ParisÂ
25/10/2002 -Â
On ne peut quâĂȘtre Ă©bahi devant lâampleur, la sophistication, la ferveur Ă©motionnelle de cet album : arrangements virtuoses, cordes magnifiques, basses puissantes, virages brutaux, accĂ©lĂ©rations surprenantes, dialectique unique dâĂ©trangetĂ© et dâharmonie⊠Le casting des collaborations, Ă lâĂ©criture comme pour lâenregistrement, est Ă©blouissant : Simon Edwards de Talk Talk, Jean Lamoot, Jean Fauque, Steve Nieve, Arto Lindsay, Mobile In Motion, Marc Ribot, Miossec...
LâImprudence, meilleur que Fantaisie Militaire ? Certainement plus effarant, plus troublant, plus vigoureusement novateur, dĂ©paysant, audacieux. Mais cette audace est aussi sĂ©rĂ©nitĂ©, puissance crĂ©atrice sĂ»re dâelle, alliance singuliĂšre de simplicitĂ© (titres enregistrĂ©s en une prise, piano dĂ©nudĂ©, parlĂ©-chantĂ© trĂšs intime) et de rĂ©volution. Et, çà et lĂ , des pĂ©pites qui ne peuvent quâĂ©blouir : le vers "ArrĂȘtez dâinonder la Somme" dans Noir de monde, le regard sur notre Ă©poque jetĂ© dans Le Dimanche Ă Tchernobyl ou Dans la foulĂ©e (Ă propos de Marie-Jo PĂ©rec) ou un poĂšme de Robert Desnos (Jamais dâautre que toi). Des splendeurs, des rĂȘves, des univers neufs : un disque historique.

RFI Musique : Fantaisie Militaire est sorti il y a quatre ans. Combien de temps avez-vous travaillĂ© sur LâImprudence ?
Alain Bashung : Un an, par Ă©tapes. Parfois, on sâarrĂȘtait un mois, on enregistrait en plusieurs endroits, certains pour prĂ©parer le travail, dâautres pour faire jouer les gens. Je suis passĂ© par la Belgique, jâai terminĂ© par Paris...
Cette durée est-elle indispensable ? Vous ne pourriez plus faire un disque en quinze jours de studio ?
JâespĂšre que si. Mais câest les mots... Si je sais comment raconter tout ce que je veux dire, je crois que je pourrais - au fond, je ne souhaite pas que ce soit si long, on peut se perdre. Dans lâabsolu, je souhaite vraiment faire un disque en trois jours. Entre le dernier album et celui-ci, jâai fait des enregistrements - reprendre une chanson de Jacques Brel, chanter avec Noir DĂ©sir - Ă chaque fois en une seule prise. CâĂ©tait libĂ©rateur. Mais, lĂ , tout ne venait pas en mĂȘme temps. Parfois, je faisais un travail avec certains musiciens et je sentais quâil fallait quelque chose de complĂ©mentaire, ou qui lui rĂ©ponde. Il fallait que jâattende quâil avance de son cĂŽtĂ© pour avancer dans le puzzle musical.
A quel moment estimez-vous quâun album est fini ?
LĂ , il y avait beaucoup dâinformations... Le disque sâest fait en essayant de dĂ©velopper des idĂ©es, de les faire cohabiter entre elles. Et, avec les machines, on peut stocker des tas dâidĂ©es. Les choix ne se font pas tout de suite, jâattends des signes extĂ©rieurs. Jâai senti que le disque Ă©tait fini quand on a fait cette chanson dont jâai senti quâelle bouclait une boucle, LâImprudence.
On avait enregistrĂ© beaucoup de choses, et on sâĂ©tait accordĂ© deux ou trois jours, avec les musiciens, pour jouer des morceaux live, histoire de voir ce qui pouvait se dĂ©gager de nouveau, puisquâils connaissaient dĂ©jĂ la plupart des morceaux. Et puis celui-lĂ , LâImprudence, est sorti du lot en une prise. Je ne lâai pas retenu tout de suite parce que jâavais enregistrĂ© avec deux micros, dont un trĂšs vieux, qui venait de je ne sais oĂč, avec vieux truc de la Luftwaffe avec un sigle nazi - un vraiment vieux micro. A la fin du morceau, il tombe en panne. Jâai pensĂ© ne pas garder la prise puisquâil y avait eu un accident. Mais, aprĂšs coup, je me suis dit que lâalbum Ă©tait peut-ĂȘtre terminĂ© Ă ce moment-lĂ . Et on lâa gardĂ© : sur le disque, on entend le bzzz que fait le micro au moment de la panne.

Quelle était votre idée de départ ?
Jâavais une exigence : je voulais utiliser la technologie, je ne voulais pas pas dĂ©montrer la technologie. Je ne voulais pas quâon entende les machines mais les instruments, comme le piano. Jâavais fait la connaissance dâun pianiste que jâaime depuis vingt ans, Steve Nieve, qui joue avec Elvis Costello. Jâadmirais vraiment ce mec parce quâil a les qualitĂ©s de quelquâun qui a Ă©tudiĂ© Ă fond le classique en passant par le jazz ou des musiques de recherche. Et il a le toucher. Quand il joue une note, il joue de la musique, pas du piano. Or, il y a des signes du hasard : jâai dĂ©couvert un jour quâil habite Ă Paris, quâil a travaillĂ© avec des musiciens français. Savoir quâil peut jouer des choses retenues ou faire Jerry Lee Lewis, ça mâintĂ©resse beaucoup. Je lui ai donnĂ© toutes les structures des chansons en lui disant quâil pouvait ĂȘtre Ă lâaise, quâil pouvait dĂ©border. Et tout ce qui dĂ©bordait, je lâai gardĂ©. CâĂ©tait beau, ça continuait le propos.
Il y a eu dâautres musiciens, comme Marc Ribot, et je voulais quâon les entende bien... Jâai demandĂ© Ă plusieurs personnes dâĂ©crire les cordes. Certaines nâallaient pas avec le propos, dâautres Ă©taient parfaites parce quâelles rajoutaient de la tragĂ©die. Ces moments-lĂ ne sont pas arrivĂ©s tout de suite, mais par Ă©tapes.
Et puis nous avons fait plein de trafics de son, mais des trafics naturels, pas des trafics dâordinateur : mettre un micro dans lâeau dâune bassine, fabriquer des bruits, prendre le piano avec des perturbations, lâenregistrer de trĂšs prĂšs ou de trĂšs loin... Ăa faisait parfois bizarre : le bassiste avait une chaĂźne autour du cou, une bassine aux pieds⊠On se serait cru avec Vincent Price dans la salle de torture dâun donjon.
Etes-vous trĂšs dirigiste en studio ?
Je suis plutĂŽt un animateur, jâessaie de rendre les choses harmonieuses. Je ne bosse pas dans le conflit ou le rapport de force. Si je vois quelque chose comme ça, câest immĂ©diatement Ă©cartĂ©. Il faut plutĂŽt que tout se passe dans lâharmonie totale, mĂȘme pour faire une chanson qui raconte le dĂ©sespoir.
Plusieurs titres de cet album ne sont pas vraiment chantés, mais plutÎt parlés, échappent au statut ordinaire de la chanson.
Câest dictĂ© par ce que je raconte, ça vient assez naturellement. Par moments, les choses me paraissent trop importantes, je nâai pas envie de les projeter Ă la tĂȘte de quelquâun. Jâai plutĂŽt envie de rentrer dans les fibres sensibles, mais pas par la force. Or, les mots français sont dangereux pour ça ; alors si en plus on fait des phrases... Et puis je joue avec la musique qui a Ă©tĂ© fabriquĂ©e, je veux que tout soit Ă©quilibrĂ©, quâun Ă©lĂ©ment ne lâemporte pas sur lâautre. Je me vois comme un acteur dans un dĂ©cor.
Bertrand Dicale
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