Les cordes de Texier
Nouvel opus du contrebassiste de jazz
ParisÂ
06/11/2002 -Â
AprĂšs des pointures du jazz comme Charlie Parker, Stan Getz ou Joao Gilberto, Henri Texier avec l'Azur Quintet relĂšve Ă son tour le dĂ©fi dâun album jazz avec orchestre Ă cordes classique. Strings' spirit est donc une super production façon cinĂ©mascope, Ă©crite par Henri Texier et orchestrĂ©e par Claude BarthĂ©lĂ©my.
Noires et blanches comme il se doit, les photos sont livrĂ©es avec le double album. Elles racontent Ă la façon du photographe Guy le Querrec, l'enregistrement des cordes au studio de lâorchestre de Bretagne Ă Rennes. OĂč comment 18 violons, 6 altos et 5 violoncelles accueillent pour la premiĂšre de leur vie un quintet de jazz menĂ© par un maĂźtre de contrebasse Ă la tradition orale, habituĂ© Ă chanter ses compositions. Outre la bouille rĂ©jouie et non moins Ă©tonnĂ©e de Tony Rabeson, le batteur, un Glenn Ferris qui tue le temps comme sur un plateau de cinĂ©ma, un Boyan Zulfikarpasic toujours prĂȘt au piano, câest bien Claude BarthĂ©lĂ©my que lâon voit les partitions Ă la main, orchestrant lâensemble. Texier, fils et pĂšre compris !
Quelles Ă©taient les conditions particuliĂšres Ă rĂ©unir pour pouvoir mettre en Ćuvre une telle entreprise ?Il fallait que la maison de disques suive, que le groupe adhĂšre au projet et surtout trouver quelquâun en mesure dâĂ©crire pour les cordes, ce qui nâest pas mon cas. Je ne suis pas capable de mâasseoir Ă ma table pour coucher sur le papier la musique ce que jâentends dans ma tĂȘte. Je suis quelquâun de la tradition orale de la musique de jazz. Je me vois plutĂŽt comme un mĂ©lodiste. Il fallait quelquâun Ă la hauteur et c'est Claude BarthĂ©lĂ©my. Nous sommes tous les deux autodidactes. Claude vient du rock, il est guitariste, puis ensuite, il est passĂ© au jazz. Ensuite, il a Ă©tĂ© sollicitĂ© par le monde de la musique contemporaine pour diriger mille formations qui vont de la fanfare Ă lâorchestre symphonique, en passant par lâOrchestre National de Jazz, dont il reprend la direction ! Pour moi, câest lâhomme parfait car il est riche de ses expĂ©riences et nâa aucun formatage.
Quels sont les piĂšges quâun musicien de jazz rencontre lorsquâil rĂ©alise un projet avec des cordes ?Le premier piĂšge est de tomber dans la variĂ©tĂ©. Je nâai rien contre elle mais on sort complĂštement du propos car si les cordes semblent trĂšs lĂ©gĂšres Ă lâaudition, elles peuvent ĂȘtre extrĂȘmement pesantes et "engluantes". On peut faire perdre son sens Ă la musique si on n'est pas vigilant. Le second, câest de faire croire Ă une fausse fusion entre la musique classique et la musique de jazz. Et il y en a plein dâautres car les cordes peuvent ĂȘtre trĂšs dynamiques si le phrasĂ© est appropriĂ©, mais elles peuvent aussi ĂȘtre extrĂȘmement envahissantes et annihiler toute la dynamique musicale.
Lâautre personnalitĂ© importante câest StĂ©phane Sanderling, jeune chef talentueux de lâOrchestre de Bretagne.
LâidĂ©e, câĂ©tait de travailler avec un orchestre dĂ©jĂ constituĂ© car rĂ©unir trente individualitĂ©s, câest mission impossible pour des raisons financiĂšres et de calendrier. Dâautre part, nous voulions vraiment rencontrer des musiciens classiques, pas un orchestre de studio capable de tout faire Et puis câest Etienne Tison, programmateur de la scĂšne nationale de Quimper qui nous lâa suggĂ©rĂ©. Ils ont acceptĂ© instantanĂ©ment, lâOrchestre de Savoie Ă©tait Ă©galement intĂ©ressĂ©... Finalement, c'est avec lâOrchestre de Bretagne que le Breton que je suis, a travaillĂ©. Un petit clin dâĆil Ă mes origines ! Ils ont rĂ©agi dĂšs quâils ont reçu lâalbum, ça leur plait beaucoup, et dâailleurs on rejoue avec eux Ă Rennes, au printemps prochain.
Strings spirit, ça veut dire en français "lâesprit des cordes", ça sonne bien !
Lâesprit des cordes pour moi, ça participe de toutes les significations du mot "esprit" : lâĂ©coute des cordes peut vous plonger dans un Ă©tat dâesprit particulier sans connotation religieuse, dans une sensibilitĂ© particuliĂšre...
Vous incluez celles de votre contrebasse ?
Oui bien-sĂ»r, mais je ne pense pas aux cordes de ma propre contrebasse, câest lâensemble du son, cette magie absolue qu'est lâaudition dâun grand ensemble de cordes. Ce sont les cordes qui accompagnent Oum Kalsoum, ce sont les cordes frottĂ©es, ce sont les quatuors classiques, etc.
Lâesprit des cordes, mode dâemploi.Lorsque nous avons commencĂ© Ă Ă©voquer le projet prĂ©cisĂ©ment, avec Claude, nous avons dĂ©cidĂ© instantanĂ©ment dâenregistrer en deux temps. LâidĂ©e Ă©tait dâexplorer les compositions avec lâAzur Quintet sans se retenir. Puis avec ce premier enregistrement, Claude a commencĂ© Ă Ă©crire les arrangements. Au dĂ©part, câĂ©tait un disque puis câest devenu un double album parce que les compositions avaient besoin de temps pour sâexprimer. Nous sommes allĂ©s rĂ©pĂ©ter Ă Rennes avec les musiciens classiques. LĂ , on jouait trĂšs doucement notamment avec la batterie. Puis Claude a dirigĂ© lâenregistrement dĂ©finitif de lâAzur Quintet au studio Label Bleu Ă Amiens. Il a vraiment donnĂ© des indications prĂ©cises Ă tout le monde parce que câest lui qui avait la vision dĂ©finitive de la musique. Et câest Ă partir de lĂ quâil a pu Ă©crire la partition dĂ©finitive des cordes. CâĂ©tait trĂšs intĂ©ressant parce que jusquâĂ la fin du mixage, on a pu improviser Ă partir du matĂ©riau des cordes.
Vous vous amusez une fois de plus Ă dĂ©dicacer vos morceaux !Oui, comme vous le disiez, ce n'est pas la premiĂšre fois. Jâaime rendre hommage, Ă Art Taylor, un grand batteur disparu avec lequel jâai jouĂ© lorsque jâĂ©tais jeune musicien, Ă Marcello Mastroianni, Ă Simone Signoret... En fait, je nâavais pas de concept particulier pour cet album, alors jâai eu lâidĂ©e de rendre hommage Ă des gens avec qui je joue maintenant depuis dix ans. Ce sont des personnes qui mâont Ă©normĂ©ment apportĂ©, appris et soutenu et qui mâinspirent beaucoup. VoilĂ câest un "SpĂ©cial dĂ©dicace"... Aux musiciens, mais aussi Ă Charles Caratini, notre ingĂ©nieur du son, sixiĂšme membre du quintette ! Yâa Big Fil (Philippe Tessier Ducros), une des trois clĂ©s de voĂ»te du projet Ă qui on doit ce son exceptionnel.
Avec lâAzur Quintet, vous sillonnez le monde depuis dix ans. Vous comptabilisez plus de 250.000 albums vendus dont 50.000 hors de la France. Strings Spirit sort sur le marchĂ© international, dont le marchĂ© amĂ©ricain. En ĂȘtes-vous fier ?Non ! Ce n'est pas plus important quâailleurs en fait ! Parce que lâAmĂ©rique, câest le mythe amĂ©ricain, ce n'est pas le rĂȘve amĂ©ricain ! Le respect de musiciens amĂ©ricains, je lâai depuis longtemps. Depuis 1969, Ă 24 ans, lorsque je jouais avec Phil Woods au festival de Newport. A lâĂ©poque, câĂ©tait le festival le plus important au monde. Ensuite, aller y jouer, câest quasiment impossible si vous ne vous y installez pas, et plus prĂ©cisĂ©ment, si vous ne vous fondez pas dans le moule amĂ©ricain et plus prĂ©cisĂ©ment new-yorkais, parce que le jazz, câest New York, et puis câest tout. Jây ai jouĂ© deux fois. Assez rĂ©cemment avec Louis Sclavis et Aldo Romano, et une fois prĂ©cĂ©dente, Ă lâinvitation de Joe Lovano, au Village Vanguard. Câest trĂšs impressionnant dây jouer et on a lâimpression dâĂȘtre non pas dans une chapelle mais dans une kiva comme chez les Indiens Hopi (piĂšces souterraines dans lesquelles on Ă©coute les vibrations de la terre, ndlr), et câest vrai quâon ressent les vibrations trĂšs, trĂšs fortes. Tous les musiciens de cette histoire, ont jouĂ© lĂ . Aux Etats-Unis, les autoritĂ©s refusent systĂ©matiquement de subventionner les musiciens Ă©trangers. Si ce nâest pas du protectionnisme, ça ?
Je trouve que cet album a une dimension cinĂ©matographique...Jâai beaucoup Ă©crit pour le cinĂ©ma, la tĂ©lĂ©vision, la danse, la photographie, pour des happening avec des peintres, jâavais 18/20 ans, jâĂ©tais dĂ©jĂ dans cette histoire lĂ . Le rapport Ă lâimage, câest quelque chose qui mâest familier. Ce qui est drĂŽle lorsque vous prononcez le mot de cinĂ©ma, câest que ça correspond Ă notre travail de studio. Nous avons rĂ©alisĂ© cet album un peu comme un film de cinĂ©ma, câest-Ă -dire que ça nâa rien Ă voir avec le théùtre ou le direct quand on joue en concert. Ăa permet les travellings, les champs, contre champs...
Les gros-plan ?Ah oui, il y a un gros plan saisissant dans notamment une composition qui sâappelle
Sacrifice oĂč Boyan Zulfikarpasic, le pianiste est en solo absolu, et vous avez lâimpression dâavoir la tĂȘte dans le piano ! Moi, je nâavais jamais entendu le piano de Boyan comme ça. A dâautres moments, on a lâimpression dâĂȘtre assis Ă la place du batteur, oĂč dâavoir lâoreille Ă deux centimĂštres de la contrebasse, et ça, câest gĂ©nial ! Et câest intĂ©ressant, parce quâen live, on est conditionnĂ© par le public, lĂ pas du tout. La musique de cet album, vous ne pourrez jamais lâentendre dans une salle de concert, ça sera autre chose, forcĂ©ment !
Henri Texier Strings' spirit (Label Bleu) 2002
ValĂ©rieÂ
Nivelon