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Chronique album


Alan Stivell

Nouvelle galette bretonne


Paris 

19/05/2000 - 

AprĂšs un album fortement mĂ©tissĂ©, 1 Douar, avec des invitĂ©s comme Youssou N'Dour, Khaled ou Jim Kerr (Simple Minds), le chantre de la musique bretonne revient avec un album rock et identitaire focalisĂ© sur la Bretagne et sa culture. Une "rock'n roll celtitude" oĂč le barde breton distille certaines notes rap pas dĂ©sagrĂ©ables et mĂȘme vivifiantes pour un genre vieux de 30 ans d'Ăąge. Tour de piste avec le harpiste.




Vous avez fait vos armes trĂšs jeune dĂšs 1967 ?
Je suis musicien professionnel depuis 67. En revanche, j’ai commencĂ© Ă  jouer de la harpe, Ă  jouer sur scĂšne quand j’étais en culotte courte, dont en premiĂšre partie de Line Renaud Ă  l’Olympia, j’avais onze ans. Mais ça n’était pas encore mon mĂ©tier. C’était lors d'un Musicorama d’Europe 1, un des premiers d’ailleurs. A cette Ă©poque il y avait toujours des premiĂšres parties assez longues et ils cherchaient parfois des choses originales. Et lĂ  c’était original. Je jouais en solo sur un instrument qui Ă©tait revenu de temps presque immĂ©moriaux. L’originalitĂ© Ă©tait donc vraiment grande. Ça n’a pas eu de rĂ©percussion Ă©norme. A l’époque je n’osais pas lever les yeux sur le public. J’étais concentrĂ© sur mes cordes et je ne m’occupais de rien d’autre. Mais toutes mes prestations Ă  la harpe celtique durant ces annĂ©es-lĂ  ont quand mĂȘme eu une rĂ©percussion car ça a permis Ă  la harpe celtique de renaĂźtre et mĂȘme de commencer Ă  se dĂ©velopper d’une façon inimaginable dans le monde.

Comment le public de l'époque appréhendait-il ce genre ?
A l’époque on ne pouvait pas parler de musique bretonne sans faire rire tout le monde. Le genre Ă©tait considĂ©rĂ© comme le comble de l’arriĂ©rĂ© pour les gens en France et Ă  Paris notamment. On peut dire que, avec d’autres, j’ai rĂ©ussi Ă  aller beaucoup plus loin que j’aurais pu imaginer Ă©tant plus jeune. Quand on croit vraiment en quelque chose, on ne rĂ©ussit pas forcĂ©ment bien sĂ»r. Mais avec beaucoup de conviction, on arrive Ă  faire changer les choses. C’est donner un peu d’espoir Ă  beaucoup de gens.

Certains comme vous, Dan Ar Braz ou Tri Yann ont connu un grand succĂšs. Mais certains tout aussi talentueux comme Erik Marchand ou MĂ©laine Favennec connaissent moins le succĂšs. Est-ce que cela veut dire qu’il y a une certaine forme de musique celte qui rĂ©ussit et l’autre qui est laissĂ©e au dĂ©pourvu ?
Je pense que des gens comme Yann Fanch Kemener ou Erik Marchand rĂ©ussissent bien. Je ne sais pas si leur rĂȘve c’est de faire tous les jours le ZĂ©nith ou Bercy. Je pense que non. Quand Yann Fanch Kemener se trouve au Théùtre de la Ville Ă  Paris, je ne pense pas qu’il soit mĂ©content. Pour moi-mĂȘme, certaines formes de musiques collent mieux dans un contexte lĂ©gĂšrement plus culturel. Il y a d’autres formes de musiques plus populaires et on en parle forcĂ©ment beaucoup plus. C’est une question de dĂ©marche personnelle et moi j’ai un goĂ»t trĂšs large qui peut aller du trĂšs intello au trĂšs populaire.

Quelle est la chose qui prime pour vous dans votre musique : le groove, le message sur la culture celte ?
C’est d’abord une musique, et l’essentiel peut ĂȘtre dit dans la musique mĂȘme si elle est chantĂ©e. Car quand je chante en breton, c’est plus une musique que des paroles pour les gens qui, dans l’immense majoritĂ©, ne comprennent pas le breton. C’est une musique que l’on ressent. Si les gens apprĂ©cient cette musique chantĂ©e en breton, le reste c’est de la littĂ©rature, on rentre dans l’analyse. Le principal c’est que les gens sont amenĂ©s Ă  se dire qu’il existe une musique bretonne aussi valable qu’une autre. Quand on commence Ă  se dire qu’une culture est aussi valable qu’une autre, on a dĂ©jĂ  dit Ă©normĂ©ment de choses.

Vous qui tournez Ă©normĂ©ment Ă  travers le monde et rencontrez d’autres musiciens et d’autres cultures, sont-ils sensibles Ă  cette culture-lĂ , la comprennent-ils ?
Ce qui me fascine depuis mon enfance, c’est l’extrĂȘme diversitĂ© qui rĂšgne sur la planĂšte et qui est d’ailleurs assez extrĂȘme en Bretagne mĂȘme : si vous faites dix kilomĂštres, vous changez de rythme, de style. Si on prend la richesse du monde, la diversitĂ© est Ă©norme. Toutes les cultures qui ont gardĂ© des racines anciennes se comprennent finalement assez bien. Elles ont gardĂ© suffisamment de points communs. C’est comme si on avait 50% de soi-mĂȘme de trĂšs particulier et 50% qui est commun au reste du monde et de l’humanitĂ©. Ce qui fait qu’il y toujours une partie de soi-mĂȘme qui nous permet de communiquer facilement. Je trouvais toujours Ă©tonnant qu’il suffise de changer lĂ©gĂšrement l’interprĂ©tation d’un thĂšme breton pour qu’il devienne vietnamien ou amĂ©rindien. Dans le disque Back to Breizh, j’ai eu envie d’avoir une communication trĂšs directe avec les gens, sans chichi, avec peu d’intermĂ©diaire, ce qui m’a amenĂ© Ă  chanter un tiers de l’album en français, ma langue maternelle. La Bretagne est un pays bilingue, il faut le reconnaĂźtre.

Back to Breizh veut dire "retour vers la Bretagne". L’album prĂ©cĂ©dent 1 Douar, "une seule terre", Ă©tait beaucoup plus mĂ©tissĂ©, avec notamment Youssou N’Dour, Khaled.
Il y avait Jim Kerr des Simple Minds, Paddy Moloney, John Cale. C’était un album dans lequel j’insistais sur le fait que j’étais d’abord un citoyen du monde et aprĂšs un Breton. Une fois que j’ai dit ça, je peux me permettre d’aller davantage vers la Bretagne, car pour entrer dans le XXIĂšme siĂšcle, c’est mon bagage breton que j’ai envie de faire passer.

L
a culture bretonne est extrĂȘmement riche comme la musique qui l’accompagne. Qu’est-ce qui explique selon vous cette richesse ? Est-ce sa mythologie qui est cependant moins connue que la mythologie grecque ou romaine ?

Toute la culture celtique et bretonne est moins connue. Elle rappelait trop aux Français, notamment, qu’ils avaient Ă©tĂ© Barbares. C’est quelque chose qu’ils ont du mal Ă  admettre, alors qu’il n’y a pas de honte Ă  en avoir, surtout que les Barbares Ă©taient loin d’ĂȘtre barbares. Pendant des siĂšcles il y a eu ce complexe. La France voulait ĂȘtre la premiĂšre fille de Rome et le flambeau de la civilisation qui continuait la lignĂ©e des grands ancĂȘtres classiques grecs et romains. Tout ce qui pouvait lui rappeler que les Français n’étaient pas de trĂšs longue date citoyens romains mais qu’avant ils avaient Ă©tĂ© Gaulois, Celtes, tout cela posait problĂšme. A tel point que quand je suis nĂ©, personne n’admettait encore, par exemple dans les Ă©coles des Beaux-Arts, qu’il y avait un art celtique. Il a donc fallu du temps pour que des choses si Ă©videntes soient admises.
Si on parle de mythologie, aujourd’hui encore, les gens restent relativement ignorants. Ils auront vaguement entendu parler de la lĂ©gende du Roi Arthur et de la QuĂȘte du Graal, mais c’est dĂ©jĂ  quelque chose de trĂšs vague qui n’est pas profondĂ©ment celtique. C’est dĂ©jĂ  de la fusion. Presque personne ne connaĂźt la vĂ©ritable mythologie celtique.

Armoricaine est une chanson trĂšs vindicative. Elle rĂšgle ses comptes avec les a priori sur la Bretagne, la "celtitude" ?
Il faut reconnaĂźtre que c’est un coup de gueule. Il y a eu une grosse polĂ©mique autour de la charte des langues minoritaires et rĂ©gionales en Europe et que la France et la GrĂšce n’ont toujours pas signĂ©e. Le refus de rĂ©viser la constitution pour mettre la France aux standards europĂ©ens en matiĂšre de droits de l’homme culturel, c’est quelque chose qui m’a Ă©normĂ©ment choquĂ©. Mais c’est surtout la levĂ©e de boucliers par des gens comme GisĂšle Halimi que j’admirais Ă©normĂ©ment, qui s’était tant battue pour le droit des femmes, et qui tout d’un coup lĂšve l’épĂ©e du bonapartisme contre les autres cultures, contre le droit Ă  la diffĂ©rence. Et nous taxer de "communautaristes", c’est comme taxer les femmes de "communautaristes". Quand les femmes ont simplement demandĂ© Ă  ĂȘtre traitĂ©es Ă  Ă©galitĂ© avec les hommes, quand elles demandent le mĂȘme salaire qu’un homme pour le mĂȘme travail, on ne dit pas qu’elles font du "communitarisme". C’est exactement le mĂȘme chose que demandent les Bretons. On ne demande rien d’autre que l’on nous respecte comme on est, avec notre culture, notre langue. Si on parle une langue, elle est aussi respectable qu’une autre, elle doit ĂȘtre traitĂ©e Ă  Ă©galitĂ© avec une autre langue.

Alan Stivell/ Back to Breizh (Dreyfus / Sony)

Propos recueillis par Frédéric Garat