Kinshaha
08/09/1999 -
Au volant de sa Mercedes 600 V12 bordeaux métallisé, Papa Wemba slalome entre les nids de poules sur les boulevards de Kinshasa. On est mardi, un jour comme les autres. Six millions de Kinois essayent de s'en sortir dans un contexte économique bousculé par deux années de troubles.
Chaque soir sur la grande scène, les talents prometteurs de Kinshasa se succèdent en début de soirée. Le rap arrive en force, surtout avec Bawta Kin, impressionnant par sa maîtrise du flow et des mots, entremêlés de mélodies puisées à la source de l'art vocal congolais. On pourrait voir bientôt débouler ce groupe de Kinshasa plein de foi et de talent par la brèche qu'ont ouverte les grands frères de Bisso Na Bisso.
La plupart des autres groupes s'inscrivent dans la lignée de la rumba et du soukouss, qui font danser l'Afrique depuis près d'un demi-siècle. Les temps forts du festival sont marqués par quelques grands noms. Le groupe Rumba Ray réuni par Maray Maray, ancien de Viva la Musica installé en Suisse, propose un spectacle agréable et bien rôdé. Les excellents Delta Fox, jeune groupe monté par Pepe Kalle avant sa mort, afin de stimuler l'énergie d'un Empire Bakuba passablement endormi, attaquent largement un cran au-dessus. On apprécie la qualité des vocaux, la mise en place impeccable des instruments et autres routines chorégraphiques.
Mais celui que le jeune public populaire de Kin attend tard dans la nuit avec une ferveur quasi hystérique, c'est Marie-Paul Rikoko, alias "Le Roi Pelé", fondateur de Wenge El Paris. Les frasques du chanteur "looké" à la Prince sont légendaires : ses entrées de scène balle au pied, dribblant ses musiciens , son irruption à cheval au concert d'un de ses concurrents, captant toute l'attention du public et l'entraînant dehors à sa suite… En pleine extase, ses plus fervents adeptes anticipent chacun de ces jeux de scène, qu'ils tentent de mimer, explosés de bonheur.
Dans le périmètre du village de huttes, autour de grands feux, des ensembles traditionnels font eux aussi vibrer la nuit au son des cornes d'antilopes, tambours ngoma, lokole et autres percussions superbes. On remarque surtout la troupe Betema Tsitsi dirigée par Ekofo Nsela, qui offre une performance extraordinaire de danse de chasseurs tirée du folklore Bonioma Mongo.
Mais les vrais rois de la fête sont les groupes "du sérail". Nouvelle Écriture, le groupe kinois de Papa Wemba, prend la scène en main avec panache durant trois soirs. Épaulé par les adorables Fioti-Fioti - la troupe de jeunes danseuses entraînée au Village Molokaï, concession de la famille Wemba transformée en école de danse - ils livrent un show bien balancé. Ils accompagnent Reddy Amisi, dauphin désigné de Papa et pilier de son groupe Viva La Musica depuis 18 ans, qui régale ses fans de concerts torrides et veloutés.
Quant à celui qu'on nomme "M'zée" (le sage), il va offrir une soirée de rêve aux 40 000 Kinois qui se pressent pour le voir samedi soir. Depuis la tombée de la nuit, l'ambiance a singuliérement monté, aiguillonnée par l'efficace animation d'Al Pacino, l'un des six chanteurs de Nouvelle Écriture. Vers minuit, Papa Wemba entre en scène avec une poignée de ses compagnons qui inventèrent le son de la troisième génération de la musique congolaise dans les années 70. Pepe Felly, co-fondateur avec Papa Wemba de Zaïko Langa Langa, dont la guitare volubile a marqué à jamais le fameux "sebene", partie instrumentale de la chanson où la danse parvient à son climax. Bozi Boziana, aujourd'hui mondialement connu avec son groupe Anti-Choc. Le bassiste Oncle Bapius et le batteur Mery Djo, inventeur du rythme sur lequel se danse encore le n'dombolo.
Puis c'est le moment des cadeaux et des hommages à celui qui a permis l'éclosion de tous ces jeunes talents venus le remercier. Il rayonne pendant son spectacle et les visages s'illuminent en chantant les paroles de toutes les chansons. Reddy Amisi ne laisse pas retomber le rythme après que son maître ait quitté la scène. Et quand se lève le jour de ce dimanche 15 août, Nouvelle Écriture joue ses derniers accords, pendant que les spectateurs fourbus mais ravis partagent une dernière Primus (la bière locale).
François Bensignor
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