂ©. C'Ă©tait trĂšs curieux : on nous demandait d'ĂȘtre performant, tout en nous coupant les ailes. Comment exister dans ce pays, alors ? Culpabiliser parce que quelque chose fonctionne, subir l'AmĂ©rique ? Quand on n'a pas de ronds, on est le dernier des connards ; quand on en a, on est une ordure. Achetez-moi du Valium, au moins ! Dans cette chanson, j'affirmais que ma petite entreprise va trĂšs bien, et je le disais haut et fort.
Vous vous sentez visé par ce reproche contre l'argent ?Oh, il y a parfois des regards. Ils disent que je gagne du pognon facilement. Je le vois.
Justement, c'est facile ?Il faut dire que c'est facile et puis se dĂ©brouiller. Ăa perd beaucoup de charme quand on dit qu'il faut travailler.
Vous ĂȘtes un gros travailleur ?
Oui. Je crois que quand j'ai dĂ©cidĂ© de faire quelque chose, je trace, j'ai de la volontĂ©. Quand je suis dans l'action, je n'ai pas l'impression d'ĂȘtre un bosseur, je suis heureux. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre ma tĂȘte est prise Ă faire, Ă vĂ©rifier, Ă envisager. Je m'aperçois que j'ai bossĂ© beaucoup quand ça s'arrĂȘte. Alors, je peux avoir une dĂ©prime de trois jours.
Bertrand Dicale
Trente-quatre ans de carriĂšre, vingt de succĂšs et toujours pas de certitude : câest pour cela, pour cette anti-langue de bois, pour cette extrĂȘme sensibilitĂ©, quâon aime Alain Bashung. Lâhomme qui fut transfigurĂ© par Gainsbourg vient de sortir Climax, un recueil de deux CD qui rĂ©sument vingt ans de rock de France. Mais attention : ceci nâest pas une compilation. 
Tourner cinq-six fois lâobjet entre ses doigts avant de le faire ingĂ©rer par le lecteur de compacts. Se demander alors pourquoi Alain Claude Baschung, nĂ© en 1947 Ă Paris, sort aujourdâhui ce double album. Et quels lacs gelĂ©s il sâest jurĂ© dâenjamber en trente-huit stations. Caustique ? Christique ? Bashung a connu la gloire (comme lâautre, mais sans en crever) Ă trente-trois ans... CâĂ©tait en 1980, avec un "Gaby" dont le gigantesque succĂšs tient d'abord Ă un rythme et Ă une interprĂ©tation : ni sa mĂ©lodie dissonante ni ses paroles abstraites nâavaient, thĂ©oriquement, de quoi attirer les larges masses...
Gaby, ici, se trouve relĂ©guĂ© Ă la toute derniĂšre place du premier CD : visiblement, Alain Bashung ne voulait pas rĂ©gurgiter la Ă©niĂšme compilation Vingt ans de succĂšs. Trop commun : il aime pas ça, Bashung. Ne pas oublier que, quand il a voulu, en 1992, jeter un premier regard rĂ©trospectif sur sa musique, il nâa rien trouvĂ© de mieux que de superbement remixer ses sept albums studio dâalors et de leur adjoindre deux inĂ©dits, Tour Novice, un live de 1990, et RĂ©servĂ© aux Indiens, un recueil dâinstrumentaux et de BO de films. Ce dernier contient dâailleurs Climax 4, le morceau qui donne son titre Ă lâobjet qui nous prĂ©occupe. Toutes les chansons que Bashung rĂ©unit ici, Ă deux exceptions prĂšs, sont issues de ce coffret de neuf albums remixĂ©s/rĂ©novĂ©s et des quatre quâil a sortis depuis, Osez JosĂ©phine (1991), Chatterton (1994), Confessions publiques (live, 1995) et Fantaisie militaire (1998).
Donc ceci nâest pas une compilation. Exit lâordre vaguement chronologique. Bashung a prĂ©fĂ©rĂ© composer son programme en disposant ses morceaux comme on le fait pour un concert : thĂ©matiquement, avec un peu dâalĂ©atoire. Pour entrer dans ce double album, celui qui connaĂźt son AB par cĆur depuis 79 sera tentĂ© par la nouveautĂ© : il y a beaucoup de plaisir Ă entendre les six re-crĂ©ations qui parsĂšment Climax. Enfin, surtout trois dâentre elles : Les grands voyageurs (issu de Osez JosĂ©phine, 1991), magistrale leçon de blues minimal, plus Delta tu meurs, assĂ©nĂ©e par le guitariste Marc Ribot et son chanteur-harmoniciste, un certain Alain B., Volontaire (extrait de Play Blessures, lâimpossible album gainsbourgeois de 82) dont se sont emparĂ© Bertrand Cantat et Noir DĂ©sir : du rock, des voix, une guitare, Noir DĂ©sir transforme tout ce quâil touche en or et noir. Et aussi, et surtout, Ode Ă la vie (made in Fantaisie militaire, 1998) qui quitte avec bonheur son trip hop lĂ©ger dâorigine pour les percussions et le luth de Rachid Taha, retrouvant ainsi pleinement son titre. Sans oublier non plus le beau travail de Rodolphe Burger avec Samuel Hall dopĂ© au drumânâbass et de M avec le mythique Whatâs in a bird de 83...
Et aprÚs ? AprÚs, les écoles divergent. Les chemins aussi. Il y a ceux qui ont applaudi au virage musical quasiment a-mélodique amorcé avec Gainsbourg dÚs 1982 pour Play Blessures (Bashung avoue à nos confrÚres de Rock and Folk, dans leur numéro de juin 2000 : "
Gainsbourg mâa confortĂ© dans le fait dâaller loin. Il mâa donnĂ© lâenvie, mĂȘme si on nâest pas compris par tout le monde, de faire les choses avec Ă©lĂ©gance."). Ceux-lĂ applaudiront Ă Climax dans le parcours quâa voulu Alain, assurant, surtout sur le premier CD, une nette domination de ses deux derniers albums, plus abstraits, Chatterton et Fantaisie (onze titres Ă eux deux sur trente-huit).
Et puis, il y a les autres fans. Moins abstraits. Ceux qui aiment le rock, les mĂ©lodies, les jeux avec les mots et qui ont tout de suite adhĂ©rĂ© aux deux premiers albums dâAlain, Roulette Russe et Pizza. Qui ont longtemps attendu lâalbum enfin advenu en 1991, Osez JosĂ©phine, avec quelques coups de cĆur vers PassĂ© le Rio Grande (1986). Ceux-lĂ aimeront Climax (dans ce double album comme dans la vie, il y en a pour tous les goĂ»ts). Mais ils sâĂ©panouiront surtout sur les titres live : Toujours sur la ligne blanche (concert de 1985), JâĂ©cume (oĂč, en 1995, Xavier Geronimi fait jeu Ă©gal, Ă la guitare, avec la version studio enregistrĂ©e en 91 Ă Memphis par le jeune bluesman Jimmy King)...
Ces amateurs du Bashung in rock basculeront dĂ©finitivement vers le climax sur la deuxiĂšme moitiĂ© du second CD, prĂ©cisĂ©ment Ă partir de Nights in white satin et de Jâpasse pour une caravane (live). SâenchaĂźnent alors neuf titres qui fleurent bon la guitare, la country, lâĂ©nergie : Rebel, Hey Joe ... Avant de se terminer, en une sorte dâapothĂ©ose, sur une sorte de dernier rappel, le fort ancien Pas question que jâperde le feeling. Juste comme dans un concert, on vous disait.
Jean-Claude DEMARI