ParisÂ
23/10/2002 -Â
Le retour des vétérans
Le long Issa Cissokho se contorsionne dans tous les sens, fait pleurer son saxophone, puis lui arrache des notes qui font rire. Issa est un improvisateur nĂ©. Tout le monde sait quâil aime jouer au sĂ©ducteur, faire lâespiĂšgle, cabotiner. CarrĂ© et placide, BarthĂ©lemy Attisso, lui, nâaffiche guĂšre ses Ă©motions, parle dâune voix Ă©gale. Ses Ă©tats dâĂąme passent par sa guitare rythmique Ă laquelle il fait jouer des airs nostalgiques remontant aux annĂ©es 70, des mesures cristallines qui pincent le cĆur, un rhythmânâblues mat et Ă©panoui ou un rock dĂ©cennie 60 façon Hendrix. BarthĂ©lemy le Togolais est avocat au barreau de LomĂ©. Il nâavait pas touchĂ© une guitare depuis 15 ans. Il sây est remis pour lâoccasion sans trop y croire. Son doigtĂ© magique est vite revenu.
Câest comme le vĂ©lo, quand on a appris Ă sâen servir, cela ne sâoublie jamais. Plus rond et facĂ©tieux, Rudy Gomis agite ses maracas, clame dâune voix semi-Ă©tranglĂ©e et troublante des rengaines que les anciens nâont pas oubliĂ©es. Avec sa tĂȘte de vĂ©nĂ©rable marabout, Balla SidibĂ© frappe sĂ©chement sur ses timbales, chante dâune voix grosse et ample la gĂ©nĂ©rositĂ© lĂ©gendaire dâun personnage illustre de sa Casamance natale quâil partage avec Gomis et le guitariste Charlie Ndiaye. Le griot, le djĂ©li wolof Ndiouga Dieng dĂ©clame de sa voix de tĂȘte la douleur des longues nuits quâil a vĂ©cues aprĂšs le dĂ©cĂšs de son pĂšre. MĂ©doune Diallo, lui, est le vrai sonero, le âCubainâ, de la bande quand il chante en espagnol des airs plus enjouĂ©s. Autre guitariste rythmique, le fin Lotfi Benjelloun est un peu le philosophe du groupe. Il est originaire du Maroc oĂč son pĂšre, qui ne se sentait pas Ă lâaise sous le rĂ©gime du dĂ©funt roi Hassan II, sâest exilĂ© Ă Saint-Louis, la mĂ©tropole du Nord SĂ©nĂ©gal oĂč a grandi Lotfi. Bien quâil habite Dakar depuis plusieurs annĂ©es, comme la plupart de ses partenaires, le guitariste tranquille dit en guise de bienvenue âici, vous ĂȘtes chez moiâ.
On croĂźt plutĂŽt ĂȘtre Ă La Havane quand Saint-Louis aligne des rues droites, des façades aux couleurs caraĂŻbĂ©ennes, des murs parfois dĂ©crĂ©pis, vestiges dâun passĂ© colonial qui avait fait de cette ville alanguie la capitale de lâAfrique Occidentale Française. ProtĂ©gĂ©e de la houle de lâAtlantique par une Ă©troite langue de terre, dĂ©licatement posĂ©e au milieu du petit lac formĂ© par lâembouchure du fleuve SĂ©nĂ©gal, Saint-Louis est une Ăźle qui vit de son poisson sĂ©chĂ© en espĂ©rant attirer le touriste occidental. Mais aujourdâhui, elle est la ville qui donne le top dĂ©part du retour officiel dâun groupe patrimonial sĂ©nĂ©galais, lâOrchestra Baobab vouĂ© aux musiques lancinantes et sensuelles de Cuba, maintenant reformĂ© aprĂšs 15 ans dâabsence. Il faut dire que cette renaissance est suivie par une impressionnante dĂ©lĂ©gation de tĂ©moins. Des journalistes sont venus dâune dizaine de pays europĂ©ens, dâIrlande, Angleterre jusquâĂ lâItalie en passant par la France, lâAllemagne ou lâEspagne pour suivre le premier concert que donne Orchestra Baobab depuis trois lustres sur la terre qui lâa vu naĂźtre un jour de 1970.
Un jour oĂč la direction du Baobab, un nouveau et chic club qui venait de sâouvrir au centre de Dakar, Ă deux pas de la place de lâIndĂ©pendance et de lâAssemblĂ©e nationale, cherchait des musiciens de qualitĂ© pour animer sa boĂźte de nuit censĂ©e attirer lâĂ©lite de la capitale, politiciens, intellectuels et autres hommes dâaffaires. Le Baobab dĂ©baucha six musiciens du Star Band de Miami, la boĂźte rivale. Parmi eux SidibĂ©, Gomis et Attisso qui jouait la nuit pour financer ses Ă©tudes de droit. Le reste des musiciens viendra aprĂšs. LâOrchestra Baobab Ă©tait nĂ©. Il jouait une Ă©trange salsa, un rythme bien latino-amĂ©ricain mais qui sonnait trĂšs africain, une musique faite pour danser mais teintĂ©e dâune mystĂ©rieuse mĂ©lancolie. CâĂ©tait la marque du Baobab. CâĂ©tait pour ça quâil avait des centaines de milliers de fans parmi lesquels se trouvait un jeune Ă©chalas, fils de la MĂ©dina de Dakar, un certain Youssou NâDour. Câest ce mĂȘme Youssou et son Super Etoile, Omar PĂšne et son Super Diamono, qui vont, Ă la tĂȘte dâune nouvelle vague musicale nĂ©e dans la rue dakaroise, le mbalax furieusement transfigurĂ©, dĂ©tourner la jeunesse sĂ©nagalaise et faire prendre au Baobab sa retraite anticipĂ©e. LâOrchestra laissera une vingtaine dâalbums vinyles pour la postĂ©ritĂ©, ses membres Ă©parpillĂ©s aux quatre vents.
Aujourdâhui, câest ce mĂȘme Youssou NâDour, qui dit âIls Ă©taient vraiment panafricainsâ, qui produit une petite partie du nouveau disque du Baobab et chante de sa voix de muezzin profane sur Hommage Ă Tonton Ferrer, une louange collective et Ă©mouvante Ă lâancien cireur de La Havane, le chanteur Ibrahim Ferrer qui participe lui aussi Ă ce bolĂ©ro Ă©plorĂ©. La prĂ©sence du septuagĂ©naire cubain est un clin dâĆil Ă une rĂ©ussite miraculeuse, lâalbum Buena Vista Social Club dont le succĂšs planĂ©taire a relancĂ© la carriĂšre dâune poignĂ©e de grands-pĂšres musiciens cubains alors oubliĂ©s de tous. Ils servent aujourdâhui de modĂšles Ă toute une tendance de musiciens afro-papies sur le retour. Tel lâOrchestra Baobab, les panthĂšres grises du Bembeya Jazz guinĂ©en, des Cool Croners zimbabwĂ©ens, du KĂ©kĂ©lĂ© congolais ou de la Voz de Cabo Verde monttre que leurs griffes ne sont pas encore Ă©moussĂ©es. Câest le mĂȘme producteur de Buena Vista Social Club, lâAnglais Nick Gold, le bien nommĂ©, qui rĂ©alise le nouveau disque de lâOrchestra parce quâil nâa pas oubliĂ© quâil se repassait en boucle une cassette pirate du Baobab en 1983. Il a fini par retrouver la trace de ses idoles et les persuader de se remettre Ă jouer de nouveau.
Pour ce premier concert au SĂ©nĂ©gal depuis vingt ans, lâOrchestra Baobab joue au Quai des Arts de Saint-Louis, dans une salle quâune douzaine de ventilateurs nâarrivent pas Ă rafraĂźchir tant lâambiance est chaude Ă cause de onze musiciens oĂč figurent deux nouveaux venus, le saxophoniste Thierno KoitĂ© et Assane Mboup, voix fine et sahĂ©lienne. Lâorchestre chante avec des voix amples et Ă©raflĂ©es, joueavec des guitares verigineuses, des percussions qui crĂ©pitent, des cuivres qui scintillent.
Bouziane Daoudi
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