En quinze ans de musique, on peut finir par être dépassé, on peut se trahir ou trahir son public, on peut ne plus se soucier que de rebondir, on peut devenir sa propre caricature. Et puis il reste l'exception : rester moderne et pourtant fidèle, incarner l'époque et sans jamais se perdre. Les Rita Mitsouko accomplissent ce prodige-là, à la fois à l'écoute et fermement indépendants dans la création, toujours actuels et toujours eux-mêmes.
Cool Frénésie, leur nouveau disque, incarne magnifiquement leur manière d'être. On les attendait, pourtant : leur dernier disque en studio,
Système D, date de 1993. En 1996, ils avaient livré
Acoustiques, album né d'une émission de télévision et sorte de
best of enregistré en public et on s'interrogeait, à force, sur la créativité d'un groupe qui produit peu et rarement. Après le rythme soutenu qui fit se succéder
Rita Mitsouko (1984),
The No Comprendo (1986) et
Marc et Robert (1988), il a fallu attendre cinq ans avant
Système D, puis sept avant
Cool Frénésie

Les Rita Mitsouko instaurent dans leurs disques des paliers d'arôme et
Cool Frénésie pourrait bien avoir le même destin que
Marc et Robert ou
Système D, d'abord fraîchement accueillis par le public puis s'installant peu à peu dans le paysage jusqu'à atteindre le disque de platine. En effet, leurs disques n'ont pas une carrière très rapide, avec un démarrage en trombe et une décrue plus ou moins lente, mais des ventes constantes pendant un temps assez long. Cela tient à la matière des disques des Rita, dont le son surprend toujours par rapport aux tendances dominantes des variétés de l'époque, dont les mélodies heurtées et discontinues demandent parfois un délai pour s'imposer.
Et les chansons
Allo ou
Cool Frénésie, avec leur rythmique sautillante mais bizarrement réglée, pourraient bien devenir à terme des classiques comme
Le Petit Train, qui mit plusieurs mois à convaincre les radios et le public avant de devenir un tube.
Ainsi que son titre l'annonce, le nouvel album des Rita Mitsouko est cool et frénétique: à la fois détendu et survolté, aigre et doux, dansant et grave, pénombre et strass, plein jour et nuit menaçante. L'électronique est bien sûr au premier plan, comme l'exige l'époque, mais l'époque dans la lecture qu'en font les Rita, sans le souci de la mécanique et de la ligne droite qui caractérise les disques de techno. Ce serait un peu une
French touch courbe, comme non-euclidienne, que pratiqueraient Ringer et Chichin: les programmations semblent baguenauder, courir en biais, même lorsqu'elles affirment les plaisirs de la danse (dans le conte
Un zéro, dans le prévisible tube
Allo, dans l'inquiétant
Les Guerriers, dans la chanson
Cool Frénésie, qui est le premier single extrait du disque). Petites décharges d'électricité oblique, irrégularités de la pulsion, accélérations éparses, c'est une grammaire de l'électronique qui échappe autant à la paraphrase intéressée (façon Obispo ou Pagny) qu'aux remous noirâtres du trip hop.

D'ailleurs, les Rita Mitsouko semblent exprimer un rapport assez ambivalent avec l'électronique: la chanson
Allo, sixième de l'album, avec ses breakbeats et ses grands enflements de voix, est la version pour dancefloor de la chanson
Alors c'est quoi, et qui est dominée par les guitares.
La légèreté des Rita et leur humeur joueuse sont toujours associées à un regard d'une fine acuité sur le monde qui les entoure. Leurs textes ont cette saveur d'exagération incisive qu'on connaît depuis longtemps: les mondanités «motivées» de
Pense à ta carrière, le ton de guide touristique de
Grip-shit Rider in Paris, l'engagement humaniste de
Femme de moyen âge... Et Catherine Ringer possède plus que jamais son art gouailleur et sensible, volontiers au plus haut de ses spectaculaires aigus. Elle est plus comédienne que jamais, comme dans les affres du triangle vaudevillesque (Toi & Moi & Elle) ou dans le romanesque du conte
La Sorcière et l'Inquisiteur. Elle atteint un sommet de désinvolture chic avec
Dis-moi des mots, qui la voit en duo avec Jean Néplin, compagnon il y a plus de vingt ans de Fred Chichin dans le groupe punk Fassbinder. Surtout, elle est bouleversante lorsqu'elle raconte la vie de son père, Samuel Ringer, juif polonais déporté qui survécut et devint artiste peintre en France, dans
C'était un homme.
Intelligent, énergique, brillant, actuel, sérieux, drôle, réussi,
Cool Frénésie devrait accompagner toute l'année sur les radios, dans les boîtes et sur les platines. Et on devine déjà qu'il y aura au moins une chanson des Rita Mitsouko quand, dans quelques années, on repassera la bande-son de l'année 2000.