Paris
09/06/1999 -

ans ce concert comme dans son nouveau disque, Stephan Eicher se livre aux mêmes aveux : il ne se fait plus vocation de la gloire, ni même du succès. Il a su se donner une vraie cohérence, et même le visage de la sérénité. On le sait grand inquiet, mais on ne l'imagine plus soucieux des jeunes filles qui l'idolâtrent (elles ne l'idolâtrent plus, d'ailleurs : on n'adore que les adolescents, que les dieux, que les morts). Eicher raconte des histoires d'adulte en quelques langues, dont le français écrit par Philippe Djian, acide, radieusement désenchanté, cinglant comme la vie elle-même (par exemple, "On ne peut pas toujours mourir à trente ans et en rester là"). Comme dans son précédent album, Mille Vies, Eicher questionne les formes musicales pour y trouver des manières diverses de dire ses élans ascensionnels : des timbres nasillards empruntés à l'univers celte, des rocks héroïques, des ballades épiques... Ce disque enregistré au Kursaal d'Engelberg (ah, Engelberg, ville qui ne semble exister que pour susciter une légende à Stephan Eicher), un peu blues, un peu chanson, un peu rock, un peu électronique, traverse les possibilités musicales d'aujourd'hui avec son accent si reconnaissable, son art si sereinement immuable, que le grand public découvre maintenant avec le single Venez danser, abondamment radiodiffusé.

Quant aux vastes vaisseaux de la gloire, Stephan Eicher les contemple avec un demi sourire narquois : sur scène, lorsqu'il joue Combien de temps, les éclairages éclatent en couleurs vives pour une seule mesure, un seul court instant de rock à grand spectacle. Et, dans Déjeuner en paix, il intercale le refrain de Twist and Shout - deux classiques emmêlés, la tradition du vieux rock'n roll familièrement annexée par le jeune classicisme d'un tube d'il y a huit ans, dont le créateur sait que la postérité doit beaucoup à un attachement distrait de l'oreille, comme pour n'importe quelle chanson qui dure. Dans ce geste-là, dans cette sorte de ricanement, le chanteur dit à quelle distance il se sent des majuscules du show business : habité par le doute, il se montre indéfectiblement européen, incurablement artiste.
Bertrand Dicale