30/10/1998 -

La pluie avait cessé et le temps redevenait enfin raisonnable. Je quittais donc mon appartement du quartier Saint-Jean Baptiste pour me rendre à pied au Capitole de Québec afin d'effectuer une entrevue avec une légende, un monstre sacré de la chanson française. En dépit de mon inexpérience dans ce domaine (les monstres sacrés), je restais particulièrement détendu, me préparant à une soirée agréable mais que j'imaginais cependant sans grandes surprises.
Légende ou pas, cette rencontre s'annonçait une séance de travail comme les autres. J'assiste au spectacle, je note, j'écoute et j'écris. Mais voilà, le monstre m'a dévoré tout cru et par surprise, la première d'une longue série.
100.000 Volts
Son appétit est énorme et mes trente ans me pèsent soudainement bien lourd, car l'homme que j'ai devant moi dégage une énergie qui me fait défaut et que ses 71 ans ne semble pas altérer. Au contraire l'homme à la cravate à pois n'a rien à envier à Hydro-Québec (fournisseur d'hydroélectricité dans la province) et ses 100 000 volts aurait très certainement pu nous éviter cet horrible verglas de l'hiver dernier. La légende de la Légende est donc bien fondée et aujourd'hui plus que jamais, celui qui suscita la première folie ravageuse de l'histoire de l'Olympia de Paris (il en existe un à Montréal) avec des vitrines brisées, des fauteuils pulvérisés, reste cet incroyable survolté que le Capitole de Québec reçoit à bras ouverts du 28 au 31 octobre, avant trois autres dates à Ottawa le 2 novembre, à Granby le 3 et à Laval le 6).
Si l'interprète de "Je t'appartiens" ne suscite plus d'émeutes, il reste un artiste que l'on ne manque sous aucun prétexte. Du reste, sa tournée québécoise est sold-out. Oui, complète comme au bon vieux temps quand il se produisait à la Comédie Canadienne ou chez Gérard à Québec, à l'époque des cabarets. Il a même chanté dans une église de Montréal-Nord où "le curé était très sympa" dit-il ! Si les artistes français en terre québécoise sont rares, le Toulonnais semble vouloir nous faire oublier les passages éclairs et sans lendemain de ses compatriotes venus faire du promo-tourisme, en parcourant la belle province avec un show de très gros calibre...
250 spectacles par an
A Québec city, la magnifique salle du Capitole est impatiente d'entendre le lion rugir et elle n'attendra pas longtemps car le lion lui-même est difficile à retenir derrière son rideau. A peine sur scène, je sais que ma soirée sera inoubliable car l'infatigable septuagénaire se montre généreux, drôle et extraordinairement en forme. Depuis plus de cinq décennies, il traverse les modes et générations à la barre d'un fier vaisseau qui effectue plus de 250 spectacles par année sans jamais sombrer.
Je prends des notes mais sans quitter la scène des yeux. Une scène que sa voix puissante enveloppe comme si elle cherchait pour toujours à la marquer de son empreinte, pour que dans dix ans les murs et les planches du Capitole transpirent encore cette voix et ces histoires qui nous font l'aimer tant et tant. Après deux chansons, il quitte la scène pour prendre un verre de rouge, une bouffée de cigarette et nous revient comme un enfant venant de faire une bêtise mais à qui on pardonne tout dès qu'il se met à chanter. Il aime le vin mais depuis quelques semaines une de ses chansons, Je reviens te chercher, vante les bienfaits de notre boisson nationale, le lait !! En apprenant la nouvelle, il éclate de rire et s'informe de l'efficacité du message, mais doute qu'elle puisse avoir le moindre effet sur lui. Depuis longtemps le lait n'est plus sa tasse de thé…
L'artiste est ainsi, généreux et formidablement drôle, un vrai saltimbanque qui ne ménage pas ses efforts. Deux mille personnes se sont déplacées pour chanter avec lui "Le petit oiseau" ou "Le bain de minuit", pour s'émerveiller à ses côtés de la voix unique de l'un de ses musiciens à qui il cède la vedette dans la très théâtrale chanson "Desperado". Il rit, fume, boit, brises les verres des spectateurs après les avoir vidés. Chante et chante si bien que quand le rideau tombe sur des heures que l'on n'a pas comptées, on espère qu'il nous reviendra.
Infatigable
Il est passé à Shawinigan, Trois-Rivières, en Abitibi, à Sherbrooke et partout, il a laissé le même plaisir et un espoir commun, celui de le revoir encore nous faire son show. Dans quelques jours il quittera notre beau coin de pays pour l'Allemagne et l'Australie, pour pratiquer son sport préféré, le polo, pour écrire son nouvel album et préparer un nouveau spectacle.
"Quand je chante, je ne suis jamais malade. Quand je ne fais rien, j'attrape toutes les maladies". N'arrêtez pas Monsieur Bécaud parce que quand vous chantez, on oublie l'hiver qui s'en vient et s'installe pour six mois et de vos 100.000 volts, on a alors bien besoin. Avec ses mélodies immortelles, son accent du sud, son charme suranné, Gilbert Bécaud a fait de ma soirée, finalement, une vraie surprise. Merci.
Pascal Evans
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