publicite publicite
Rechercher

/ languages

Choisir langue
 
Menu

Rap africain : la piste Paris-Dakar

Positive Black Soul et Pee Froiss de sortie.


Paris 

28/02/2003 - 

Dakar rappe ! Sa rĂ©putation n’est plus Ă  faire en la matiĂšre. Et pourtant, si la capitale sĂ©nĂ©galaise abrite plusieurs milliers de formations hip-hop, peu d’albums sortent du pays. AprĂšs le rĂ©cent Boomrang, troisiĂšme opus de Daara J, c'est New York-Paris- Dakar des Positive Black Soul qui trouve enfin un dĂ©bouchĂ© international, de mĂȘme que Konkerants, le premier Pee Froiss.



Tout vient Ă  point Ă  qui sait attendre paraĂźt-il
 Un album, plus tard, et six ans aprĂšs avoir Ă©tĂ© produit entre l’Europe, les Etats-Unis et l’Afrique, le New York / Paris / Dakar des Positive Black Soul (PBS) trouve enfin la distribution internationale qu’il mĂ©rite. Ses douze titres (rĂ©alisĂ©s entre autres avec la collaboration de KRS-One, de K-Mel d’Alliance Etnik, et de Manu Key ) avaient Ă©tĂ© mis de cĂŽtĂ© aprĂšs le dĂ©part de Chris Blackwell (producteur de Bob Marley) du label Island, rachetĂ© par Polygram, puis revendu Ă  Universal
 Histoire de maison de disques et d’intĂ©rĂȘts divergents qui avaient une fois de plus empĂȘchĂ© le public europĂ©en de se pencher sur le rap africain, puisque cet album n’avait pu ĂȘtre distribuĂ© que sur le continent africain, et en cassette

Alors que l’hiver parisien enveloppe le Palais Royal, les souverains et futures tĂȘtes couronnĂ©es du rap dakarois dĂ©veloppent des stratĂ©gies pour dĂ©fendre le hip-hop made in SĂ©nĂ©gal. Baskets, jeans larges, bonnets et dreadlocks au vent, Didier Awadi (un des chanteurs de PBS) et les trois membres du groupe Pee Froiss s’enflamment pour dĂ©crire les obstacles rencontrĂ©s en Afrique pour dĂ©velopper le rap, l’absence de soutien financier, la politique, les jeunes Mc
, tout en feuilletant la presse française et un livre sur les relations Ă©conomico-politiques de la «Françafrique»...
Cette halte française, destinĂ©e Ă  prĂ©senter leurs productions respectives, est aussi l’occasion de se tenir au courant des derniĂšres tendances d’une scĂšne europĂ©enne qui a montrĂ©e un fort succĂšs d’estime pour PBS, notamment Ă  l’occasion de la sortie de l’album Run Cool, enregistrĂ© Ă  New York avec la participation de la Franco-Camerounaise Princesse Erika, des JamaĂŻcains Red Rat et Ky-Mani Marley (fils de Bob), il y a deux ans



Aujourd’hui rĂ©unis sur le label «Night and Day», PBS et ses jeunes cadets Pee Froiss parlent d’une mĂȘme voix pour dessiner le paysage rap de Dakar. «On peut dire que le rap est arrivĂ© par avion, rappelle Didier Awadi. Des stewarts ramenaient des cassettes des Etats-Unis, puis on a commencĂ© Ă  voir des clips sur des chaĂźnes cĂąblĂ©es, et quelques boutiques se sont montĂ©es
Aujourd’hui de nombreuses radios passent du rap».

Pourtant, Pee Froiss et Didier Awadi s’accordent pour dire que le rap a connu des moments difficiles aprĂšs l’élection du prĂ©sident Abdoulaye Wade. «Il y a eu une crise entre 2000 et 2002, les ventes de cassettes ont baissĂ©, les soirĂ©es et concerts ont diminué» rĂ©sume Gee Bays de Pee Froiss, un trio formĂ© il y a dix ans, auteur de 6 cassettes et de nombreux featurings sur des compilations en France, notamment Da Hop produite par le label Xippi de Youssou Ndour. «Depuis l’arrivĂ©e du prĂ©sident Wade, les rappeurs n’ont plus de thĂšmes Ă  dĂ©velopper, plus d’inspiration, analyse Awadi. Il y a eu beaucoup d’espoir et puis plus rien. On nous a donnĂ© le «sopi» (ndlr: le changement, l’alternance politique qui fut le slogan d’Abdoulaye Wade pour succĂ©der Ă  Diouf) sans le mode d’emploi.Pendant la campagne, on a beaucoup parlĂ© de rap, certains partis ont cherchĂ© Ă  engager des rappeurs pour chanter dans les meetings. AprĂšs cette pĂ©riode, la fiĂšvre est retombĂ©e. Le rap est encore vu comme une musique de jeunes sans atouts commerciaux»

Rap légal au Sénégal


Si les groupes de rap pullulent aujourd’hui au SĂ©nĂ©gal, la plupart reconnaĂźtront qu’ils doivent beaucoup Ă  Awadi et PBS. DĂ©brouillards et motivĂ©s, les PBS ont Ă©tĂ© les prĂ©curseurs d’un rap conscient pendant les «annĂ©es blanches», Ă  la fin des annĂ©es 80, oĂč plusieurs cursus scolaires furent invalidĂ©s Ă  cause des grĂšves (sureffectif, avenir obstruĂ©, manque de profs, 
).
A l’époque, le prĂ©sident Diouf commençait Ă  sentir la rĂ©volte venir et parlait de «jeunesse malsaine». Un concept repris par PBS dans Faux DĂ©part. En 1992, avec l’album Boul FalĂ©, PBS a dĂ©finitivement brisĂ© un interdit en remettant en cause les institutions, en parlant de corruption tout en prouvant qu’il est possible de faire un rap sĂ©nĂ©galais original.
Depuis, le milieu hip-hop a connu un essor Ă  Dakar. Des structures d’organisation de gros concerts se sont montĂ©es, de mĂȘme que des dizaines de studios et home studio 100% hip hop, qui permettent aujourd’hui de produire des cassettes sans passer par les «Anciens» artistes sĂ©nĂ©galais, comme Thione Seck ou Youssou N’Dour.

Reste que les dĂ©bouchĂ©s Ă  l’étranger sont maigres pour cette scĂšne hyper productive. «J’espĂšre que les choses vont Ă©voluer, que des groupes vont avoir la chance de voyager ou de signer avec des maisons de disques et qu’ils pourront ramener du matĂ©riel au SĂ©nĂ©gal et transmettre ce qu’ils ont appris avec des techniciens Ă©trangers» invoque Xuman de Pee Froiss qui a enregistrĂ© son album Ă  Paris.


PBS n’a jamais dĂ©laissĂ© cet investissement humain, mĂȘme pendant cette «traversĂ©e du dĂ©sert» due aux problĂšmes de contrats qui liaient le groupe pour l’album Paris-New York-Dakar.
Alors que cette superbe production (alliant l’expĂ©rience d’un des pionniers de la scĂšne hip hop amĂ©ricaine, KRS One alias BDP, Ă  la verve des PBS et au talent de l’architecte sonore Scott Harding) restait bridĂ©e, les chanteurs n’ont pas arrĂȘtĂ© de tourner aux USA, en Afrique, aux Antilles, 
 et ils ont produit les compilations SĂ©nĂ©rap 1 et 2 ainsi que le groupe Pee Froiss.
Didier Awadi et Doug E.Tee en ont aussi profitĂ© pour se plonger dans la lecture de quelques penseurs africains comme Cheikh Omar Tall, Amilcar Cabral ou Kwame Nkrumah. C’est d’ailleurs leur engagement et la conscience politique et citoyenne de leurs textes qui avaient sĂ©duit l’équipe amĂ©ricaine Ă  New York.

Little Sénégal rap connexion


«Pour moi, c’était un rĂȘve de travailler avec KRS One, raconte Awadi, c’est quelqu’un de trĂšs militant et de trĂšs cultivĂ©. Le premier jour oĂč nous sommes arrivĂ©s, nous avons discutĂ© toute une nuit de panafricanisme, de Cheikh Anta Diop... KRS One essaye d’éduquer les jeunes car beaucoup de rappeurs amĂ©ricains parlent de leurs racines africaines mais refusent de bouger, pour eux c’est juste une mode».
DĂ©couvrant le Little SĂ©nĂ©gal de Big Apple (le quartier sĂ©nĂ©galais de New York) et les nombreux chauffeurs de taxis dakarois qui y travaillent, les PBS avouent aussi avoir beaucoup appris dans le studio new yorkais. «Pour le son hip hop, les meilleurs ce sont toujours les amĂ©ricains» confie Didier Awadi qui raconte les coupures de courant en Afrique et les appareils Ă©lectriques bousillĂ©s dans cet album et conclue «c’est ça les pays sous dĂ©veloppĂ©s!», avant de prĂŽner une collaboration Sud-Sud et pas exclusivement Nord-Sud. «L’Afrique n’est pas dĂ©munie, mais seulement dĂ©sunie» rappelle Didier qui frĂ©quente les forums anti-mondialisation de Porto Allegre et milite pour l’annulation de la dette, alors que K.Mel rappe pour «exporter sa citĂ© jusqu’au Gal-sĂ©nĂ© (sĂ©nĂ©gal en verlan)» et chante son amour pour cette nation.
Comme dans Run Cool, la puissance du son amĂ©ricain n’a d’égal que l’énergie et la verve du phrasĂ© dakarois, le tout soutenu par de subtiles samples autant que par un balafon, des interludes et une bonne dose d’humour version PBS.

EnregistrĂ© en France, en français et en wolof, l’album Konkerants de Pee Froiss n’a rien Ă  envier au Paris-New York-Dakar en ce qui concerne la qualitĂ© de la production, des puissantes rythmiques hip hop, des samples, de l’énergie ou de l’engagement des chanteurs qui savent aussi manier l’humour Ă  bon escient.

Didier Awadi dĂ©veloppe aussi un projet solo et le groupe figurera prochainement sur plusieurs compilations, notamment celle d’ATTAC, qui milite pour une taxe sur les transactions financiĂšres. Les tchatcheurs de Dakar ont certainement encore beaucoup de mots pour les maux de la planĂšte.

Pee Froiss : Konkerants (Africa Fete/Night and Day)
Positive Black Soul : Paris-New York-Dakar (Africa Fete/Night and Day)
Positive Black Soul : Run Cool (Warner)
Compilation : Da Hop (Delabel)

Elodie  Maillot