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Françoise Hardy

La nostalgie fidèle


Paris 

03/05/2000 - 

Françoise Hardy est revenue sur les ondes françaises il y a quelques semaines avec Puisque vous partez en voyage, belle chanson amoureuse et badine écrite avant-guerre par Mireille et Jean Nohain, qu'elle chante en duo avec son compagnon Jacques Dutronc. Aujourd'hui, sort enfin l'album Clair-obscur (chez Virgin) dont il est extrait. Ce nouveau disque, qui vient cinq ans après Le Danger, est un opus composite: quatre duos avec Dutronc, Daho, Iggy Pop et le jeune Camerounais Ol; l'adaptation de thèmes de Django Reinhardt et Eric Clapton; quelques chansons tout à fait neuves; la reprise de Tu ressembles à tous ceux qui ont du chagrin qu'elle avait enregistré en 1970 et de La Pleine Lune qu'elle avait écrit pour Jane Birkin il y a deux ans... Cette Françoise Hardy-là est fidèle à la nostalgie, aux mots doux-amers, au sourire triste. Clair-obscur est peut-être le plus pertinent de ses titres d'albums.



Vous prenez beaucoup de plaisir à chanter?
Le plaisir, c'est plus global, c'est être arrivé à faire un disque. La satisfaction, ça vient quand tout est fini, quand on voit que ce n'est pas trop mal - encore qu'il est rare d'avoir la satisfaction de voir que c'est aussi bien que ce qu'on espérait. Mais parfois, il y a du plaisir, comme chanter Puisque vous partez en voyage: je n'ai pas à me soucier du rythme, je chante naturellement, comme ça vient.

Tellement de chanteurs parlent de la satisfaction physique qu'il y a à chanter...
Oui, mais ils ont de la puissance physique. Voyez comme je suis! Je suis menue, très fragile. Souvent les longs et minces - si on veut être gentil, on dit que je suis mince - ont une sorte d'insuffisance sur le plan de l'énergie. Mon énergie n'est pas une énergie de fond, mais une énergie de compensation, de réaction. Pour bien faire de la scène, ce n'est pas la bonne énergie.

Vous n'êtes pas satisfaite de vos qualités de chanteuse?
Ça fait plus de trente ans que je fais des disques, et j'ai été régulièrement confrontée à mes carences. Bien sûr, j'ai la prétention de savoir distinguer une mélodie inspirée d'une mélodie fabriquée, mais ça ne suffit pas. La musique, c'est d'autres choses, et d'autres choses qui m'échappent. J'ai des carences terribles sur le plan rythmique, par exemple.
Votre fils Thomas joue de la guitare sur votre disque. Quel effet cela fait-il qu'il soit devenu musicien?
Quand Thomas était petit, j'étais très contente parce qu'il était doué en classe et avait de bons résultats sans forcer. Ça m'aurait sécurisée qu'il fasse des études, qu'il ait une activité moins aléatoire que la musique. Mais d'un autre côté, on ne peut pas forcer un enfant à faire ce dont il n'a pas envie. Ça ne me tranquillise pas qu'il soit dans un domaine qui est encombré comme il ne l'a jamais été.

Vous trouvez le milieu de la musique plus difficile aujourd'hui que jadis?
Ça va être de pire en pire. Tout a été fait dans le domaine de la musique populaire. Sur le plan de la chanson, les meilleures choses sont derrière nous.

Qu'aimez-vous parmi les nouveaux artistes?
Le dernier Murat est un chef d'œuvre absolu, le meilleur disque français depuis longtemps. J'ai trouvé très bien le dernier disque d'Autour de Lucie. Sur le nouveau disque d'Etienne Daho, il y a une chanson extraordinaire, La Baie. De toute façon, si c'est joyeux et entraînant, je déteste. Il me faut une bonne dose de mélancolie.

Et dans le passé?
Ce qui me fait le plus d'effet au monde, ce sont les disques dans lesquels chante Chet Baker. La plus grande sobriété et le plus grand feeling réunis.
Vous partagez ce goût avec Etienne Daho, justement.
Il y a quatre ans, quand il est venu me faire écouter son disqueEden, il m'a apporté tous les textes de l'album dans un classeur. Un papier en a glissé et c'était So Sad, des Everly Brothers. Je lui ai demandé: «Qu'est-ce que tu fais avec ce texte dans tes affaires?» J'étais presque choquée - c'est ma chanson, qui a été d'une importance capitale pour moi, ma chanson des chansons pendant toute mon adolescence. Et il m'a dit: «tu sais que c'est la chanson que j'aime le plus?». Alors on l'a enregistrée ensemble pour ce disque.

Il y a aussi Celui que tu veux, ce duo avec Ol, un artiste camerounais encore inconnu.
Je pense que c'est le meilleur titre de l'album. Je ne pouvais pas le sortir en premier single, puisqu'il y avait ce duo avec Jacques, mais j'ose espérer que ça va être le deuxième. C'est très excitant, de faire connaître quelqu'un. Quand j'ai entendu la «démo» de sa chanson, ma première réaction a été de dire qu'il ne fallait rien changer, que je n'y apporterai rien en la chantant. Puis j'ai réfléchi: s'il me proposait la chanson, c'est qu'il attendait quelque chose de moi, alors j'ai suggéré un duo, ce qui est la seule façon de préserver la magie qu'apporte la voix de Ol.

Le nouvel arrangement de Tu ressembles à tous ceux qui ont du chagrin est très beau.
Au départ, j'avais demandé à Etienne Daho de faire l'arrangement de cette chanson. Il a eu du mal à s'éloigner de la version originale, au point que je ne voyais plus l'intérêt de reprendre la chanson. Puis j'ai rencontré Rodolphe Burger, le leader de Kat Onoma, et je lui ai fait écouté la chanson, qu'il ne connaissait pas. Nous étions d'accord tous les deux pour que la reprise soit minimaliste et très éloignée de la version originale. Il est venu avec son batteur, s'est mis à la guitare et c'est une des rares fois que j'ai enregistré ma voix en direct, avec les musiciens. Et en écoutant, j'ai été immédiatement sous le charme.

Bertrand  Dicale