Débarquant de Belgique après un voyage de dix heures en bus, Lucky Dube n'a ni le temps ni l'envie de s'intéresser aux médias qui l'attendent à Angoulême. Sa conférence de presse est expédiée en dix minutes. " Rien n'a vraiment changé pour le peuple d'Afrique du Sud depuis l'abolition de l'apartheid, " explique-t-il, amer. " Ceux qui sont au pouvoir servent leurs intérêts personnels avant ceux des principales victimes de la discrimination raciale. Ils puisent dans la caisse sans vergogne et Mandela ne peut rien faire contre cette corruption organisée. Les artistes africains doivent jouer la carte des "non alignés". Leur voix doit servir le peuple hors du champ politique ".
Le spectacle ne laisse aucune ambiguïté quant à l'impact de la voix du chanteur. Propulsé par un combo de pointures - trois claviers, une guitare, une basse et une batterie - le show visite crescendo une grande variété d'univers. Le reggae de Dube, jamais répétitif, intègre aussi bien des touches de "zoulou jive" que de "soul" à l'américaine. Les trois filles qui l'accompagnent aux choeurs élaborent des harmonies superbes, ajoutant au spectacle le piment de leurs séduisantes "routines" de scène. Quand elles miment la célèbre danse masculine des Zoulous, la salle est en délire.
Le paroxysme est atteint avec "Taxman", chanson titre du dernier album, publié en France par Celluloïd. Lucky Dube harangue le public : " La liberté est venu. Mais aujourd'hui, les Africains du Sud payent le prix de cette liberté. Tout est taxé, mais l'argent pris au peuple ne lui rend pas la vie plus facile. Il ne sert ni à construire des écoles, ni à bâtir des logements décents, ni à donner du travail. Le peuple n'a rien, mais les politiciens ont tout ! Et moi, je leur demande : qu'avez-vous fait pour le peuple ? "
Lucky évoque son premier passage en France, à Angoulême précisément, il y a neuf ans, avec la tournée "Franchement zoulou !" À l'époque, certaines de ses chansons réclamant la justice sociale étaient interdites d'antenne sur les radios sud-africaines et il avait apprécié l'accueil du public français. " Cette fois, je voudrais vous faire chanter en zoulou. Répétez après moi : "Ipi ismli yani ?" " La salle reprend le refrain à gorge déployée. " Et maintenant, en français : "Où est mon argent ? Où est mon argent ? Mister Taxman" " Le public trépigne de joie, pendant qu'un esprit frondeur insinue : " Mon argent ? Et bien, maintenant, il est dans ta poche, Lucky man ! "
François Bensignor