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Dominique A

Pauvre petit chanteur triste


Paris 

04/03/1999 - 

"Remué" un titre qui traduit bien l'état d'esprit du chanteur et le contenu du disque qu'il nous propose. Dominique A est attendu comme le messie par tout un public qui en France, alimente les travées des concerts de rock-pop gentiment torturé. Noir Désir pour la grosse énergie rock, Miossec pour la facétie déglinguée et Dominique A pour l'intimisme troublant. Après le succès de "La Mémoire Neuve" et du single "Twenty-two Bar", Dominique A en héraut du malheur annoncé, en baladin de la complainte des pauvres gens revient avec un quatrième album. Et on y trouve d'innombrables motifs de satisfactions. Des échos de Brel dans "Je suis une ville", si proche de "Je suis un soir d'été" où la bourgade ne s'endort pas sous le soleil écrasant, mais se dépeuple et finalement se laisse mourir en hiver. De ce vide, de la vacuité de la vie de ses semblables, Dominique A évacue le trop-plein par ses chansons ciselées au silence, au soupir près. Remué, secoué, mouvant et donc émouvant.





Votre album commence sur "Comment certains vivent". Une chanson assez dure sur le mode de vie de vos semblables…

C'est une chanson sur la démission. Sur les gens qui démissionnent, qui se laissent aller à la fatalité. Elle traduit aussi le sentiment que j'ai des gens que j'observe dans leur quotidien. Il y a une partie de la chanson qui m'est adressée, parce que je trouve que c'est un petit peu trop facile d'attaquer les autres sans s'égratigner soi-même. Je voulais faire une chanson qui ne soit pas correcte. C'est-à-dire contre le sentiment de compassion que certains échecs observés peuvent générer. Il y a des gens qui courent directement vers leur échec et ça me désole.

A l'inverse, "Pères" est un air plein de compassion et de tendresse pour les parents, la cellule familiale…

"Pères" est un regard plus compréhensif. Ce n'est pas personnel dans la mesure où ce n'est pas une "lettre à papa". Ce n'est pas une chanson œdipienne. Chacune des phrases ne se rapporte pas à des choses vécues avec mon père. Ce n'est pas un règlement de compte, mais plus une chanson sur le passage du flambeau. Quelque chose d'axé sur une vision un peu fantastique où toutes les mères observent les tombes de leur mari et essayent d'évoquer l'homme qu'elles ont perdu. C'est une chanson un peu fantasmagorique qui n'est pas strictement réaliste.

Cet album, vous êtes parti l'enregistrer aux Etats-Unis. Dans quel but ?

Le départ aux Etats-Unis était motivé par un groupe de cuivres jazz que j'avais entendu sur des enregistrements. Et je recherchais un peu ce côté jazzy désuet. Une espèce de fanfare désaccordée. J'écoutais des disques d'avant-garde, des années 60 : Coltrane, Pharoa Sanders. Ce n'était pas tellement le jazz désuet dont je parlais, mais j'étais en quête d'espaces de liberté dans mes chansons et je voulais que ces espaces soient accaparés par les cuivres.


D'où des morceaux et des arrangements beaucoup plus acoustiques comme "Je suis une ville", "Avant l'enfer" ou "le Détour"…

A la base les chansons devaient beaucoup plus ressembler à ces morceaux-là. Mais bon, il y a toujours des impondérables qui font qu'on n'a pas tout gardé. L'ambiance était trop feutrée à mon goût. C'est ce qu'on retrouve sur "Avant l'enfer" et "le Détour". Finalement, le reste a été enregistré dans un manoir en Bretagne et à Nantes.

Dans une interview pour le quotidien français Libération vous dites que "vous avez la position du narrateur qui dresse un constat. Celui de l'abattement juste avant la réaction". Vous pourriez être plus explicite.

Beaucoup de gens m'ont dit en écoutant "Remué" que c'était un album glauque, sombre, etc. Bon ! Il y a des gens qui sont bloqués là-dessus par rapport à ce que je fais. Et ce que je leur réponds, c'est qu'il ne s'agit pas là d'un disque de mort mais au contraire d'un disque de réactif, un disque de vie. Effectivement il y a des personnages dans les chansons qui peuvent sembler abattus comme dans "Encore" où le narrateur est fataliste et réclame encore plus de malheur. Mais je dirais qu'on sent que c'est juste avant de réagir. Que ce n'est pas un disque de laisser-aller, de désistement. Il y a un côté réactif et vigoureux dans ce disque. Je préfère les choses latentes, l'ambiance qui précède l'explosion à l'explosion elle-même…

On dit souvent de vous que vous faites dans l'ironie et le cynisme, c'est un genre qui semble faire florès en ce moment dans la jeune génération avec des artistes comme Holden, Alexandre Varlet…

(sourire) Je ne pense pas qu'ils seraient très heureux que vous leur disiez ça. A propos du cynisme, je vais faire mon péteux de base mais tant pis… J'ai lu une phrase d'un auteur suédois qui s'appelle Stig Dagerman disant : "Je ne suis pas cynique, parce que pour être cynique il faut être sûr de soi-même et du monde." Je trouve cela très juste. Le cynisme, ça suppose un regard très distant, très détaché, très désabusé et très blasé sur le monde. Et moi, je ne pense pas avoir ce regard. J'ai peut-être été cynique par moment, mais j'essaye de l'être de moins en moins.
Pour revenir à votre question sur Alexandre Varlet ou Holden, disons qu'il y a un phénomène de génération. Il y a des artistes qui sont arrivés avec des références musicales communes et la même volonté d'aborder la musique en marge des réseaux du show-biz. Avec Miossec, on craignait d'être un peu l'arbre qui cache la forêt. Je pense en fait, qu'il faut prendre les gens pour ce qu'ils sont et non pas par rapport à une espèce de mouvance qui correspond à un phénomène de génération.

Le dossier de presse qui est envoyé avec le disque parle de vous comme l'un de ceux qui aura marqué son époque. Est-ce votre but ?

Je crois qu'il s'agit plus de mes disques que de moi. J'ai envie que les chansons restent, que certaines chansons restent. Que les gens qui les écouteront dans dix ans puissent y trouver du plaisir et éventuellement aient envie d'écrire à leur tour des chansons. Je pense que la chanson qui reste, celle que les gens gardent en mémoire à travers les générations est celle où il est question de choses tristes plus que celle où on respire la joie de vivre. A l'exception des chansons de Trenet peut-ëtre.

Propos recueillis par Frédéric Garat