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Les souvenirs du Bled de Gnawa Diffusion

Le premier live enregistré en Algérie


Grenoble 

31/12/2002 - 

Le collectif franco-algĂ©rien Gnawa Diffusion, menĂ© de main de maĂźtre par Amazigh Kateb, est rentrĂ© d’une tournĂ©e en AlgĂ©rie avec Live DZ. EnregistrĂ© en public, ce troisiĂšme album, chargĂ© d’émotion, marque le premier retour du chanteur au pays. L’occasion de rencontrer cet Ă©corchĂ© vif, Ă  l’heure oĂč s’ouvre ce soir DjazaĂŻr, l’annĂ©e de l’AlgĂ©rie en France, avec un grand concert au Palais Omnisports de Paris-Bercy.



RFI Musique: Vous avez signé récemment Live DZ, un double album enregistré lors de vos différents concerts en Algérie. Pourquoi un live si tÎt dans la discographie de Gnawa Diffusion?
Amazigh Kateb : Au dĂ©part, on avait uniquement envie de graver nos concerts afin de garder au moins une trace sonore de notre passage en AlgĂ©rie. Pour Gnawa Diffusion, c’était la premiĂšre tournĂ©e au bled. Et puis, on nous a mis tellement de bĂątons dans les roues qu’on a dĂ©cidĂ©, en rĂ©ponse, d’essayer de faire un vĂ©ritable album et mĂȘme un double, qu’on a appelĂ© Live DZ! A Alger, le Dz, c’est l’abrĂ©viation d’El DjazaĂŻr en arabe. Et puis aussi chez nous, l’expression "systĂšme D" se traduit par "systĂšme D Z". Cela reflĂšte bien l’esprit de ce live de la dĂ©brouille qui a Ă©tĂ© fait avec des bouts de ficelles, comme par exemple, coupler ensemble des petites consoles de 16 pistes. Au final, c’est une vraie victoire pour le groupe, un juste retour des choses, en somme! On a investi de notre Ă©nergie, mais maintenant il y a une pĂ©rennisation de nos Ă©motions algĂ©riennes, puisque la durĂ©e de vie d’un disque est supĂ©rieure Ă  celle d’un ĂȘtre humain. Enfin, ce disque a une valeur trĂšs symbolique car il faut savoir qu’aucun enregistrement public n’avait eu lieu jusqu’à prĂ©sent en AlgĂ©rie.

RFI Musique: Cet enregistrement live semble vous tenir Ă  cƓur. Comment avez-vous ressenti le public algĂ©rien? Quelle Ă©tait l’ambiance dans les salles?
Amazigh Kateb : L’ambiance Ă©tait hyper chaude. Je me rappelle que le premier soir oĂč on a jouĂ©, j’ai eu le sentiment que nous perdions le match. Les gens avaient tellement de force, ils connaissaient nos chansons par cƓur alors que nos disques ne sont pas distribuĂ©s officiellement en AlgĂ©rie. De notre cĂŽtĂ©, Ă  la fin du morceau d’ouverture, nous avions la moitiĂ© de notre Ă©nergie qui Ă©tait partie, Ă  cause de la rĂ©action du public. Nous ne nous attendions pas Ă  une telle communion avec la foule. La raison est simple: les gens comprenaient parfaitement le sens de nos chansons qui sont pour la plupart Ă©crites en arabe dialectal. C’est incomparable quand vous saisissez la nuance des textes et qu’en plus vous vibrez sur la musique. Je n’avais jamais ressenti auparavant cette Ă©motion devant un autre public. En plus, il y avait un pourcentage incroyable de femmes! Alors qu’en gĂ©nĂ©ral, il y a principalement des mecs dans les concerts en AlgĂ©rie. Je pensais que Gnawa Diffusion Ă©tait totalement inconnu Ă  Alger, Ă  Constantine ou encore Ă  Annaba. En fait, quand vous vous promenez dans les rues, vous entendez notre musique Ă  travers les radios-K7. J’étais vraiment agrĂ©ablement surpris d’avoir ce retour de la part du peuple algĂ©rien.


RFI Musique: Dans le public, se trouvaient vos proches que vous n’aviez pas vu depuis que vous avez quittĂ© le pays, il y a seize ans. Cela fait quel effet ?
Amazigh Kateb : Tous les gens qui font de la scĂšne, vous le dirons, c’est toujours beaucoup plus dur de jouer devant ses proches que d’ĂȘtre face Ă  des anonymes. C’est vrai qu’il y avait ma famille, mes potes d’enfance, mes vieilles copines, les amis de mon pĂšre. AprĂšs toutes ces annĂ©es, çela m’a touchĂ© particuliĂšrement de jouer Ă  Alger, la ville de mon enfance. C’était comme un rĂȘve, car je ne pensais pas que mon groupe allait durer suffisamment pour, qu’un jour, j’envisage de me produire au pays.

RFI Musique: ArrĂȘtons-nous un peu sur le concept musical de Gnawa Diffusion. Comment ĂȘtes- vous parvenu Ă  obtenir ce mixage sonore bien particulier?
Amazigh Kateb : En fait, on est passĂ© par diffĂ©rentes Ă©tapes. Au dĂ©but, quand le groupe s’est formĂ© il y a une dizaine d’annĂ©es, son but Ă©tait de s’orienter vers la fusion mais en rĂ©alitĂ© on faisait du collage. Chacun restait sur ses influences, sur son jeu. Le rĂ©sultat donnait un patchwork et moi, je n’étais pas vraiment satisfait. Je voulais, qu’ensemble, l’on arrive Ă  un truc qui sonne ethnique mais moderne en mĂȘme temps avec du texte. Au fond, mon souhait Ă©tait de faire de la chanson. Aujourd’hui, je propose des paroles ou une mĂ©lodie, un autre apporte une musique, tout marche au feeling. On bosse avec la matiĂšre sonore comme n’importe quels musiciens ou chanteurs qu’ils soient rockers ou autres! Au final, ça donne des couleurs gnawa, des rythmes reggae, des parfums de chaabi, etc... Bref, tout ce qu’on aime. C’est un peu comme la dĂ©coration d’un salon. Il y en a qui vont mettre uniquement des meubles Louis XVI. Nous, on voit notre salon dĂ©corĂ© avec plein de chose diffĂ©rentes...

RFI Musique: Est-ce que Grenoble, votre ville d’adoption dans le sud-est de la France, a comptĂ© dans votre travail d’artiste ?
Amazigh Kateb: Je suis arrivĂ© Ă  Grenoble Ă  la fin des annĂ©es 90 parce que je venais de perdre mon pĂšre dans cette ville de province. Je ne l’ai vu qu’une fois avant qu’il parte et cela m’a fait trĂšs mal. Donc, je me suis dit que j’allais rĂ©cupĂ©rer son souffle, lĂ  ou il avait respirĂ© pour la derniĂšre fois. C’était le point de dĂ©part. Ensuite j’ai galĂ©rĂ© de manƓuvre en petits boulots et j’en avais marre de m’inscrire dans les boĂźtes d’intĂ©rim. J’habitais l’Arlequin, un quartier difficile oĂč le nombre de chĂŽmeurs Ă©tait important. En plus, quand tu es domiciliĂ© ici, tu as vraiment du mal Ă  trouver du travail. Au fil du temps, je comprenais, Ă  chaque fois, que l’on me considĂ©rais comme un "Bougnoule". C’est lĂ  que je me suis dis que j’allais en faire mon mĂ©tier de cette putain de "Bougnoulitude"! J’ai donc commencĂ© Ă  rencontrer des musiciens grenoblois avec lesquels j’ai bossĂ© quelques morceaux. Puis, on a eu la chance de passer une audition et tout s’est accĂ©lĂ©rĂ© jusqu’à notre concert en premiĂšre partie du groupe FFF. Je m’en rappelle, c’était le 27 juin 1992, Ă  Echirolles au sud de Grenoble. Cette premiĂšre scĂšne pour Gnawa Diffusion, devant 3000 personnes, nous a vraiment donnĂ© envie de continuer.


RFI Musique : AprĂšs ce live, quels sont vos projets pour 2003, annĂ©e de la cĂ©lĂ©bration de l’AlgĂ©rie en France?
Amazigh Kateb : Nous sommes dĂ©jĂ  en studio pour le prochain album qui sortira en mai prochain. ParallĂšlement nous voulons monter une crĂ©ation avec des chanteuses de Timimoun (ndlr : ville saharienne au sud-ouest de l’AlgĂ©rie), que nous prĂ©senterons Ă  l’automne prochain en France. C’est une maniĂšre d’effectuer un vĂ©ritable travail sur la fĂ©minitĂ© universelle et en mĂȘme temps de rendre hommage Ă  l’AlgĂ©rie des femmes. Ces filles jouent un rĂ©pertoire traditionnel Ă  partir de chants un peu religieux mais surtout trĂšs rattachĂ©s Ă  la terre. Il y a des cĂ©rĂ©monies pour la fĂ©condation du palmier, d’autres pour marquer la fin de l’étĂ© ou encore les cycles lunaires. Pour moi, ce projet est important car c’est Ă  Timimoun que j’ai eu ma premiĂšre Ă©motion musicale. Une grosse partie de mon inspiration vient de ce voyage dans cette oasis, quand j’avais 9 ans. J’ai "kiffĂ©" complĂštement parce que c’est lĂ  que j’ai commencĂ© Ă  m’intĂ©resser aux musiques algĂ©riennes. Avant, je n'aimais pas du tout! J’ai le sentiment que ce sont mes rencontres avec les peuples du centre et du sud, c’est-Ă -dire les AlgĂ©riens noirs plus proches de l’Afrique sub-saharienne que de la MĂ©diterranĂ©e, qui m’ont attirĂ©. En un mot, Ă  travers ce beau projet qui rĂ©unit pas moins de 17 personnes, sans compter les techniciens, j’écoute mon Ă©poque Ă  travers mon histoire. Un peu comme un sportif qui Ă©coute son corps au fil de ses entraĂźnements et de ses compĂ©titions...

Gnawa Diffusion Live DZ/Next Music (2002)

Daniel  Lieuze