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Chronique album


Pierre Perret

Perret et le pot aux lettres.


Paris 

06/12/2002 - 

Le cheveu frisĂ©, poivrĂ©, salĂ© et en bataille, la bouille rĂ©jouie, Pierre Perret sort un nouvel album, Cui-lĂ . Mais pas seulement
 En stakhanoviste des Belles Lettres, le chanteur publie un prĂ©cieux dictionnaire, Le Parler des mĂ©tiers, oĂč quatre ans durant, il a recensĂ© les locutions les plus sibyllines de tous les corps de mĂ©tier. Deux façons d'apprĂ©cier l'inimitable parler de Perret.



La premiĂšre surprise de cet album, c’est tout d’abord le renouvellement des troupes recrutĂ©es, pour l’essentiel, dans la jeune gĂ©nĂ©ration.
J’ai rencontrĂ© tout Ă  fait par hasard tous ces gens. D’abord, Les Ogres de Barback qui avaient repris Ă  leur rĂ©pertoire une de mes chansons, le CafĂ© du canal avec laquelle, ils ont eu un gros succĂšs. Puis j’ai appris qu’ils Ă©taient des grands fans de mes chansons. Ils ont Ă©tĂ© allaitĂ©s aux cassettes Perret. Et, ma foi, j’ai adorĂ© la couleur orchestrale de leur travail. Alors, tout naturellement, lorsque j’ai fait ce disque, je leur ai demandĂ© s’ils ne voulaient pas orchestrer certaines chansons. Ils m’ont rĂ©pondu: "On est fous de joie, on veut tout faire!". Mais comme j’avais prĂ©vu de faire certains titres avec Cyril Wambergue qui a fait les orchestrations de Vincent Delerm ou Thomas Fersen et que j’avais envie de varier les couleurs et les orchestrations de ce disque avec aussi Joseph Racaille, j’ai dĂ» rĂ©partir les rĂŽles et les chansons. Je dois dire qu’ils ont vraiment rĂ©ussi ce que j’attendais d’eux. J’en suis ravi parce que ce sont des garçons vraiment dans le coup.

Pour recruter dans la jeune classe encore faut-il se tenir au courant. Vous suivez la jeune scĂšne de la chanson?
Oh oui! Depuis dĂ©jĂ  assez longtemps: le groupe La Tordue, j'Ă©tais client, les TĂȘtes Raides, eux aussi sont intĂ©ressants parce qu’ils ont un discours plus sĂ©duisant que beaucoup de rappeurs que je peux entendre et qui ont parfois des propos assez haineux ou dont l’écriture est approximative. Je suis attirĂ© par les gens qui ont du talent et qui sont prometteurs.


Si les arrangements sont trÚs gais, les textes, eux, ne sont pas forcément trÚs légers

C’est ce que j’ai voulu. Des arrangements trĂšs lĂ©gers sur des textes qui sont, eux, parfois de vrais coups de poignard. Des textes assez durs qui sont parfois humoristiques mĂȘme s’ils sont grinçants. Et les ai voulus ainsi parce que si j’appuie en plus avec une musique noire pour forcer sur la dramaturgie du propos, c’est Ă  se flinguer. Les petits de Debout sur le Zinc ont fait une chanson qui s’appelle Je te tue et ils ont vraiment rĂ©ussi un assemblage Ă  la guitare trĂšs Django (Reinhardt) et Grappelli. J’ai Ă©tĂ© comblĂ© en Ă©coutant leur orchestration.

Pourquoi des textes aussi sombres?
Il y a tout de mĂȘme des chansons gaies comme La charcuterie, Je ne suis jamais allĂ© aux putes ou çui-lĂ  qui est une farandole de dĂ©jantĂ©s. Le reste n’est pas vraiment noir. C’est une certaine luciditĂ© sur un quotidien que l’on subit tous. Ce n’est pas ĂȘtre sombre que de le chanter. Il me semble, au contraire, que mettre en garde les enfants en leur disant: "Si tu croises un dealer, dis leur que c’est de la merde" et bien, cela me semble un discours bienfaisant et mĂȘme une espĂšce de jouvence qui nous lave de toutes les saloperies qu’on essaie de nous faire ingurgiter toute la journĂ©e: la dope, la nourriture, les infos
 Tout !

A propos de dope, qu’est-ce qu’Antoine Blondin (Ă©crivain et chroniqueur sportif) aurait pensĂ© du deuxiĂšme couplet de Je te tue?: "Toi l’champion on te tue / car les dieux du stade ont faim
 Mais tu seras mort par chance / En gagnant le tour de France" ?
Lui aurait certainement Ă©tĂ© complĂštement asphyxiĂ© par ce type d’info sur le dopage, l’EPO, etc. Il aimait tellement le cyclisme que de voir les choses se dĂ©grader comme ça l’aurait abasourdi. Et bien que le dopage dans les courses ait toujours existĂ©, mĂȘme Ă  son Ă©poque, je pense qu’il aurait trouvĂ© cela regrettable. Que ce soit un dealer ou un dopeur, je renvoie les deux dos Ă  dos, je mets le doigt lĂ  oĂč cela fait mal. Ce sont les deux qu’il faut combattre
 ou fuir.


Quand on entend le texte sado-maso de Cui-la on se dit que le pÚre Perret tourne "pervers pépÚre"

(rires) Il y a plein de chansons qui parlaient dĂ©jĂ  de cela. Des types qui se font clouter les nĂ©nĂ©s ou fouetter l’arriĂšre-train il y en a plein. Je suis juste un observateur des pratiques et des mƓurs de mes contemporains. Ce n’est pas une obsession, ma libido ni n’augmente, ni, je vous rassure, ne se tarit. Je parle de gens de tous les tempĂ©raments, Ă  cĂŽtĂ© des films qu’on peut voir Ă  la tĂ©lĂ©vision, je ne crois pas que cela empire.

La chanson qui conclut l’album, Une minute de soleil en plus, Ă©voque les tyrans qui peuplent le monde et qui pourraient s’étrangler pendant leur digestion ou s’attraper un bon petit cancer. Vous croyez vraiment Ă  cette forme de justice divine?
C’est un espoir naĂŻf, c’est une utopie qui comme toutes les utopies dĂ©bouche sur pas grand-chose. Mais au moins cela me fait plaisir quand je l’écris. Quand j’apprends que Pinochet a un malaise cardiaque, quelquefois cela me donne de l’appĂ©tit ou soif et j’arrose ça. Que ce soit Milosevic ou Pinochet, d’un cĂŽtĂ© c’est la peste et de l’autre c’est le cholĂ©ra. Si demain, ils loupent la marche et se mettent la tĂȘte dans le chaudron, je n'aurai sĂ»rement pas une minute pour pleurer, j’irai boire un coup Ă  ma santĂ© et puis voilĂ .


En mĂȘme temps que votre disque sort un dictionnaire : Le parler des mĂ©tiers. Un travail qui vous a pris plusieurs annĂ©es ?
Oui, j’ai toujours Ă©tĂ© intĂ©ressĂ© et fascinĂ© par des tas de locutions que je ne comprenais pas. J’ai toujours assistĂ© Ă  des dialogues entre deux Ă©bĂ©nistes ou entre deux chirurgiens dans un langage codĂ© avec des expressions qui m’échappaient complĂštement. J’ai toujours pensĂ© que, peut-ĂȘtre, il y avait de quoi remplir un livre en parlant du langage de tous les mĂ©tiers dont ils ne se servent qu’entre eux Ă©videmment. Un dialecte d’oĂč le client, l’usager est exclu. J’ai payĂ© pendant quatre ans des enquĂȘteurs qui sont allĂ©s voir des marchands de fromages, des trufficulteurs, des onoelogues, des imprimeurs, des journalistes
 J’ai juste retirĂ© certaines locutions un peu rĂ©barbatives, ou emmerdantes, notamment chez les informaticiens mais je n’ai mis que des mots qui ne sont pas attestĂ©s dans les autres dictionnaires. Le vocabulaire des artistes est trĂšs riche, les comĂ©diens, les danseurs, l’audiovisuel. Mais ce ne sont pas les seuls, dans les transports aussi il y a un vocabulaire trĂšs riche, chez les conducteurs de bus ainsi que dans les mĂ©tiers insolites : les croque mort, les curĂ©s, la police


Chez ces derniers il y a une expression trĂšs significative : Savoir lire, Ă©crire et parler qui dĂ©signe l’un des plus hauts gradĂ©s dans la gendarmerie, l’adjudant-chef

(Hilare) Oui! Il y a beaucoup d’humour mĂȘme au sein de cette corporation et parfois il y a mĂȘme des langages ou des expressions qui dĂ©rapent, teintĂ©es de racisme dont ils ne sont pas trĂšs fiers et qu’ils nous ont priĂ©s de ne pas mentionner. Bien sĂ»r, je me suis empressĂ© de les mentionner.

Avec une Ɠuvre pareille, vous mĂ©riteriez qu’on vous Ă©rige une statue Ă  l’AcadĂ©mie française.
Ben dites donc! Si vous leur dites cela aux AcadĂ©miciens, ils vont ĂȘtre contents! Je ne vois pas pourquoi j’aurais une statue. J’ai fais un travail que personne n'aurait fait Ă  ma place, peut-ĂȘtre mĂȘme pas Ă  l’AcadĂ©mie française. Mais c’est un travail qu’il fallait faire. Je ne regrette pas de l’avoir fait. Cela m’a un peu squattĂ© douze ans de ma vie, mais c’était une maniĂšre trĂšs agrĂ©able de donner libre cours Ă  ma passion qui est celle des mots.

Pierre Perret / Çui-là (Tît ou Tard/Warner)
Le parler des métiers (Robert Laffont).

Frédéric  Garat