Paris
30/11/2002 -
Le 2 août 1997, celui que le monde entier avait surnommé le "Black President" s’éteint chez lui à Lagos, terrassé par une insuffisance cardiaque. Mais nul n’ignorait que le légendaire Fela Anikulapo Kuti avait succombé aux nombreuses complications du virus du SIDA qu’il avait contracté. Rebelle sur tous les fronts, politiques, sociaux et culturels, Fela avait appliqué à la lettre ses principes insurgés, utilisant la libération sexuelle comme une arme sémantique.
Cette société raciste, colonialiste et puritaine était figée. Pour la fustiger, Fela l’attaquera en dessous de la ceinture, s’en allant officiellement épouser d’un coup ses 27 chanteuses qui de toutes façons partageaient déjà largement sa couche. Fela n’était-il pas un séducteur capable de faire tourner les têtes et les cœurs ? Hélas, cette promiscuité révolutionnaire a un terrible revers et ces amours non protégées vont transmettre le mortel virus au saxophoniste emblématique.
A l’heure où l’on estime à plus de 20% le nombre de personnes infectées sur l’ensemble du continent africain, le chanteur saxo et fils de Fela, Femi Kuti décide de s’engager aux côtés de l’organisation Red Hot. Depuis 12 ans, cette ONG milite et collecte des fonds en publiant régulièrement d’exceptionnelles compilations de rencontres musicales inédites (on se souvient de la somptueuse rencontre MC Solaar/Ron Carter avec Un ange en danger sur Red Hot & Cool de 94). Ainsi les Red Hot ont su faire chanter contre le HIV, une armada de stars à travers leurs projets successifs tels que Red, Hot & Blue (90) (compil de reprises des compositions de Cole Porter), Red, Hot & Cool (94), Red Hot & Bothered (rockers indés) Red, Hot & Rio (96) (compil de standards brésiliens, là où le virus progresse si rapidement), Red Hot + Indigo (reprises des compositions de Duke Ellington) et enfin Red, Hot & Rhapsody (98) (reprises des œuvres de Gershwin).
Quelques mois plus tard, Amir était en tournée avec D’Angelo et croisait à Detroit le chemin de Femi Kuti. Né de cette rencontre, le projet Red Hot & Riot allait décoller dans un studio de New York sur les cuivres dorés de l’emblématique Water No Get Enemy où l’on retrouve en casting étoilé Amir et Femi (dont c’est la toute première reprise d’un titre paternel) mais aussi D’Angelo, la chanteuse new soul Macy Gray, Nile Rodgers (Chic) et le trompettiste Roy Hargrove. Et le résultat est tout simplement flamboyant. Le groove de Fela ressuscité par tant de passions conjuguées retrouve sa force de conviction. Macy Gray pose sa voix si délicieusement et subtilement voilée sur ce rythme afro qui a su inspirer tant de vibrations contemporaines. En deux ans et demi de pérégrinations planétaires, de rencontres fortuites ou totalement préméditées, Paul Heck va édifier ce solide Red Hot & Riot.
Ainsi le guitariste mandingue Djelimady Tounkara va rencontrer Common, le rappeur émotionnel de Chicago pour un Years Of Tears And Sorrow à la poésie offensive où chaque rime est un trait décoché à l’indifférence. Sur le percutant Shakara/Lady, la grosse voix de Manu Dibango donne le ton (puis le sax à la Makossa), se mêlant à celle de Cheikh Lô qui avait souvent entonné durant son adolescence cette chanson qui capture toute l’essence enflammée de Fela : le rythme effréné et les textes révolutionnaires, ici les droits de la femme dans une Afrique ultra machiste. Et en cerise sur le gâteau, les Nubians assurent les chœurs palpitants de ce Shakara/Lady.
Red Hot & Riot est à l’image de la vie tumultueuse du géant de l’afro beat, multicolore et utopique, militant et poétique, inexorable rebelle du verbe et du rythme. Mais s’il s’était correctement protégé, Fela serait encore parmi nous pour nous éblouir de ses compositions hypnotiques qui s’étendaient sur une face entière d’un album. Le SIDA l’a emporté et ce disque est à la mesure du vide infini qu’il laisse dans l’écho de son sax. Ce collectif est une puissante balise d’alerte, un signal d’alarme pour une simple question de vie ou de mort.
Marion Guilbaud
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