Chronique album
ParisÂ
10/01/2003 -Â
Pourquoi ne recommencez-vous pas Ă donner des concerts ?MĂȘme le contact avec le public ?
Le public, câest magnifique mais ce nâest pas le plus important. Ces vingt derniĂšres annĂ©es, le travail dâĂ©criture, dâenregistrement, voire les Ă©missions de tĂ©lĂ©vision, mâont plus intĂ©ressĂ© que la scĂšne.
Vous aviez le trac ?
Je lâai eu, terriblement. Puis il sâest petit Ă petit dissipĂ©. Enfin, cela nâa plus Ă©tĂ© le trac qui dĂ©truit mes possibilitĂ©s. Au dĂ©but, câĂ©tait le cas : jâavais la voix qui chevrotait, les jambes aussi. Je ne suis pas un garçon trĂšs extraverti.
On a parfois lâimpression que vous Ă©crivez vos chansons dans lâinstant, sous le coup de lâĂ©motion, comme lorsque vous avez interpellĂ© lâĂ©ditorialiste Jean dâOrmesson dans Un air de libertĂ©, en 1975.
Jâai eu un choc quand jâai lu lâarticle dans lequel M. dâOrmesson dĂ©clarait quâavec la chute de Saigon, un air de libertĂ© disparaissait. Jâai immĂ©diatement pensĂ© rĂ©agir mais ça a pris plusieurs mois avant que jâachĂšve ce texte. Jâai souvent traitĂ© en chanson des thĂšmes qui ne sont pas a priori des thĂšmes de chansons. Câest cela ma caractĂ©ristique, je pense. Plus on Ă©crit sur des sujets quâon peut penser inadaptĂ©s Ă la chanson, plus on est sur la corde raide. Câest terriblement difficile pour ne pas dĂ©raper dâun cĂŽtĂ© ou de lâautre.
Mais souvent vos chansons, mĂȘme si elles sont trĂšs Ă©crites, contiennent des expressions trĂšs familiĂšres, comme votre fameux "pauvres petits cons"... Vous ĂȘtes volontiers satirique...
Oh oui, jâai fait des chansons satiriques, comme Jeunes imbĂ©ciles, sur les rĂ©volutionnaires soixante-huitards qui Ă©taient sur les barricades et dont on voit oĂč ils sont maintenant.
Vous nâavez pas aimĂ© les rĂ©volutionnaires de Mai-68 ?
Mais si, je les aimĂ©s, jâĂ©tais avec eux ! Jâai occupĂ© Bobino, jâai Ă©tĂ© Ă la Sorbonne... Certes, je nâai pas Ă©tĂ© sur les barricades, ce nâĂ©tait dĂ©jĂ plus de mon Ăąge. Ce qui Ă©tait touchant, câest le jaillissement quâils ont provoquĂ© Ă cette Ă©poque, qui Ă©tait une jouvence extraordinaire en mĂȘme temps que dâune extraordinaire puĂ©rilitĂ©. Tout dâun coup, ils avaient la rĂ©vĂ©lation et personne nâavait rien fait avant eux. Ils dĂ©couvraient le monde du travail, lâexploitation capitaliste, des vieux qui maintenaient leur chape de plomb et contre qui personne ne sâĂ©tait jamais battu ! CâĂ©tait dâune fraĂźcheur incroyable et sympathique, mais exaspĂ©rante. Ils niaient tous les efforts, toutes les luttes, tous les combats qui avaient eu lieu avant eux et dont ils se foutaient carrĂ©ment.
On a créé un comitĂ© des jeunes de la variĂ©tĂ©, avec sans arrĂȘt des rĂ©unions. On allait dans les usines en grĂšve distraire le peuple en lutte. Ăa avait des cĂŽtĂ©s formidables et des cĂŽtĂ©s un peu Ă©nervants. Comme ça, je suis allĂ© chanter pour les grĂ©vistes chez Renault Ă Billancourt.
Il y avait de tout en 68, et mĂȘme des "Maos" pur jus avec leur livre rouge brandi dans la France profonde â la pensĂ©e de Mao dans la Sarthe! CâĂ©tait dâune puĂ©rilitĂ© Ă vous faire tomber les bras. Mais il y avait quelque chose qui se passait, une certaine France en mouvement. Et il est issu de ce mouvement des choses qui ont changĂ© le visage de la France, surtout dans le domaine des mĆurs, mais aussi dans le domaine strictement syndical. Avant Mai-68, on a dit "la France sâennuie". Elle sâĂ©tait rĂ©veillĂ©e mais elle est vite retombĂ©e. Alors je suis parti en voyage aux Etats-Unis avec Eddie Barclay. Comme je suis trĂšs joueur, ça mâa beaucoup plu...

Vous jouez beaucoup ?
Je joue aux cartes - au poker, Ă la belote, au rami -, aux dames, Ă la pĂ©tanque, Ă la lyonnaise, Ă tout ce que vous voulez. Mais le casino mâennuie un peu. Si jây joue, câest au vingt et un.
Avec vos chansons, on vous imaginerait plutĂŽt puritain...
Pas du tout. Jâaime rigoler avec les copains, boire un coup, jouer, tout ça...
Et vous perdez beaucoup dâargent en jouant ?
Jâen ai plutĂŽt gagnĂ©. Mais depuis quelques temps, je suis dans une mauvaise passe. Aux cartes, je me traĂźne...
La chanson est-elle un métier facile ?
Non, ce nâest pas un mĂ©tier facile. Mais les gens ne savent pas si câest facile ou pas; ils reçoivent ce quâon leur donne. Et, en gĂ©nĂ©ral, câest les paillettes. Ils ne voient que des gens joyeux, qui gagnent des sous. Il y a une distorsion terrible dans le public, entre la rĂ©alitĂ© quâils perçoivent Ă propos de quelques-uns et la vraie condition de tous les autres, de tous les soutiers de la chanson.
Avez-vous longtemps été soutier ?
Jâai chantĂ© sept ans avant de voir une petite lueur. Sept ans, ce nâest rien du tout Ă dire, mais quand on les vit journellement, quâil faut manger, câest long...

Mais il y a de grandes joies, aussi.
La plus grande joie, câest de crĂ©er quelque chose qui vous semble abouti, un petit truc rond devant lequel on sait quâon nâaurait pas pu mieux faire. Mon souci, mĂȘme en parlant des choses les plus quotidiennes, les plus actuelles, les plus politiques, nâest pas dâĂ©crire sur tel ou tel sujet mais dâapporter ma part de crĂ©ation.
Aviez-vous des modÚles, à vos débuts ?
Dans les annĂ©es dâaprĂšs-guerre, les chansons de PrĂ©vert et Kosma. Puis le rĂ©pertoire que chantait Montand, qui Ă©tait dâune extrĂȘme qualitĂ© et qui mâa beaucoup influencĂ©, non pas tant par son cĂŽtĂ© social ou politique, mais par la qualitĂ© des textes et des musiques dont il arrivait Ă faire des succĂšs. Câest la dĂ©marche que, depuis le dĂ©but, jâai essayĂ© de suivre.
Ce qui est pour moi un sujet de satisfaction, câest dâavoir mis dans la rue des chansons issues de la grande poĂ©sie française, en particulier Aragon. Et je lâai fait Ă lâencontre de tout ce quâon me disait et de tout ce quâon entend encore chez les gens de radio, chez les gens de ce mĂ©tier dĂ©gueulasse, de ces marchands de merde qui tiennent aujourdâhui les propos quâon me tenait Ă cette Ă©poque: "Oh, câest bien ce que vous faites, câest beau, mais ça nâintĂ©ressera personne. Câest pour un petit cabaret de la rive gauche..." Et moi, jâai prouvĂ© le contraire. Et ces connards, vous croyez que ça leur a servi de leçon ? Non, on entend la mĂȘme musique : ça câest pour les jeunes, ça câest pour les moins de quinze ans, les jeunes beurs, les jeunes blacks, les jeunes citadins⊠Mais oĂč sommes-nous? Enfin, je mâĂ©nerve. Des fois, ça dĂ©borde !
Bertrand Dicale
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14/03/2010 -Â
16/02/2001 -Â