publicite publicite
Rechercher

/ languages

Choisir langue
 
Menu

Manu Chao

Rencontre Ă  Barcelone


Barcelone 

29/10/2002 - 

AprĂšs la parution de son album live et avant celle de son DVD, Manu Chao marque une pause, rĂ©flĂ©chit Ă  la maniĂšre de diffuser la musique sans passer par les multinationales du disque et prĂ©pare ses prochains voyages. A l'occasion d'une rencontre Ă  une terrasse de bistro Ă  Barcelone, RFI Musique vous invite Ă  relire ses nombreux articles consacrĂ©s Ă  ce chanteur atypique.



Voyageur de musiques, voyageur dans sa vie, Manu Chao n’est jamais immobile. Il a un port d’attache, pourtant, ou plutĂŽt une base de dĂ©part, dans le vieux centre de Barcelone. LĂ , Ă  une terrasse de cafĂ©, sur une petite place oĂč trainent des jeunes du quartier et papotent les mĂ©nagĂšres, il est attablĂ© avec des amis espagnols, africains, argentins, dans une conversation qui mĂȘle langues et argots d’un peu partout. Il est dans un temps de «pause» : la sortie de l’album en public Radio Bemba Sound System, Ă  la rentrĂ©e, et la parution prochaine du DVD correspondant (le concert et plusieurs films sur la tournĂ©e et la vie musicale de Manu Chao) marquent la fin de ses obligations contractuelles avec Virgin, la maison de disques de la Mano Negra puis de ses deux albums millionnaires, Clandestino et Proxima Estaçion Esperanza. Il a clairement annoncĂ© son intention de ne plus signer de contrat avec une «major» du disque.


Mais il n’arrĂȘte pas la musique : des gigs dans une boĂźte de Barcelone, des chansons enregistrĂ©es au rĂ©veil avec son petit studio portatif, l’envie de repartir en tournĂ©e «secrĂšte» (le matos dans la camionnette et un tĂ©lĂ©phone portable pour prĂ©venir Ă  la derniĂšre minute les patrons des clubs oĂč l’on veut jouer), la curiositĂ© aux aguets
 Star dans un peu tous les quartiers et les barrios du monde, son grand maĂ«lstrom de musiques est un des plus intĂ©ressants reflets du grand vertige culturel contemporain. Et il profite de sa «pause» pour se poser d’excellentes questions. Par exemple : qu'est-ce que la world music ?


MANU CHAO. - La world music, ça n’existe pas. Pour l’instant, ce n’est qu’artistique. Les maisons de disques sont toujours Ă  Londres, Ă  Paris, aux Etats-Unis. La vraie world music, ce sera quand les artistes nigĂ©rians, colombiens ou n’importe quoi auront leurs propres maisons de disques dans leur pays et diffuseront leur musique depuis leur pays. Pour le moment, l’économie de la musique n’est pas dans les pays d’oĂč elle vient. C’est comme le pĂ©trole : on va chercher la musique Ă  droite ou Ă  gauche mais les boĂźtes sont amĂ©ricaines, françaises, anglaises. Ce qu’il faut voir maintenant, c’est comment on va diffuser la musique dans le monde sans passer par Paris, Londres ou Miami. C’est Ă  ça que je rĂ©flĂ©chis en ce moment...


Diffuser votre musique en MP3 ?
Ce n’est pas un standard de qualitĂ©. Au fond, il faudrait qu’on dĂ©bride internet, parce que c’est encore un peu lent, je ne suis pas sĂ»r que le robinet soit ouvert Ă  fond. Mais si l’internet est plus puissant, tout le monde peut faire sa tĂ©lĂ© et ce sera la rĂ©volution mondiale de l’image – je ne sais pas s’ils vont nous la donner. Mais, pour l’instant, internet est Ă©videmment le seul moyen de diffusion massif qui permette d’arriver dans le monde entier.

Et on peut vendre les disques directement sur internet, sans l’intermĂ©diaire d’une maison de disques.
Mon problĂšme est que j’ai du public partout, et qu’il faut trouver un moyen pour que le gars en Argentine ne paye pas plus cher les frais d’envoi que le disque lui-mĂȘme. Et c’est d’autant plus un problĂšme que mon public qui a le moins d’argent est justement celui qui est le plus loin. Il y a une rĂ©volution dans le monde de la distribution et, si je suis actuellement en pause, c’est justement pour rĂ©flĂ©chir Ă  ça. Je ne suis pas technicien mais je fouine, je gamberge. Et, pendant ce temps, je suis heureux dans un quartier peinard, j’ai de quoi vivre heureux avec ma femme, de quoi me payer mes petits luxes - mes billets d’avion.

Quel sera votre prochain voyage ?
Je ne sais pas dans quel ordre je le ferai, mais je vais aller m’installer un peu Ă  Istanbul, je vais aller m’installer un peu Ă  Rio, je vais aller m’installer un peu Ă  New York, je vais aller m’installer un peu Ă  Naples. Quand je dis m’installer, c’est m’immerger trois semaines ou un mois dans un quartier. J’ai mon studio d’enregistrement et tout mon matĂ©riel d’édition film dans un sac Ă  dos, alors je peux vraiment m’installer Ă  droite Ă  gauche.


J’ai dĂ©couvert Istanbul au printemps dernier, Ă  l’occasion d’un concert. Je ne pensais pas dĂ©couvrir en Europe une ville qui me mettrait une telle claque ! Istanbul m’a retournĂ©, c’est une ville fabuleuse pour y vivre : la plus grande ville d’Europe, quinze millions d’habitants ! J’y ai passĂ© une semaine mais je me suis fait aussitĂŽt mon petit quartier, mes petites habitudes. Je sais que je vais y retourner. Naples, j’y vais depuis longtemps, et c’est une ville qui me donne de l’énergie. New York aussi. DĂšs que j’en sors, dĂšs que j’entre de trente kilomĂštres dans le New Jersey - dans « Gringolandia Â», comme disent les hispanos -, c’est insupportable. Mais il n’y a pas plus cosmopolite que New York : personne ne parle mieux anglais que toi, c’est une ville qui te charges immĂ©diatement, une rĂ©publique Ă  elle seule. C’est la seule ville des Etats-Unis oĂč je pourrais vivre.


Et puis Rio me manque. J’y ai habitĂ© un moment et j’ai dĂ» apprendre le portugais : c’est comme Ă  Marseille, les langues sont acĂ©rĂ©es, la vanne est le sport national. Si tu ne comprends pas, tu n’es pas vraiment Ă  Rio ; si tu ne parles pas la langue, tu es mort. Avec l’ñge, j’ai du mal avec les langues, mais curieusement le portugais est rentrĂ© trĂšs vite, peut-ĂȘtre par amour pour la ville.

On ne vous verra plus habiter en France ?
A Barcelone, je suis bien. A Marseille aussi. Je vais de temps Ă  temps Ă  Paris, mais j’aurais du mal Ă  y retourner vivre. J’y ai passĂ© vingt-cinq ans de ma vie - le quart d’une vie, c’est dĂ©jĂ  pas mal. Et puis vingt-cinq hivers Ă  Paris, ça suffit. Le vrai luxe que je me paye avec mon succĂšs, c’est qu’il n’y a plus d’hiver. J’aime ĂȘtre dehors, vivre dans la rue, faire mes interviews Ă  une terrasse. En hiver, ce n’est pas possible.

Dans vos voyages, vous sentez-vous toujours dĂ©paysĂ© ou jamais dĂ©paysĂ© ?
Un mĂ©lange des deux. Le but du jeu, c’est de retrouver ses bases. La bonne façon de voyager, c’est d’arriver dans un pays que tu ne connais pas et, au bout d’un moment, ĂȘtre acceptĂ© par un quartier. C’est ce qui m’est arrivĂ© ici ou Ă  Rio. J’ai beaucoup vĂ©cu, Ă  une certaine Ă©poque, Ă  Mexico, et quand je retourne dans mon quartier pour trois ou quatre jours, Ă  l’occasion d’un concert, on me reconnaĂźt, je ne suis pas dĂ©paysĂ©. Je sais oĂč je vais aller dĂźner, oĂč je vais acheter mon pain, Ă  qui je vais aller dire bonjour, j’ai mes petites habitudes. Les villes que j’aime sont celles oĂč j’arrive Ă  me trouver des habitudes.

Lire aussi :
La biographie de Manu Chao
La chronique de son album live.
Le passage de Manu Chao aux Vieilles Charrues (juillet 2001)
Entretien en Argentine (novembre 2000)
La chronique de son album Proxima Estacion : Esperanza
La chronique de l'album Clandestino

Bertrand  Dicale