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Manu Dibango et Ray Lema

A la recherche du Bantou Beat


Paris 

21/03/2003 - 

C’est la rencontre au sommet de deux tĂȘtes de pont de la musique moderne africaine qui partent Ă  la recherche d'un nouveau son, le Bantou Beat, avec un plaisir Ă©vident. Trente ans aprĂšs la sortie de Soul Makossa Manule Camerounais, aĂźnĂ© ironique et volubile, et Ray le Congolais, cadet rĂ©servĂ© et tranquillement rĂ©voltĂ©, jouent ensemble.



Leur dialogue musical embarque tout le monde, musiciens, choristes et le public, dans une sĂ©rie de pĂ©rĂ©grinations rythmĂ©es, acrobatiques, risquĂ©es. Tour Ă  tour, chacun propose Ă  l’autre de le suivre sur un chemin escarpĂ©, un safari inattendu. Comment vont-ils retomber sur leurs pieds? Funambules du rythme, les deux fĂ©lins chutent Ă  chaque fois sur leurs pattes, droits et justes. Le public applaudit Ă  tout rompre, envoĂ»tĂ© par le suspens, heureux d’avoir frissonnĂ©.

Manu, l’inventeur de Soul Makossa en 1973 (pillĂ© et dĂ©domagĂ© par Michael Jackson aprĂšs procĂšs), second tube planĂ©taire africain aprĂšs le Pata Pata de la Sud-Africaine Miriam Makeba en 1967, reste le parrain de la musique africaine contemporaine. A 69 ans, dont un demi-siĂšcle passĂ© en France, Dibango est revenu de toutes les aventures musicales qui l’ont menĂ© dans la plupart des pays que compte cette planĂšte. On se dit qu’il n’a plus rien Ă  dire de nouveau et devrait vivre sagement de sa renommĂ©e. Rien n’y fait, tel un gamin turbulent, il veut tenter une nouvelle audace, encore un dĂ©fi.


Ray, lui, est Ă©tiquettĂ© "l’intello de la musique africaine", celui qui rĂ©flĂ©chit Ă  un rythme africain qui serait universel, reconnaissable par toute la planĂšte comme l’est la saccade reggae ou le binaire rock. Enfant du sĂ©minaire baptiste, Ray Lema a commencĂ© par apprendre la musique classique et a jouer du...rock dans un Kinshasa sous la domination hĂ©gĂ©monique de la rumba. Peu de temps aprĂšs, lorsqu'il s'installe Ă  Paris en 1983, aprĂšs un sĂ©jour aux Etats-Unis, Ray Lema touche Ă  toutes les musiques. A 57 ans, il est considĂ©rĂ© comme la vedette de l’Afrique sur Seine fĂ©rue d’expĂ©riences, voix bulgares, symphonie suĂ©doise ou gnawi marocain. Pour lui, jouer avec Manu constitue un nouveau bonheur.

Ils rĂ©pĂštent tous les deux et leur groupe au Groovy studio Ă  Fontenay-sous-Bois, banlieue de l’Est parisien. Manu est arrivĂ© la veille du Cameroun. Lunettes fumĂ©es, crĂąne toujours aussi poli, il parle du putsch en Centrafrique survenu le week-end de son arrivĂ©e en France. Ray, calotte sur la tĂȘte, bouc blanchi Ă  la pointe du menton, pose des questions. Il n’était pas au courant, trop absorbĂ© peut-ĂȘtre par la prĂ©paration de leur spectacle et l’enregistrement de leur disque bicĂ©phale qui sortira en septembre prochain.


RFI : Quand et oĂč vous ĂȘtes-vous rencontrĂ©s pour la premiĂšre fois?
Manu Dibango-Notre premiĂšre rencontre remonte Ă  1974 Ă  Kinshasa, Ă  l’occasion du match de boxe Muhammad Ali contre George Foreman. Je devais y donner un concert quand on m’a parlĂ© d’un jeune pianiste zaĂŻrois de talent. C’était curieux pour moi parce qu’il n’y avait pratiquement pas de pianiste Ă  l’époque en Afrique centrale. On me l’a prĂ©sentĂ© pour le tester. Il m’a accompagnĂ© sur scĂšne. C’était Ray.
Ray Lema-J’étais trĂšs intimidĂ©. Moi, je savais qui il Ă©tait, dĂ©jĂ  une star en Afrique. J’avais ses disques. Manu avait aussi jouĂ© dans l’African Jazz de Joseph KabasĂ©lĂ©, le groupe leader de la scĂšne congolaise des annĂ©es 50 jusqu’à sa dissolution en 63.


RFI : Et aprÚs, avez-vous joué encore ensemble?
M. D.-En studio, plusieurs fois. J’ai souvent invitĂ© Ray sur mes albums. Je l’ai tout le temps suivi, fait venir Ă  l’émisssion tĂ©lĂ© que j’avais sur TF1.
R. L.-Il y a dix ans, on voulait faire quelque chose ensemble sur scĂšne, mais chacun Ă  pris sa propre route.
M. D.-Chacun avait sa carriÚre à mener. Ray est parti faire ses expériences, souvent étonnantes.

RFI : Vous qui ĂȘtes acteurs et observateurs de la musique africaine, comment expliquez-vous son recul actuel sur la scĂšne internationale?
R. L.-Toutes les musiques connaissent des moments comme ça. C’est comme les modes, ça revient de maniĂšre cyclique. On n’a qu’à voir l’évolution internationale de la musique cubaine, par exemple.
M. D.-On n’entre pas dans le moule du gros bizness pour qui un artiste est avant tout un produit. Les succĂšs de Magic System avec Premier Gaou, de Youssou N’Dour avec 7 Seconds ou de Mory KantĂ© avec YĂ©kĂ© YĂ©kĂ©, ce sont des accidents.
R. L.-Aujourd’hui, les responsables dans les grandes maisons de disques sortent des Ă©coles de commerce, de marketing, pas comme avant oĂč les producteurs, les directeurs artistiques suivaient l’artiste pendant des annĂ©es.
M. D.-Nous jouons pour l’amour de la musique. On joue ce qui nous passe par la tĂȘte et si c’est un succĂšs, c’est tant mieux. Il n’y a pas de plan prĂ©conçu. On vit et survit. Nous sommes toujours lĂ .


RFI : Comment en ĂȘtes-vous arrivĂ© Ă  jouer ensemble sur scĂšne aujourd’hui?
M. D.-Pour mes concerts au CafĂ© de la Danse Ă  Paris en fĂ©vrier de l’annĂ©e derniĂšre, l’une de mes filles m’a suggĂ©rĂ© d’inviter Ray sur scĂšne. On a jouĂ© ensemble et une magie s’est dĂ©gagĂ©e. Le public a beaucoup aimĂ©.
R. L.-Le directeur du festival des Musiques sur l’üle de Nantes, Bertrand Delaporte Ă©tait lĂ . Il Ă©tait enthousiasmĂ© et nous a promis de nous produire pour son festival en juillet 2002. Tout est parti de lĂ .
M. D.-Nantes est le top de dĂ©part de notre nouvelle musique. Nous l’appelons le bantou beat.

Bouziane Daoudi

En concert le 21 mars au New Morning Ă  Paris, le 22 mars au festival Chorus des Hauts-de-Seine Ă  Clichy, le 25 mars Ă  Milan.



Il y a trente ans, Soul Makossa.

Vous, les jeunes, vous avez bien de la chance. En ces temps reculĂ©s oĂč seules trois chaĂźnes de tĂ©lĂ© et autant de radios FM vĂ©hiculaient en France les sons du monde, l’exotisme musical ne dĂ©passait guĂšre Piccadilly ou Detroit. Les Stones pompaient bien un peu les gnaouas Marocains, et Santana avançait timidement qu’il Ă©tait Mexicain
 mais tout le monde s’en foutait. L’occident n’avait alors d’oreille que pour le rock et la pop triomphantes qui, globalement, ne pouvaient venir que de Londres ou de New-York.


C’est dans ce contexte, certes riche mais un peu monolithique, qu’il apparut soudain. Je me souviens, c’était sur TF1 –mais oui, ça existait dĂ©jĂ . Il Ă©tait grand, chauve, et vĂȘtu d’un long boubou (on apprendrait plus tard que ça s’appelait une «gandoura»). Il Ă©tait noir. Bon, on n’ira pas jusqu’à dire que ce fut lĂ  une rĂ©volution Ă  la tĂ©lĂ© française; on avait dĂ©jĂ  droit, de temps en temps, Ă  des bronzĂ©s bon teint comme Brown, Belafonte, Franklin, ou les regrettĂ©s Redding et Hendrix. Mais ce nĂšgre-lĂ  n’était pas nĂ© dans les champs de coton du Mississipi. L’animateur de TF1 nous annonçait benoĂźtement qu’il venait des bananeraies du Cameroun.

En fait, ce n’était pas tout Ă  fait vrai. Si le dĂ©nommĂ© Manu Dibango Ă©tait bien nĂ© Ă  Douala (Afrique Equatoriale Française) en 1933, letube qui le propulsait soudain sur les antennes mĂ©tropolitaines avait, lui, transitĂ© par les charts nord-amĂ©ricains. Et, au prĂ©alable,Soul Makossa avait Ă©tĂ© enregistrĂ© dans les studios d’une maison de disques bien parisienne, Sofrason, dont la particularitĂ© Ă©tait de ne mettre aucun de ses 45 tours sur le marchĂ© français, mais de les envoyer directement sur les marchĂ©s de Kinshasa, YaoundĂ©, Abidjan, ou Dakar.

Car Dibango était un de ces africains de Paris qui, le jour, soufflait dans son saxo pour accompagner des artistes français (Nino Ferrer) et, la nuit, enregistrait ces petites galettes destinées aux frÚres restés au pays.

Rien, normalement, ne prĂ©destinait donc Soul Makossa Ă  devenir un tube planĂ©taire. Ce n’était du reste que la face B d’un 45t dont le morceau principal Ă©tait l’hymne de la coupe d’Afrique des Nations de football! Mais voilĂ  qu’une poignĂ©e de blacks new-yorkais, Ă  la tĂȘte d’un petit magasin de disques de Harlem -il sera d’ailleurs par la suite rebaptisĂ© Makossa Records- tombĂšrent on-ne-sait-comment sur le disque en question, le filĂšrent Ă  un pote DJ Ă  la radio. Et le morceau enflamma aussitĂŽt l’AmĂ©rique, coast-to-coast.

Soul Makossa (qui n’était ni de la soul, ni du makossa!) fut ainsi le premier disque «africain» Ă  entrer au Top 10. En cela il marqua l’arrivĂ©e des mĂ©tĂšques dans le cercle trĂšs fermĂ© de l’industrie musicale anglo-saxonne, ce qui permet Ă  beaucoup de considĂ©rer «Soul Makossa» et l’annĂ©e 1973 comme le vĂ©ritable point de dĂ©part de la «world music». AprĂšs, c’est affaire de goĂ»t


Jean-Jacques  Dufayet