publicite publicite
Rechercher

/ languages

Choisir langue
 
Menu

Chronique album


Souad Massi

Souad l'insurgée


Paris 

28/03/2003 - 

NĂ©e Ă  Alger et exilĂ©e Ă  Paris depuis 1999, Souad Massi n’a pas froid aux yeux. Avec ses mots, elle proclame tout haut ce que tous ne pensent qu’en silence. Femme et auteur/compositeur, elle sait bien que le seul futur possible, c’est la libertĂ© pour son pays «brisé» (deb). Interview et reportage sur Souad en studio Ă  Bruxelles.



RFI: Votre nouvel album deb est si Ă©clectique, qu’on y retrouve de la rumba zaĂŻroise, du zouk, du flamenco, de l’arabo-andalou, du folk

Souad Massi: J’ai baignĂ© dans une musique arabe orientale africaine et en mĂȘme temps j’écoutais beaucoup de rythmes occidentaux. C’est sans doute ce mĂ©lange qui me permet maintenant de m’exprimer.

RFI : Comme sur votre premier album Raoui, les textes sont vraiment tristes. Pas les musiques, au contraire. Il y a toujours ce contraste en vous ?
S.M: Il est encore plus triste que le premier, non ?

RFI : Peut-ĂȘtre parce que vous ĂȘtes partie depuis plus longtemps ?
S.M: Certaines de ces chansons existaient dĂ©jĂ  depuis des annĂ©es, j’en ai aussi composĂ© d’autres en France. Et si elles sont tristes, c’est que je suis passĂ©e par des moments qui n’étaient pas faciles. Mais j’espĂšre parvenir un jour Ă  Ă©crire des chansons plus gaies.

RFI : Il faut dire que la situation de ce pays oĂč vous avez passĂ© les 27 premiĂšres annĂ©es de votre vie ne s’est pas franchement amĂ©liorĂ©e.
S.M: Cela ne va pas mieux. Au contraire cela empire. Sur cet album, par exemple , dans Houria, je parle d’une femme et en mĂȘme temps je parle de l’AlgĂ©rie. C’est vrai qu’il y a de l’inquiĂ©tude, de l’espoir, c’est trĂšs ambigu. On me demande toujours: «As-tu de l’espoir en ce qui concerne l’AlgĂ©rie?» Et je ne sais plus quoi rĂ©pondre. Un jour apporte un peu d’espoir et le lendemain il s’envole aussitĂŽt. On vit vraiment dans l’incertitude, en AlgĂ©rie on vit vraiment de jour en jour. C’est pour cela qu’il y a Houriaqui signifie «la liberté».
Et qu’il y a aussi cette chanson Le bien et le mal. Car cette situation algĂ©rienne se retrouve dans plein de pays. Je suis trĂšs pessimiste par rapport Ă  ce qui se dĂ©roule dans le monde, surtout en ce moment par rapport Ă  la guerre d’Irak. Il y a le conflit arabo-israĂ©lien qui dure depuis des annĂ©es. Je suis si déçue, je me dis que cela ne sert Ă  rien d’aller dĂ©couvrir l’espace alors qu'on arrive pas Ă  s’aimer, Ă  trouver des solutions, on n’avance pas. Ce sont toujours les innocents qui payent de toutes façons. Je ne crois pas aux guerres propres et je ne crois pas aux frappes chirurgicales, cela n’existe pas.


RFI : Une de mes chansons prĂ©fĂ©rĂ©e, c’est Moudja,car c’est une histoire d’amour exotique avec ce mĂ©lange de l’arabe et de l’anglais.
S.M: On Ă©tait en studio, on l’a fait de maniĂšre trĂšs spontanĂ©e. Mon batteur est jamaĂŻcain de Londres, il parle beaucoup en anglais, on a pensĂ© que c’était intĂ©ressant de passer un message qui serait compris par tout le monde. Par rapport Ă  ce qu’on vit en ce moment, c’est trĂšs dur de communiquer. C’était cela le but, la communication.

RFI : Mais il y a une vraie douceur dans cette chanson, mĂȘme si son thĂšme est la solitude.
S.M:
Oui, car je suis en train de ressortir tout ce que j’ai vĂ©cu de trĂšs longues annĂ©es lĂ -bas. Dans cette chanson, j’étais encore adolescente, j’étais jeune.Moudja,Deb, c’est pareil, je les ai Ă©crites Ă  cette mĂȘme pĂ©riode. Il n’y a queYa kelbi ou Passe le temps qui soient vraiment rĂ©centes. J’avais dĂ©jĂ  les textes, les musiques. MĂȘme les arrangements. Il y a un vide Ă©norme en AlgĂ©rie, c’est l’ennui. Moi cela me permettait de voyager dans ma tĂȘte, de m’évader. J’avais du temps, j’aimais la musique et avec mes deux frĂšres on en faisait sans cesse Ă  la maison. Les arrangement de DebĂ©taient depuis si longtemps dans ma tĂȘte. Le tabla, le sitar
tout Ă©tait Ă©crit. J’utilise des accords vraiment basiques, parce que je ne connais pas les autres accords trĂšs compliquĂ©s. Je compose d’une façon trĂšs simple.

RFI : Si la femme occupe la place centrale dans vos textes, il y a pourtant une chanson chantĂ©e du point de vue de l’homme, c’est Yemma.
S.M:
C’est vrai, je parle de moi, mais aussi de gens que j’ai pu rencontrer et qui me font partager leurs histoires. La plupart Ă©taient des garçons rencontrĂ©s en Angleterre, des Ă©tudiants qui m’ont dĂ©peint leur quotidien. Mais ceux que j’ai rencontrĂ© ailleurs ont presque la mĂȘme histoire Ă  raconter.

RFI : Lorsqu’on tĂ©lĂ©phone Ă  sa mĂšre tout va toujours bien, mĂȘme si cela n’est pas vrai ?
S.M: On ne veut pas faire de peine aux gens qui nous aiment. Il ne faut pas les inquiĂ©ter. Si c’est un petit mensonge, cela n’est pas grave. Pourtant j’ai horreur du mensonge, je suis trĂšs directe. Des fois mĂȘme trop franche au point de blesser.

RFI : On trouve aussi de la rumba zaĂŻroise ?
S.M: Yawlidi, lĂ  il y a la contribution du bassiste guyanais qui nous ramĂšne sa couleur. En mĂȘme temps il y a le bendir qui fait que l’on reste au Maghreb, c’est bien de pouvoir mĂ©tisser de la sorte.

RFI : Par contre le texte n’est toujours pas trùs joyeux ?
S.M: Non, j’y parle des Ă©lections, des gens qui ont le pouvoir. Je dĂ©nonce ceux qui veulent nous arnaquer et qui sont prĂȘt Ă  tout pour gagner aux Ă©lections. C’est dĂ©diĂ© Ă  ces gens-lĂ .

RFI : Le bien et le mal a été inspiré par un visite à Bab el oued aprÚs les terribles inondations ?
S.M: Je l’avais composĂ© avant de partir, dĂšs que j’avais vu ces images terrifiantes Ă  la tĂ©lĂ©. Cela m’a fait beaucoup de peine pour tous ceux qui sont morts. Ces images Ă©taient affreuses.

RFI : Vous ĂȘtes urbaniste de formation, vous devez souffrir de voir ce pays oĂč rien ne se construit ?
S.M: Non, il y a de belles villas qui se construisent! Non, lĂ  sur ce point je ne suis pas d’accord. Car quand j’y Ă©tais, j’ai vu des chĂąteaux, des beaux palais. Si cela construit, c’est pour la nomenklatura. Ils veulent fĂȘter l’«AnnĂ©e de l’AlgĂ©rie», mais il y a beaucoup d'hypocrisie lĂ -dedans. Je me mets Ă  la place des gens qui vivent lĂ -bas, qui s’ennuient devant une tĂ©lĂ© oĂč les programmes n’offrent aucun intĂ©rĂȘt, oĂč la vie est terriblement chĂšre; sans parler des coupures quotidiennes d’électricitĂ© et d’eau. Je ne sais pas comment ils font. Il y a comme un dĂ©sir de vouloir affamer les gens, ainsi ils ne pensent plus qu’à leur ventre. On a beau ĂȘtre crĂ©atif, on est toujours freinĂ© par de la bureaucratie, la mauvaise gestion , la corruption



RFI : La perle de l’album, il faut aller la chercher tout à la fin

S.M: Cela me fait plaisir, la musique de Beb el mahdi est si belle. Elle swingue. C’est plein d’histoires d’amitiĂ© que j’ai regroupĂ© en une seule. Cette image de rencontre avec quelqu’un que l’on aime beaucoup, puis il y a une cassure et cette personne traverse la rue pour ne pas t’affronter, c’est trĂšs dur Ă  vivre cela.

RFI : Etes vous plus sĂ»re de vous qu’à l’époque du premier album ?
S.M: A la sortie du premier disque, j’étais terrorisĂ© . Je ne pouvais pas l’entendre, je me sentais mal. Mais lĂ , le deuxiĂšme album, je suis contente de l’écouter, je prends du plaisir Ă  l’écouter, je suis beaucoup moins angoissĂ©e.

RFI : La France est elle plus mĂ©tissĂ©e, plus «arabisĂ©e» aujourd’hui au niveau de la culture, de l’art culinaire etc

S.M:
Au niveau de la culture, on ne voit pas beaucoup de personnes arabe ou black Ă  la tĂ©lĂ©, pourtant tant d’arabes et de blacks regardent cette tĂ©lĂ© sans jamais s’y retrouver. Tant de mĂ©decins, des grands profs algĂ©riens sont en France, cela me fait plaisir, mais en mĂȘme temps c’est dommage car s’ils sont lĂ  c’est qu’il ne peuvent plus pratiquer chez eux . En mĂȘme temps, certains maghrĂ©bins rĂ©ussissent sans que l’on parle jamais d’eux, quand on Ă©voque les arabes ce sont toujours ces images de jeunes des citĂ©s qui restent dans leur cage d’escaliers. On ne parle pas de ceux qui sont devenus juges ou avocats ou mĂȘme chercheurs ou philosophes. La premiĂšre fois que j’ai vu un philosophe maghrĂ©bin, cela m’a fait plaisir. On ne parle pas de ces gens-lĂ , c’est pas intĂ©ressant, c’est pas commercial, cela ne fait pas gonfler le taux d’audience des TV.

Gérard Bar-David

SOUAD MASSI : nouvel album «Deb» AZ (dist. Universal)

En concert le 28 mars à Saint Martin de Crau (13), le 5 avril en premiÚre partie d'Ismael LÎ au Zénith de Paris, le 11 à Péage de Roussillon (38), le 25 à St-Ouen (93), le 26 à Taverny (95), le 30 à l'Olympia et le 1er mai à Douala (Cameroun).


Souad en studio Ă  Bruxelles.


« Un jour, ma mĂšre m’a tĂ©lĂ©phonĂ©, presque en larmes. Elle ne se sentait  pas bien car les gens disaient du mal de moi en AlgĂ©rie, faisaient courir des rumeurs. C’est Ă  ce moment-lĂ  que j’ai Ă©crit Ya kalbi , qui veut dire Oh mon cƓur. Une chanson qui fait rĂ©fĂ©rence Ă  un proverbe arabe : quand le fruit est inaccessible, on dit qu’il est pourri
 Â» L’ICP, l'un des studios d’enregistrement les plus reconnus d’Europe, le 13 dĂ©cembre 2002, 11 heures du matin. La nouvelle princesse algĂ©rienne travaille Ă  la crĂ©ation de son nouvel album. Ce jour-lĂ , elle n’a pas encore choisi son titre mais elle veut qu’il « donne le ton, entre amour, mĂ©lancolie et nostalgie Â».  Deb  (brisĂ©) sort cette semaine, et nous emporte dĂšs les premiĂšres notes vers un rĂȘve oriental, celui de la libertĂ©.


Dans le studio, un joueur indien de tabla se tient aux cĂŽtĂ©s de Souad. « Je tenais Ă  Ă©voquer l’Inde dans cet album. Une expression en arabe qui m’amuse m’a inspirĂ© : quand tu demandes Ă  quelqu’un de te faire une course par exemple, et qu’il a mis un temps Ă©norme Ă  revenir, tu lui dis : je ne t’ai pas demandĂ© d’aller jusqu’en Inde ! Quand j’étais en AlgĂ©rie, je voulais partir loin, et le plus loin pour moi, Ă  l’époque, c’était l’Inde ! Â» Et le joueur de tabla de lui rĂ©pondre en riant : « Pour moi qui vit en Inde, le plus loin, c’est l’AlgĂ©rie ! Â»


SonoritĂ©s indiennes
 Bien d’autres influences nous embarquent dans un voyage Ă  travers les continents, du violoncelle au luth, en passant par la flĂ»te africaine
 La voix de Souad Ă©voque aussi celle de Latifa Raafat, une grande du monde oriental plus prĂ©cisĂ©ment du Chaabi marocain
 Souad sait chanter dans la finesse, la puretĂ© ; au-delĂ , elle a ce don de transmettre ses Ă©motions Ă  travers les barriĂšres de la langue.
Au studio, l’ambiance de travail est Ă  l’image de Souad : sĂ©rieuse, concentrĂ©e mais aussi dĂ©tendue, complice
 « Mon rĂ©alisateur, Erwin, a toujours une pomme avec lui, c’est son grigri. Il lĂšve sans arrĂȘt la tĂȘte pour la regarder ! Un jour, je l’ai remplacĂ© par une citrouille ! Il a fait une de ces tĂȘtes ! Â»


Souad est tout sauf une laborieuse. Elle avoue mĂȘme ne pas travailler sa voix autant qu’elle le devrait. Fausse modestie de la part de cette chanteuse aux accords parfaits ? Avec son rĂ©alisateur, son manager Abdel, et l’ensemble de ses musiciens, Souad Massi concocte en effet un album touchant et envahissant. Et si tout le talent de Souad tenait Ă  cette approche ludique et dĂ©contractĂ©e de sa passion, loin des formatages marketing ? Et si la clef de ce deuxiĂšme album tenait dans cette phrase qu’elle murmure le sourire aux lĂšvres : « Ma discipline, c’est la vie ! Â»

Mehdi  Abid