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Baster a Tuff gong

Du sega au reggae


Paris 

19/11/2002 - 

Pour son neuviĂšme album Kaf Gong Reggae enregistrĂ© Ă  Kingston, le groupe rĂ©unionnais Baster a momentanĂ©ment laissĂ© de cĂŽtĂ© le sega qui a fait sa rĂ©putation au-delĂ  de l’ocĂ©an Indien pour se mettre Ă  l’heure du reggae.



Parti Ă  Kingston sans le reste de son groupe, Thierry Gauliris, le chanteur-leader de Baster, est le premier artiste rĂ©unionnais Ă  avoir franchi le pas du mythique studio Tuff Gong, appartenant Ă  la famille de Bob Marley, pour y enregistrer un nouvel album. EpaulĂ© par des musiciens qui accompagnent habituellement quelques pointures du reggae telles que Burning Spear ou Ziggy Marley, il revisite d’anciennes chansons du rĂ©pertoire de Baster en les accommodant Ă  la sauce musicale jamaĂŻcaine.


RFI Musique : Quels souvenirs gardez-vous de votre collaboration avec les musiciens jamaĂŻcains qui ont participĂ© Ă  Kaf Gong Reggae ? Qu’avez-vous pensĂ© de leur mĂ©thode de travail ?
Thierry Gauliris :
Je savais que si Gainsbourg, Pierpoljak et d’autres artistes français avaient enregistrĂ© Ă  Kingston, cela voulait dire qu’on y faisait de la musique de bonne qualitĂ©. Et c’est vrai que, dans leur façon de travailler, les JamaĂŻcains sont simples et efficaces. Ils donnent beaucoup. LĂ -bas, les studios sont encore Ă  l’époque de l’analogique alors qu’à La RĂ©union on est Ă©quipĂ© en numĂ©rique. Ça m’a Ă©tonnĂ©. J’en ai discutĂ© avec l’ingĂ©nieur du son, Junior Clayton, qui m’a expliquĂ© qu’avec l’analogique tu peux faire « pĂ©ter » le son, tu as de la chaleur, du grain, que tu n’auras pas avec le numĂ©rique qui est propre mais reste froid. C’était aussi la premiĂšre fois que j’allais dans un studio comme celui de Tuff Gong. J’avais l’impression qu’il Ă©tait plein d’histoires, de feeling. Quand j’ai enregistrĂ© ma voix dans le studio, j’avais la sensation qu’il y avait plein de monde autour de moi, alors que j’étais tout seul. Ce que j’ai apprĂ©ciĂ©, c’est que les musiciens ont jouĂ© pour moi, pour ma voix, pour ma personnalitĂ© rĂ©unionnaise. A La RĂ©union, on a tendance Ă  jouer chacun pour soi alors que, pour moi, la voix passe avant le reste. Toute l’instrumentation, les arrangements viennent juste l’accompagner.


Enregistrer en JamaĂŻque, c’était un rĂȘve ?
Je peux pas dire que c’est un rĂȘve parce que c’est mon travail. Depuis 1995, j’ai arrĂȘtĂ© mon activitĂ© de photographe de presse pour ne faire que de la musique, mais c’est vrai que Bob Marley est pour moi un mentor, sur le plan vocal autant que pour son engagement rebelle spirituel. C’est la personne Ă  qui je me rĂ©fĂšre, tout en restant moi-mĂȘme, rĂ©unionnais pur souche. Comme lui, je viens d’une Ăźle qui a connu l’esclavage et j’ai plus de choses Ă  voir avec ceux qui ont vĂ©cu la mĂȘme histoire que moi. Je prĂ©fĂšre aller en JamaĂŻque plutĂŽt que d’aller enregistrer en France avec des musiciens français ou jamaĂŻcains. A Kingston, j’ai vraiment appris beaucoup de choses en seulement dix jours. Un rythme intensif, c’est vrai, mais comme si j’étais Ă  la maison parce qu’il y a vraiment eu une bonne entente. Junior Clayton m’avait dit que si mon comportement ne leur avait pas plu, les JamaĂŻcains auraient pu faire les dix morceaux en une seule journĂ©e. Alors que cela a quand mĂȘme durĂ© cinq jours. Quand un morceau Ă©tait trop rapide, le lendemain on l’écoutait et on le recommençait. Et cela, pour le mĂȘme prix, ça ne change pas !


Pourquoi avoir eu envie de faire un album entiĂšrement reggae ?
C’est une demande que la maison de disques Night & Day (qui distribue les albums de Baster en mĂ©tropole; NDR) m’a faite il y a un an et demi, aprĂšs la sortie de Black Out. Dans cet album, il y avait un morceau, GawĂ©, rĂ©alisĂ© par Tyrone Downie, l’ancien clavier de Bob Marley, et on m’a proposĂ© de faire un album dans le style de cette chanson. Depuis 1990, on a jouĂ© en France, en Afrique, Ă  Miami, en Italie, aux Seychelles, et c’est vrai que les musiques rĂ©unionnaises sega maloya ne passent pas facilement auprĂšs du public. Je me suis rendu compte qu’on ne peut pas arriver de but en blanc en disant : « c’est ma musique, tout le monde va aimer. » Si on ne la connaĂźt pas, si elle n’est pas diffusĂ©e, c’est difficile.


Faire du reggae parce que le sega maloya ne marche pas, n’est-ce pas l’échec du concept de « rĂ©unionnitĂ© » avait Ă©tĂ© Ă  la base de la crĂ©ation de Baster ?
Le reggae est une passerelle mais on a aussi notre propre musique qui est le maloya et j’ai envie de faire connaĂźtre cette partie culturelle de la RĂ©union. Lorsqu’on fera la premiĂšre partie des Skatalites en octobre 2002, devant un public qui aime la musique jamaĂŻcaine, on jouera au moins un ou deux morceaux de maloya. Mais on les choisira avec attention pour qu’ils ne se dĂ©marquent pas trop du reste qui sera assez reggae, en prenant par exemple un morceau basĂ© sur les percussions comme le font les vieux JamaĂŻcains des Mystic Revelation of Rastafari.

Il y a un peu plus de dix ans, Ă  l’üle Maurice comme Ă  La RĂ©union, beaucoup d’artistes s’étaient mis au seggae, mĂ©lange de sega et de reggae. A l’époque, ça ne vous avait pas sĂ©duit ?
Personnellement, le seggae ne m’a pas touchĂ©. Tout le monde s’était lancĂ© lĂ -dedans sans vraiment travailler la musique et ça m’a dĂ©rangĂ©. Je tire tout de mĂȘme mon chapeau Ă  Kaya (chanteur mauricien Ă  l’origine du seggae qui l’a fait connaĂźtre dans tout l’ocĂ©an Indien, NDR), mais pour beaucoup ce n’était qu’une mode commerciale, pour vendre des disques. Ça ne s’est pas vu en mĂ©tropole, mais Ă  La RĂ©union ça devenait Ă©nervant de n’entendre que ça Ă  la radio. Ça m’intĂ©resse davantage de reprendre Redemption Song de Bob Marley en sega maloya, comme on l’a fait sur ce nouvel album.


Pourquoi avoir repris Redemption Song et pas une autre chanson de Marley ?
Quand le reggae est arrivĂ©, je ne l’aimais pas du tout. Il n’y avait que maloya pour moi. Je ne comprenais pas les textes des JamaĂŻcains, et quand mon cousin m’a traduit les paroles de Redemption Song alors que j’avais quinze ans, j’ai appris Ă  connaĂźtre Marley. Tout de suite, son engagement dans la vie politique et culturelle de son pays m’a plu. C’est Ă  partir de ce moment que j’ai dĂ©couvert le reggae, que j’ai appris Ă  aimer le beat, la rythmique, la façon de chanter.


Vous la chantez en anglais, pourquoi ne pas l’avoir traduite en crĂ©ole ?
Ce n’est pas Ă©vident. Quand on a enregistrĂ© en JamaĂŻque, on m’a demandĂ© par exemple de traduire la chanson Black Out en français et ça m’a gĂȘnĂ© un peu. Ce n’était pas prĂ©vu et je ne l’ai pas trĂšs bien vĂ©cu. Si on m’avait prĂ©venu, j’aurais pu faire traduire le texte par son auteur et on aurait pu travailler dessus. Les musiciens jouent en fonction de la façon dont tu chantes, de l’intonation, et le crĂ©ole n’est pas comme le français.


Une partie de votre public, à La Réunion, est un peu déçu de ne pas avoir de nouvelles chansons. Que leur répondez-vous ?
Avec Baster, ça fait vingt ans qu’on existe, on en est Ă  notre neuviĂšme album. On a sorti Raskok il y a tout juste un an. Je ne peux pas composer en quelques mois, je ne peux pas me forcer Ă  Ă©crire, je travaille dans le feeling. Je me suis dit aussi que si je faisais un album totalement nouveau en reggae, le public allait croire que j’avais oubliĂ© le maloya. J’ai eu cette crainte. J’adore le reggae, j’adore le jazz, mais ma musique c’est quand mĂȘme le sega maloya.

Baster Kaf Gong Reggae (Night & Day) 2002

Bertrand  Lavaine