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Le Snep et l'univers musical

Des chiffres... et un peu au-delà


Cannes 

28/01/2000 - 

Il y a du paradoxe dans les chiffres annoncés hier à Cannes par le SNEP (Syndicat National de l'Edition Phonographique. D'une part, il s'est vendu en 1999 en France 5% de phonogrammes de moins que l'année précédente. Ce n'était pas arrivé depuis 15 ans.
Par ailleurs, le chiffre d'affaire de la production nationale est, lui, en hausse de 5%, ce qui réjouit bien sûr les producteurs français, habitués depuis des années à subir la pression de l'industrie phonographique anglo-saxonne.




Logiquement il semble -mais c'est à confirmer, la comptabilité de ces ventes étant plus longue à établir- que la production française ait renouvelé à l'export les bons scores de l'année précédente. Avec la confirmation de Era (trois millions d'exemplaires de son album), suivi par Emma Shapplin (1,2 millions), et Air (1 million).
Et, en single, le fameux Mr Oizo avec deux millions et demi d'exemplaires.

Au plan national, les grands gagnants sont Francis Cabrel, Johnny Hallyday, et Manau, tous trois "disques de diamant" (plus d'un million d'exemplaires vendus), suivis par 113 Clan, Bisso Na Bisso, et Faudel qui peuvent ensemble fêter leur premier "disque d'or" (plus de 100.000 exemplaires).

A la traditionnelle conférence de presse du SNEP, personne néanmoins ne s'est risqué à un quelconque triomphalisme. C'est que, aux habituelles rengaines du métier (piraterie industrielle, baisse souhaitée de la TVA, quotas radiophoniques) s'ajoutent depuis quelques temps quelques vrais soucis qui ont pour nom CDR et téléchargement.
De la piraterie artisanale, née du prix aujourd'hui modique des graveurs de CD, on dit quelle est le première responsable de la baisse des ventes. 30 millions de CD vierges auraient en effet, en 99, servi à copier de la musique. Ce qui inquiète les producteurs, c'est que cette forme de piraterie, dîte des "cours de lycée" est très diluée, donc impossible à réprimer.

Pascal Nègre, le président du SNEP, expliquait que bon nombre de gamins arrondissent aujourd'hui leur argent de poches en copiant des CD qu'ils revendent autour de 30 F à leurs copains. Soit le quart environ du prix commerce. Tentant…

A cela, selon le SNEP, deux remèdes à prendre de manière combinée: l'augmentation de la taxe sur les CD vierges, la somme de deux euros (12F) étant proposée. Ce qui amènerait le CD vierge autour de 30F. Et… baisser la TVA , ce qui ramènerait le prix commerce à un seuil plus raisonnable, et devrait dissuader les pirates en culottes courtes.
Et Pascal Nègre de s'offusquer une fois de plus, avec raison, qu'un film sur Mozart soit culturel (TVA à 5%), qu'un livre sur Mozart soit culturel (TVA à 5%) mais qu'un disque de Mozart ne soit plus culturel (TVA à plus de 20%) !



Le deuxième souci s'appelle téléchargement. Et là, on est au cœur de cette révolution dont le MIDEM est la vitrine la plus saisissante. Car de nouveaux acteurs ont infiltré le métier, qui ont pour nom Internet, down loading, MP3. En un mot, on n'est plus tout à fait entre nous , et la musique est en train de nous échapper. Fallait-il qu'en plus, ultime' provocation, AOL (premier fournisseur d'accès internet au monde) après avoir récemment avalé Time-Warner, annonce en plein MIDEM qu'il rachetait EMI, l'une des cinq majors du disque ?

Panique à bord, et il y a de quoi. Car la pratique qui consiste à fournir en ligne de la musique dématérialisée est à l'évidence promise à un bel avenir, malgré les gesticulations un peu vaines d'une filière phonographique qui n'a pas vu venir le coup. Internet n'est certes pas l'espace de liberté auquel quelques rares naïfs croient encore. Mais le réseau mondial draîne chaque jour des capitaux de plus en plus colossaux, qui font aujourd'hui ressembler les anciennes majors à des… majorettes. Le rapport de forces a basculé, et les lobbying aussi. Comme on le résume sommairement dans les allées du MIDEM, "les tuyaux rachètent les contenus". Ce qui n'est pas tout à fait aussi simple (AOL, par exemple, était déjà devenu un gros fabricant de "contenus", et Time possède de gros "tuyaux" pour le cable) mais a le mérite de la clarté.

A Cannes, ce MIDEM 2000, année hautement symbolique, ne laisse aucun doute sur la révolution qui est en train de s'opérer. Dans les salons feutrés des grands hôtels, où se discutent vraiment les choses sérieuses, on remarque de nouveaux venus, la trentaine conquérante, palm-pilot à la main, ils achètent tout ce qui bouge, en avouant ne rien y connaître. Ils causent une langue bizarre où se côtoient les "giga", les "bandes passantes", les "bits", et autres "streaming"… Et ils donnent un méchant coup de vieux à ce qui hier, était le XXème siècle.

JJD.