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Les Orients de Sapho

Rencontre avec l'orchestre de Nazareth.


Paris 

06/02/2003 - 

Le retour de la chanteuse-poĂšte se fait avec la complicitĂ© des cordes de l’orchestre de Nazareth. C’est avec ces musiciens que Sapho montera sur la scĂšne du Théùtre National de Chaillot, Ă  Paris, du 7 au 9 fĂ©vrier. Elle vient d'ailleurs d'enregistrer avec eux son nouvel album, Orients, aventure extraordinaire qui crĂ©e une musique hybride, nĂ©e du mariage de l’électronique et des sonoritĂ©s du Proche-Orient.



Tout a commencĂ© avec un livre intitulĂ© Un trĂšs proche Orient (Ă©ditions JoĂ«lle Losfeld/Mango). Sapho y avait rĂ©uni une centaine de personnes, Ă©crivains, poĂštes, philosophes, psychanalystes, de toutes origines: Palestiniens, IsraĂ©liens, Sud-AmĂ©ricains, EuropĂ©ens, Nord-Africains
 «Je leur ai demandĂ© d’écrire chacun une page de maniĂšre sensible sur le conflit du Moyen-Orient, explique la chanteuse. Je ne voulais pas d’idĂ©ologie ou de politique. Ensuite l’ouvrage a Ă©tĂ© envoyĂ© sur les lieux concernĂ©s. On m’a alors demandĂ© de venir le prĂ©senter et de chanter.» Sapho accepte, Ă  une seule condition. Elle s'Ă©tait dĂ©jĂ  produite "lĂ -bas" avec l’orchestre de Nazareth pour lequel elle a eu un coup de cƓur («J’en avais mĂȘme Ă©crit un poĂšme dans l’avion du retour!») Mais, Ă  l’époque, elle reprenait le rĂ©pertoire de la diva Ă©gyptienne Oum Kalsoum. Cette fois-ci, elle veut une crĂ©ation, et cela tombe plutĂŽt bien puisque de nouvelles chansons sont en cours d’écriture. «A Nazareth et Ă  Bagdad, on m’a dit «pourquoi pas?» Mais cela a Ă©tĂ© un truc de fous! On a commencĂ© Ă  Ă©normĂ©ment travailler sur des bases Ă©lectroniques et j’ai fait venir un de mes amis chef d’orchestre libanais, Elie Askhar, pour s’occuper de toutes les parties d’orchestre. Au final, nous avons offert Ă  des chansonnettes des arrangements assez pointus. J’ai envoyĂ© un CD de tout cela Ă  Bagdad et Ă  Nazareth puis je m’y suis rendue moi-mĂȘme. Au dĂ©but, les musiciens de l'orchestre m’ont regardĂ©s un peu bizarrement puisque je dĂ©barquais avec ma machine. Je crois franchement que s’ils ne m’avaient pas connue avant ils ne m’auraient pas suivie! Les premiers jours, ils ont eu du mal Ă  me suivre, mais petit Ă  petit ils sont entrĂ©s dans mes chansons. C’est ainsi que l’album est né».
C’est seulement Ă  ce moment-lĂ  que Sapho apprend la composition de l’orchestre de Nazareth: des musiciens juifs, musulmans et chrĂ©tiens Ă  la fois. Un tour de force que l’on doit Ă  leur chef, Suheil Radwan. AprĂšs sa retraite, l’homme avait dĂ©cidĂ© de monter cette formation anti-clivages et parvient Ă  la maintenir contre vents et marĂ©es, quel que soit l’endroit oĂč ils jouent. Aujourd’hui, c’est le Théùtre National de Chaillot qui leur ouvre ses portes et lĂ  encore, leur arrivĂ©e Ă  Paris a nĂ©cessitĂ© Ă  Sapho une Ă©nergie incroyable et la collaboration de nombreuses institutions.


Orients  est au pluriel, parce que selon Sapho l’endroit oĂč elle est nĂ©e (Marrakech au Maroc) comporte plusieurs Orients dans la musique. Orients  porte Ă©galement sur le livret de l’album son titre Ă©crit en arabe, français et hĂ©breu.Orients enfin, commence comme un joli conte, par la phrase « il Ă©tait une fois Â» chantĂ©e successivement dans les quatre langues que l’on va croiser au fil du disque : le français, l’arabe, l’espagnol et l’anglais. « C’est vrai qu’il manque l’hĂ©breu Ă  cet endroit, explique la chanteuse. En fait c’est tout bĂȘtement parce que je ne savais pas le dire ! Maintenant j’ai appris et je le dirai sur scĂšne ! C’était important parce qu’il y a des gens qui pensent que je suis contre l’état d’IsraĂ«l
 Alors qu’en fait je suis une pacifiste, je ne suis ni pour la peste, ni pour le cholĂ©ra. Je ne veux pas choisir entre le terrorisme et la politique de Sharon. Â»
MalgrĂ© tout cela, malgrĂ© aussi deux ou trois morceaux relatifs aux Ă©vĂ©nements, Orients n’est pas un album engagĂ© et comporte avant tout des chansons d’amour. « Je n’avais pas envie de porter des banniĂšres et de discourir. L’histoire de la construction de cet album suffit en soi, il n’y avait pas Ă  en rajouter. Les gens s’imaginent que je suis une chanteuse engagĂ©e. Je suis de fait concernĂ©e par les Ă©vĂ©nements Ă  travers mes origines, mon histoire. Mais c’est comme la musique : je me souviens un jour m’ĂȘtre dit « bon maintenant je vais faire un album complĂštement français ! Â» HĂ© bien, je n’arrive pas Ă  m’empĂȘcher d’y mettre de la cannelle et du cumin ! C’est presque involontaire. Mais en mĂȘme temps, on ne perd jamais sa mĂ©moire, les cultures se fertilisent ! J’adore le français, j’écris en français, c’est ma langue maternelle
 mais je ne peux m’empĂȘcher de rajouter l’épice de mes origines. Â»


On a pourtant presque l’impression que cet album a renversĂ© la tendance : Sapho ne pouvait s’empĂȘcher de mettre de l’orient dans le français. Ici, elle n’a pu s’empĂȘcher de mettre de l’occidental dans l’orient. Sur certaines chansons, l’orchestre de Nazareth vient souligner l’électronique Ă  l’aide de violons, de oud, de darbouka ou de tambourins. Sur d’autres c’est l’inverse, le traditionnel s’agrĂ©mente de programmations. « C’est un voyage, une balance entre l’acoustique et l’électronique. En fait je pensais que cela allait ĂȘtre ridicule d’utiliser uniquement de l’acoustique, cela allait sonner pseudo oriental. Je voulais des choses modernes associĂ©es au cĂŽtĂ© majestueux de cet orchestre. J’espĂšre avoir rĂ©ussi. AprĂšs il y a des morceaux comme ShĂ©hĂ©razade qui fleurent plus l’Orient. J’ai Ă©crit cette chanson pour Bagdad et il fallait absolument que cela soit dans une gamme arabe, surtout pour soutenir ce mythe fondateur qui est quand mĂȘme trĂšs beau ! Vous imaginez : une femme dĂ©cide d’arrĂȘter le meurtre en racontant des histoires Ă  ce roi si jaloux qu’il tue Ă  l’aube les vierges qu’il Ă©pouse ! Elle dĂ©cide d’y aller et le dĂ©tourne du massacre ! Â»
Pour finir « Orients Â» c’est surtout un album de femmes, de celles qui ont vĂ©cu la trahison dans l’amour, l’infidĂ©litĂ©, de celles qui ont aimĂ© malgrĂ© elles et malgrĂ© tout. Il y a dans tout cela quelque chose d'un journal intime tenu sur une pĂ©riode douloureuse. Les chansons se succĂšdent de maniĂšre assez Ă©vidente, jusqu’au point de faire suivre « offre-moi Â» par « dos gardienas Â» qui flirtent toutes les deux avec le mĂȘme thĂšme (le don symbolique d’un gardiĂ©na, arbuste chinois)  La premiĂšre est en français, la seconde en espagnol. Sapho sourit : « Pour moi « offre-moi Â» est la version blanche et « dos gardiĂ©na Â» la version noire et masculine. Mais c’est vrai qu’il y a un fil conducteur dans l’album. Les chansons ont toutes Ă©tĂ© Ă©crites dans le mĂȘme temps en tout cas, Ă  Marrakech dans un endroit particulier et en effet dans un moment un peu triste. Mais cela sert Ă  cela les chansons, c’est trĂšs bien ! Le fait de sortir les choses de soi dĂ©livre, cela vous sauve la vie
 Et aujourd’hui cela va beaucoup mieux, et mĂȘme avec l’autre ! Â»

Nouvel album : Orients (ref 5816202 IndĂ©pendance  Records / Virgin)

Sapho en concert : le 11 fĂ©vrier Ă  Saint Louis (68), le 21 fĂ©vrier Ă  Toulouse (31), le 25 fĂ©vrier Ă  Suresnes (92), les 27 et 28 fĂ©vrier Ă  Marseille (13).

Marjorie  Risacher