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LARA AU BORD DE L'ARAL

Un nouvel album sans mots


08/02/2000 - 

Paris, le 8 fĂ©vrier 2000 - On la sent un tantinet tendue la dame Lara. Anxieuse des questions qu’on va lui poser, des critiques qu’on aura Ă  faire sur son album. Mais elle ne laisse rien paraĂźtre, la rockeuse de diams en a connu d’autres et mĂȘme si cet album joue volontairement le dĂ©calage (uniquement instrumental), elle ne craint pas d’imposer son point de vue : elle avait envie de se faire plaisir. Qui l’aime, l’écoute





Beaucoup de fans attendent votre nouvel album. Est-ce que vous ne craignez pas que le cÎté exclusivement instrumental de "Aral" ne les déçoive ?
Je ne crois pas qu’il faille aborder cela comme une dĂ©ception. Parce que j’ai quand mĂȘme eu un an de boulot dessus. J’espĂšre que mes fans ne seront pas déçus. C’est un bien grand mot (maux ?) pour un an et demi de boulot. Je ne vois pas la diffĂ©rence entre les cordes vocales et les cordes d’un violon. On peut ĂȘtre aussi Ă©mouvant en chantant qu’en jouant du violon. Je pense que Yehudi Menuhin n’a jamais déçu en jouant du violon. On peut percevoir les choses diffĂ©remment en jouant du violon. Jacques Dutronc est un merveilleux comĂ©dien et il ne déçoit pas quand il ne chante pas. On a un petit peu tendance dans ce pays a ĂȘtre conservateur et Ă  mettre les gens dans un tiroir, Ă  vouloir les y enfermer. Moi je suis claustrophobe de nature, je n’ai qu’une envie, c’est de sortir de mon tiroir. J’ai 25 ans de chanson derriĂšre moi, c’est pas mal et j’avais envie d’en profiter. De toute façon, mon public m’a toujours demandĂ© des nouvelles de mon violon. On m’a trĂšs souvent dit : “ Pourquoi ne jouez-vous pas plus souvent du violon ? ”. J’avais envie d’en faire profiter les autres comme j’en profite moi-mĂȘme. Et puis, il n’y a pas que du violon. C’est un album chantĂ©, pensĂ©, rĂ©flĂ©chi. C’est plein de symbole et plein d’amour.

Le symbole de la mer d’Aral?
J’ai vu un reportage sur cette mer qui est abĂźmĂ©e par la main de l’homme. Je ne sais pas si on ne pourra jamais la reconstituer. Je l’espĂšre, on a bien Ă©tĂ© capable de la vider alors
 C’est une sensation triste de voir ces bateaux Ă©chouĂ©s sur le flanc en plein dĂ©sert. C’est une sensation triste. TrĂšs nostalgique qui Ă©videmment s’associe bien avec le violon tzigane. Ça me touche dans la mesure oĂč Aral est prĂšs d’Oural et oĂč cet album s’inspire de l’atmosphĂšre, de la musique des pays de l’Est. J’ai voulu quelque chose de trĂšs world oĂč l’on retrouve aussi bien de la musique arabe que tzigane, turque et oĂč tout se mĂ©lange merveilleusement bien. J’ai puisĂ© cette richesse de toutes ces ethnies. Si j’avais Ă©tĂ© sur une Ăźle dĂ©serte, je n’aurais pas pu Ă©crire toute cette musique.

Pour cela Eric Mouquet (Deep Forest) a dĂ» vous ĂȘtre d’une grande aide?

Eric est un coloriste merveilleux. Il est dans un bain de musique, il m’a portĂ© vers la world avec beaucoup de talent. MĂȘme si on mĂ©lange la musique Ă©lectronique avec un violon acoustique. On s’est cherchĂ© une identitĂ© propre.
Le violon, celui avec lequel vous jouez, c’est un Gagliano. Quelle diffĂ©rence avec un Stradivarius ?
J’avais deux violons. L’un fabriquĂ© par un luthier contemporain en bois d’érable centenaire. Un trĂšs beau violon. Le second est un violon que m’a prĂȘtĂ© Etienne Vatelot c’est son propre violon. Une piĂšce magnifique qui est un Gagliano. Un instrument du 17Ăšme siĂšcle. J’ai eu un plaisir immense Ă  jouer dessus. Le Gagliano, c’est un violon de la mĂȘme Ă©poque que les Strad’. Ce sont des violons qui valent des millions. Mais quand on les a au bout des bras ce n’est pas la valeur mais l’histoire et le travail qui a Ă©tĂ© fait dessus qui vous pĂšsent.

Est-ce qu’on est pas un peu inhibĂ© dans son jeu par la valeur d’un tel instrument ?
Au dĂ©part, il y a eu un petit moment d’apprĂ©hension parce que j’avais peur de l’abĂźmer, parce que quand je joue, je ne fais pas semblant. Au dĂ©part, j’avais peur de l’accrocher avec mon archet. Et puis, il s’avĂšre que la technique permet de se familiariser et on se l’approprie. Le son est si merveilleux qu’on ne peut que se laisser aller. Le son est sublime.

C'est une autre violoniste plus connue pour ses talents de chanteuse qui signe le texte de votre livret. A quand remonte votre amitié ?
Zazie, on s’est aimĂ© quand on faisait “ Sol en Si ” ensemble. J’aime beaucoup ses textes, son travail. Elle a beaucoup d’humour. Elle Ă©crit vachement bien. Et elle est violoniste. Ça nous fait beaucoup de cordes en commun.
Sur votre album, le fait de ne pas écrire de textes de ne pas chanter
 Cela a t il été plus facile pour vous ?
C’est beaucoup plus facile parce qu’il y a beaucoup plus de libertĂ©, pas de mots. Pouvoir aller oĂč on veut musicalement parce qu’on n'est pas limitĂ© par un mot, un pied, une syllabe, un refrain, c’est merveilleux. Je n’avais pas de limites de jeu comme je peux avoir des limites vocales. Je me suis amusĂ©e, j’ai jouĂ© sans limite et c’est trĂšs agrĂ©able. Je ne suis pas un perfomer du jeu. Mais, quand on maĂźtrise l’instrument, on a davantage envie de faire jouer l’émotion. Je ne serai jamais autant authentique que dans cet album.

Il y a plus de vingt ans vous avez fait des arrangements et composĂ© pour Barbara. Aujourd’hui, on vend ses biens aux enchĂšres. Qu’en pensez vous ?
Je trouve cela lamentable. Si seulement c’était pour une bonne action
 Mais c’est uniquement pour que la famille se fasse un peu d’argent. Aller vendre une Ă©charpe en plumes, des boucles d’oreille... J’ai la haine ! Je la connais bien et je crois qu’elle rougirait. Elle aurait honte de voir une chose pareille.
J’ai Ă©crit des chansons pour elle. Oh! C’était un moment formidable. Parce que elle, c’est un "engin" !!! Oh la la ! Terrible ! A l’époque en 73/75, je travaillais avec Moustaki. A partir du moment oĂč elle m’a appelĂ©e pour travailler avec elle, ce fĂ»t l’emprise totale. Barbara, elle n’aime pas un peu. Elle aime tout de suite beaucoup. Et elle aime fort, il faut ĂȘtre disponible, ne rien faire d’autre. J’ai passĂ© un moment d’amour carcĂ©ral absolument gĂ©nial. C’est quelqu’un qu’on ne peut qu’aimer. On en sort grandi. Si toutes les maladies laissaient des sĂ©quelles comme celle-la, ce serait gĂ©nial.

Propos recueillis par Frédéric Garat

Catherine Lara/Aral (Une Musique/Sony)