Barcelone
29/10/2002 -
Voyageur de musiques, voyageur dans sa vie, Manu Chao n’est jamais immobile. Il a un port d’attache, pourtant, ou plutôt une base de départ, dans le vieux centre de Barcelone. Là, à une terrasse de café, sur une petite place où trainent des jeunes du quartier et papotent les ménagères, il est attablé avec des amis espagnols, africains, argentins, dans une conversation qui mêle langues et argots d’un peu partout. Il est dans un temps de «pause» : la sortie de l’album en public Radio Bemba Sound System, à la rentrée, et la parution prochaine du DVD correspondant (le concert et plusieurs films sur la tournée et la vie musicale de Manu Chao) marquent la fin de ses obligations contractuelles avec Virgin, la maison de disques de la Mano Negra puis de ses deux albums millionnaires, Clandestino et Proxima Estaçion Esperanza. Il a clairement annoncé son intention de ne plus signer de contrat avec une «major» du disque. MANU CHAO. - La world music, ça n’existe pas. Pour l’instant, ce n’est qu’artistique. Les maisons de disques sont toujours à Londres, à Paris, aux Etats-Unis. La vraie world music, ce sera quand les artistes nigérians, colombiens ou n’importe quoi auront leurs propres maisons de disques dans leur pays et diffuseront leur musique depuis leur pays. Pour le moment, l’économie de la musique n’est pas dans les pays d’où elle vient. C’est comme le pétrole : on va chercher la musique à droite ou à gauche mais les boîtes sont américaines, françaises, anglaises. Ce qu’il faut voir maintenant, c’est comment on va diffuser la musique dans le monde sans passer par Paris, Londres ou Miami. C’est à ça que je réfléchis en ce moment...

Diffuser votre musique en MP3 ?
Ce n’est pas un standard de qualité. Au fond, il faudrait qu’on débride internet, parce que c’est encore un peu lent, je ne suis pas sûr que le robinet soit ouvert à fond. Mais si l’internet est plus puissant, tout le monde peut faire sa télé et ce sera la révolution mondiale de l’image – je ne sais pas s’ils vont nous la donner. Mais, pour l’instant, internet est évidemment le seul moyen de diffusion massif qui permette d’arriver dans le monde entier.
Et on peut vendre les disques directement sur internet, sans l’intermédiaire d’une maison de disques.
Mon problème est que j’ai du public partout, et qu’il faut trouver un moyen pour que le gars en Argentine ne paye pas plus cher les frais d’envoi que le disque lui-même. Et c’est d’autant plus un problème que mon public qui a le moins d’argent est justement celui qui est le plus loin. Il y a une révolution dans le monde de la distribution et, si je suis actuellement en pause, c’est justement pour réfléchir à ça. Je ne suis pas technicien mais je fouine, je gamberge. Et, pendant ce temps, je suis heureux dans un quartier peinard, j’ai de quoi vivre heureux avec ma femme, de quoi me payer mes petits luxes - mes billets d’avion.
Quel sera votre prochain voyage ?
Je ne sais pas dans quel ordre je le ferai, mais je vais aller m’installer un peu à Istanbul, je vais aller m’installer un peu à Rio, je vais aller m’installer un peu à New York, je vais aller m’installer un peu à Naples. Quand je dis m’installer, c’est m’immerger trois semaines ou un mois dans un quartier. J’ai mon studio d’enregistrement et tout mon matériel d’édition film dans un sac à dos, alors je peux vraiment m’installer à droite à gauche.
J’ai découvert Istanbul au printemps dernier, à l’occasion d’un concert. Je ne pensais pas découvrir en Europe une ville qui me mettrait une telle claque ! Istanbul m’a retourné, c’est une ville fabuleuse pour y vivre : la plus grande ville d’Europe, quinze millions d’habitants ! J’y ai passé une semaine mais je me suis fait aussitôt mon petit quartier, mes petites habitudes. Je sais que je vais y retourner. Naples, j’y vais depuis longtemps, et c’est une ville qui me donne de l’énergie. New York aussi. Dès que j’en sors, dès que j’entre de trente kilomètres dans le New Jersey - dans « Gringolandia », comme disent les hispanos -, c’est insupportable. Mais il n’y a pas plus cosmopolite que New York : personne ne parle mieux anglais que toi, c’est une ville qui te charges immédiatement, une république à elle seule. C’est la seule ville des Etats-Unis où je pourrais vivre.On ne vous verra plus habiter en France ?
A Barcelone, je suis bien. A Marseille aussi. Je vais de temps à temps à Paris, mais j’aurais du mal à y retourner vivre. J’y ai passé vingt-cinq ans de ma vie - le quart d’une vie, c’est déjà pas mal. Et puis vingt-cinq hivers à Paris, ça suffit. Le vrai luxe que je me paye avec mon succès, c’est qu’il n’y a plus d’hiver. J’aime être dehors, vivre dans la rue, faire mes interviews à une terrasse. En hiver, ce n’est pas possible.
Dans vos voyages, vous sentez-vous toujours dépaysé ou jamais dépaysé ?
Un mélange des deux. Le but du jeu, c’est de retrouver ses bases. La bonne façon de voyager, c’est d’arriver dans un pays que tu ne connais pas et, au bout d’un moment, être accepté par un quartier. C’est ce qui m’est arrivé ici ou à Rio. J’ai beaucoup vécu, à une certaine époque, à Mexico, et quand je retourne dans mon quartier pour trois ou quatre jours, à l’occasion d’un concert, on me reconnaît, je ne suis pas dépaysé. Je sais où je vais aller dîner, où je vais acheter mon pain, à qui je vais aller dire bonjour, j’ai mes petites habitudes. Les villes que j’aime sont celles où j’arrive à me trouver des habitudes.
Lire aussi :
La biographie de Manu Chao
La chronique de son album live.
Le passage de Manu Chao aux Vieilles Charrues (juillet 2001)
Entretien en Argentine (novembre 2000)
La chronique de son album Proxima Estacion : Esperanza
La chronique de l'album Clandestino
Bertrand Dicale
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