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Les belles histoires de Laurent De Wilde

Un nouvel album pour le jazzman français.


Paris 

26/02/2003 - 

Avec son nouvel album Stories, le pianiste Laurent de Wilde poursuit ses explorations Ă©lectro acoustiques. Le jazz demeure cependant la matiĂšre brute, mille fois travaillĂ©e par les filtres des programmateurs Akimov et DJ Ben. Il en ressort un diamant finement ciselĂ© pour le plus grand plaisir d’un auditoire friand, ces derniĂšres annĂ©es, des mariages Ă©lectro jazz façon St Germain ou No Jazz. Explications.



Votre nouvel album s’appelle Stories. Quelles sont ces histoires ?
C’est une rĂ©fĂ©rence Ă  une entrevue que j'ai faite du saxophoniste Wayne Shorter pour Jazz Magazine il y a quelques annĂ©es. Il m’avait dit cette chose extraordinaire:"La musique doit raconter des histoires. Mais, c’est comme si on met du papier peint sur des murs dans une piĂšce. Selon les couleurs que l’on choisit et la piĂšce oĂč on le met, cela habite l’espace et cela change toute l’ambiance. Cela raconte une histoire". J’avais trouvĂ© cette rĂ©flexion trĂšs forte. Par la suite, j’ai rĂ©alisĂ© qu’effectivement, c’est une dĂ©marche que j’essayais d’avoir inconsciemment. C’est-Ă -dire de faire raconter une histoire Ă  la musique, soit par une dimension d’ambiance, de couleur, soit par l’interaction des musiciens et des machines qui donne un mouvement vers quelque chose. J’ai rĂ©alisĂ© que c’était ça raconter des histoires.

Quel est donc le "papier peint" que vous avez utilisé pour ce nouvel enregistrement ?
Ce sont des gros travaux d’intĂ©rieur, beaucoup de ponçages, d’équipements. L’aspect passionnant de la musique Ă©lectronique, c’est qu’elle est faite parfois par des artistes qui ne sont pas musiciens au sens classique du terme. C’est-Ă -dire qu’ils ne jouent pas d’instruments et qu’ils se contentent de prendre de la musique dĂ©jĂ  existante. Du coup, l’approche de cette musique est complĂštement latĂ©rale et sonore, c’est-Ă -dire qu’on a des ingĂ©nieurs du son qui deviennent des musiciens.
Ma quĂȘte est de me rapprocher du son le plus possible en tant que musicien et donc tout ce qui est susceptible de favoriser cette Ă©volution est bienvenue. D’oĂč mon travail avec Smadj qui est un ingĂ©nieur du son et qui est Ă©galement musicien puisqu’il joue du oud. Cette rencontre a Ă©tĂ© trĂšs enrichissante pour moi. J’ai travaillĂ© Ă©galement avec Akimov et DJ Ben. En musique Ă©lectro, comme en musique acoustique, cela ne devient intĂ©ressant que lorsqu’on est plusieurs et que l’on peut confronter nos expĂ©riences et nos inspirations.


Le reproche que l’on fait Ă  la musique Ă©lectro est qu’il ne s’agit souvent que d’un copier-coller de musique dĂ©jĂ  enregistrĂ©e par d'autres. Comment concilier cela avec la musique d’improvisation et de spontanĂ©itĂ© qu’est le jazz ?
C’est le procĂšs des photographes contre le cinĂ©ma! Ou plutĂŽt des comĂ©diens de théùtre qui se moquent du cinĂ©ma. Si vous rĂ©flĂ©chissez, le cinĂ©ma est un mensonge Ă©hontĂ©. En racontant des mensonges constants on fait croire au spectateur qu’on est dans une ville en carton-pĂąte, qu’on vole dans l’espace, qu’on se bat contre des monstres. Au théùtre, on est dans une dimension en temps rĂ©el de jeu qui est tout Ă  fait similaire Ă  un concert. Effectivement, un concert de jazz et un disque d’électro c’est comme un film et une piĂšce de théùtre. Il y a une certaine ambiguĂŻtĂ© dans la musique Ă©lectro qui restitue des instants de vĂ©ritĂ© qui sont des solos de sax ou de piano. De plus, faire des rencontres entre machines et instruments acoustiques oblige Ă  des concessions des deux cĂŽtĂ©s. La dynamique acoustique doit ĂȘtre un peu plus lisse et les machines doivent ĂȘtre plus Ă©volutives, plus improvisatrices. J’essaie de faire rencontrer deux mondes qui sont Ă  priori opposĂ©s.

L’album s’ouvre sur French Elections, c’est une allusion aux derniĂšres Ă©lections prĂ©sidentielles ?
Dans le livret de l’album, j’explique que dans les dĂ©mocraties occidentales, il est interdit d’exercer la peur sur son peuple. Cela dit la peur de l’autre reste un aiguillon extrĂȘmement efficace pour orienter l’opinion. En ce moment, la campagne de Bush concernant Saddam l’illustre parfaitement. Et je pense que les Ă©lections françaises se sont jouĂ©es sur le mĂȘme modĂšle. Une espĂšce d’intoxication massive, la peur de l’autre qui a, en quelque sorte, poussĂ© l’électorat vers une frilositĂ©, une peur


Vous ĂȘtes musicien, pas chanteur. N’est-ce pas parfois un regret de ne pouvoir exprimer plus directement vos opinions Ă  travers votre art ?
Je ne suis pas lĂ  pour faire de la politique car je pense que je dirais beaucoup de bĂȘtises et je crois que je viens d’en dire dĂ©jĂ  pas mal, mais cette pensĂ©e analytique m’est venue au moment oĂč mon Fender Rhodes (marque de piano Ă©lectrique) a captĂ© une frĂ©quence d’une radio internationale oĂč j’entendais "French elections are officialy on the way". A l’époque, on Ă©tait en pleine passion pour ce qui se passait pour le second tour, les manifs, les dĂ©bats, etc. C’est cette coĂŻncidence qui m’a frappĂ© et ce dĂ©clic Ă©motionnel m’a conduit Ă  l’écriture de ce morceau. C’est cet aiguillon-lĂ  que j’ai Ă  l’esprit quand je joue ou jouerai ce morceau, il suffit de le savoir.


Sur cet album, on entend la chanteuse du Malawi, Malia, le flĂ»tiste cubain Orlando Maraca Valle, un mĂ©lange d’électro et de jazz. Vous n’avez pas peur de perdre votre auditoire dans ce fourre-tout musical ?
Non, d’ailleurs je trouve que le rĂ©sultat est beaucoup mieux que le disque prĂ©cĂ©dent. A la base, je suis un jazzman. Dans un concert, il est frĂ©quent de passer d’une balade Ă  un bƓuf dĂ©bridĂ© de fin de set et donc de balayer trĂšs large dans les rythmes et les genres bossa, reggae. Je trouve que c’est un crime de se priver de cela parce qu’on passe dans l’électronique. Je n’ai pas fait tomber un mur pour me casser le nez sur un autre. Je pense que c’est difficile de trouver un son et c’est Ă  cela que je travaille. Ce qui permettrait de balayer tous les tempos : de l’impro instrumentale Ă  l’interaction avec les machines.

Vous verra-t-on jouer sous cette formation Ă  l’étranger ?
J’ai dĂ©jĂ  des dates arrĂȘtĂ©es en Allemagne. Il paraĂźt qu’en Inde la qualitĂ© d’écoute est extraordinaire et j’aimerais dĂ©couvrir ce pays. A Singapour, j’ai fait une sorte de master-class devant un parterre de chinois absolument muets. A bout de salive, au bout de quarante-cinq minutes, je dis: "Bon, on va faire une pause" et le commissaire politique qui Ă©tait assis au fond sort fumer une clope. A peine avait-il le dos tournĂ© que j’avais quinze personnes qui viennent me voir et m’inondent de questions du genre:"Mais qui est Miles Davis?"

Stories (Warner Jazz France), sortie le 4 mars.

Frédéric  Garat