Chronique album
ParisÂ
28/03/2003 -Â

RFI: Votre nouvel album deb est si Ă©clectique, quâon y retrouve de la rumba zaĂŻroise, du zouk, du flamenco, de lâarabo-andalou, du folkâŠ
Souad Massi: Jâai baignĂ© dans une musique arabe orientale africaine et en mĂȘme temps jâĂ©coutais beaucoup de rythmes occidentaux. Câest sans doute ce mĂ©lange qui me permet maintenant de mâexprimer.
RFI : Comme sur votre premier album Raoui, les textes sont vraiment tristes. Pas les musiques, au contraire. Il y a toujours ce contraste en vous ?
S.M: Il est encore plus triste que le premier, non ?
RFI : Peut-ĂȘtre parce que vous ĂȘtes partie depuis plus longtemps ?
S.M: Certaines de ces chansons existaient dĂ©jĂ depuis des annĂ©es, jâen ai aussi composĂ© dâautres en France. Et si elles sont tristes, câest que je suis passĂ©e par des moments qui nâĂ©taient pas faciles. Mais jâespĂšre parvenir un jour Ă Ă©crire des chansons plus gaies.
RFI : Il faut dire que la situation de ce pays oĂč vous avez passĂ© les 27 premiĂšres annĂ©es de votre vie ne sâest pas franchement amĂ©liorĂ©e.
S.M: Cela ne va pas mieux. Au contraire cela empire. Sur cet album, par exemple , dans Houria, je parle dâune femme et en mĂȘme temps je parle de lâAlgĂ©rie. Câest vrai quâil y a de lâinquiĂ©tude, de lâespoir, câest trĂšs ambigu. On me demande toujours: «As-tu de lâespoir en ce qui concerne lâAlgĂ©rie?» Et je ne sais plus quoi rĂ©pondre. Un jour apporte un peu dâespoir et le lendemain il sâenvole aussitĂŽt. On vit vraiment dans lâincertitude, en AlgĂ©rie on vit vraiment de jour en jour. Câest pour cela quâil y a Houriaqui signifie «la liberté».
Et quâil y a aussi cette chanson Le bien et le mal. Car cette situation algĂ©rienne se retrouve dans plein de pays. Je suis trĂšs pessimiste par rapport Ă ce qui se dĂ©roule dans le monde, surtout en ce moment par rapport Ă la guerre dâIrak. Il y a le conflit arabo-israĂ©lien qui dure depuis des annĂ©es. Je suis si déçue, je me dis que cela ne sert Ă rien dâaller dĂ©couvrir lâespace alors qu'on arrive pas Ă sâaimer, Ă trouver des solutions, on nâavance pas. Ce sont toujours les innocents qui payent de toutes façons. Je ne crois pas aux guerres propres et je ne crois pas aux frappes chirurgicales, cela nâexiste pas.
RFI : Une de mes chansons prĂ©fĂ©rĂ©e, câest Moudja,car câest une histoire dâamour exotique avec ce mĂ©lange de lâarabe et de lâanglais.
S.M: On Ă©tait en studio, on lâa fait de maniĂšre trĂšs spontanĂ©e. Mon batteur est jamaĂŻcain de Londres, il parle beaucoup en anglais, on a pensĂ© que câĂ©tait intĂ©ressant de passer un message qui serait compris par tout le monde. Par rapport Ă ce quâon vit en ce moment, câest trĂšs dur de communiquer. CâĂ©tait cela le but, la communication.
RFI : Mais il y a une vraie douceur dans cette chanson, mĂȘme si son thĂšme est la solitude.
S.M: Oui, car je suis en train de ressortir tout ce que jâai vĂ©cu de trĂšs longues annĂ©es lĂ -bas. Dans cette chanson, jâĂ©tais encore adolescente, jâĂ©tais jeune.Moudja,Deb, câest pareil, je les ai Ă©crites Ă cette mĂȘme pĂ©riode. Il nây a queYa kelbi ou Passe le temps qui soient vraiment rĂ©centes. Jâavais dĂ©jĂ les textes, les musiques. MĂȘme les arrangements. Il y a un vide Ă©norme en AlgĂ©rie, câest lâennui. Moi cela me permettait de voyager dans ma tĂȘte, de mâĂ©vader. Jâavais du temps, jâaimais la musique et avec mes deux frĂšres on en faisait sans cesse Ă la maison. Les arrangement de DebĂ©taient depuis si longtemps dans ma tĂȘte. Le tabla, le sitarâŠtout Ă©tait Ă©crit. Jâutilise des accords vraiment basiques, parce que je ne connais pas les autres accords trĂšs compliquĂ©s. Je compose dâune façon trĂšs simple.
RFI : Si la femme occupe la place centrale dans vos textes, il y a pourtant une chanson chantĂ©e du point de vue de lâhomme, câest Yemma.
S.M: Câest vrai, je parle de moi, mais aussi de gens que jâai pu rencontrer et qui me font partager leurs histoires. La plupart Ă©taient des garçons rencontrĂ©s en Angleterre, des Ă©tudiants qui mâont dĂ©peint leur quotidien. Mais ceux que jâai rencontrĂ© ailleurs ont presque la mĂȘme histoire Ă raconter.
RFI : Lorsquâon tĂ©lĂ©phone Ă sa mĂšre tout va toujours bien, mĂȘme si cela nâest pas vrai ?
S.M: On ne veut pas faire de peine aux gens qui nous aiment. Il ne faut pas les inquiĂ©ter. Si câest un petit mensonge, cela nâest pas grave. Pourtant jâai horreur du mensonge, je suis trĂšs directe. Des fois mĂȘme trop franche au point de blesser.
RFI : On trouve aussi de la rumba zaĂŻroise ?
S.M: Yawlidi, lĂ il y a la contribution du bassiste guyanais qui nous ramĂšne sa couleur. En mĂȘme temps il y a le bendir qui fait que lâon reste au Maghreb, câest bien de pouvoir mĂ©tisser de la sorte.
RFI : Par contre le texte nâest toujours pas trĂšs joyeux ?
S.M: Non, jây parle des Ă©lections, des gens qui ont le pouvoir. Je dĂ©nonce ceux qui veulent nous arnaquer et qui sont prĂȘt Ă tout pour gagner aux Ă©lections. Câest dĂ©diĂ© Ă ces gens-lĂ .
RFI : Le bien et le mal a été inspiré par un visite à Bab el oued aprÚs les terribles inondations ?
S.M: Je lâavais composĂ© avant de partir, dĂšs que jâavais vu ces images terrifiantes Ă la tĂ©lĂ©. Cela mâa fait beaucoup de peine pour tous ceux qui sont morts. Ces images Ă©taient affreuses.
RFI : Vous ĂȘtes urbaniste de formation, vous devez souffrir de voir ce pays oĂč rien ne se construit ?
S.M: Non, il y a de belles villas qui se construisent! Non, lĂ sur ce point je ne suis pas dâaccord. Car quand jây Ă©tais, jâai vu des chĂąteaux, des beaux palais. Si cela construit, câest pour la nomenklatura. Ils veulent fĂȘter lâ«AnnĂ©e de lâAlgĂ©rie», mais il y a beaucoup d'hypocrisie lĂ -dedans. Je me mets Ă la place des gens qui vivent lĂ -bas, qui sâennuient devant une tĂ©lĂ© oĂč les programmes nâoffrent aucun intĂ©rĂȘt, oĂč la vie est terriblement chĂšre; sans parler des coupures quotidiennes dâĂ©lectricitĂ© et dâeau. Je ne sais pas comment ils font. Il y a comme un dĂ©sir de vouloir affamer les gens, ainsi ils ne pensent plus quâĂ leur ventre. On a beau ĂȘtre crĂ©atif, on est toujours freinĂ© par de la bureaucratie, la mauvaise gestion , la corruptionâŠ
RFI : Etes vous plus sĂ»re de vous quâĂ lâĂ©poque du premier album ?
S.M: A la sortie du premier disque, jâĂ©tais terrorisĂ© . Je ne pouvais pas lâentendre, je me sentais mal. Mais lĂ , le deuxiĂšme album, je suis contente de lâĂ©couter, je prends du plaisir Ă lâĂ©couter, je suis beaucoup moins angoissĂ©e.
RFI : La France est elle plus mĂ©tissĂ©e, plus «arabisĂ©e» aujourdâhui au niveau de la culture, de lâart culinaire etcâŠ
S.M: Au niveau de la culture, on ne voit pas beaucoup de personnes arabe ou black Ă la tĂ©lĂ©, pourtant tant dâarabes et de blacks regardent cette tĂ©lĂ© sans jamais sây retrouver. Tant de mĂ©decins, des grands profs algĂ©riens sont en France, cela me fait plaisir, mais en mĂȘme temps câest dommage car sâils sont lĂ câest quâil ne peuvent plus pratiquer chez eux . En mĂȘme temps, certains maghrĂ©bins rĂ©ussissent sans que lâon parle jamais dâeux, quand on Ă©voque les arabes ce sont toujours ces images de jeunes des citĂ©s qui restent dans leur cage dâescaliers. On ne parle pas de ceux qui sont devenus juges ou avocats ou mĂȘme chercheurs ou philosophes. La premiĂšre fois que jâai vu un philosophe maghrĂ©bin, cela mâa fait plaisir. On ne parle pas de ces gens-lĂ , câest pas intĂ©ressant, câest pas commercial, cela ne fait pas gonfler le taux dâaudience des TV.
Gérard Bar-David
SOUAD MASSI : nouvel album «Deb» AZ (dist. Universal)
En concert le 28 mars à Saint Martin de Crau (13), le 5 avril en premiÚre partie d'Ismael LÎ au Zénith de Paris, le 11 à Péage de Roussillon (38), le 25 à St-Ouen (93), le 26 à Taverny (95), le 30 à l'Olympia et le 1er mai à Douala (Cameroun).
Souad en studio Ă Bruxelles.
Dans le studio, un joueur indien de tabla se tient aux cĂŽtĂ©s de Souad. « Je tenais Ă Ă©voquer lâInde dans cet album. Une expression en arabe qui mâamuse mâa inspirĂ© : quand tu demandes Ă quelquâun de te faire une course par exemple, et quâil a mis un temps Ă©norme Ă revenir, tu lui dis : je ne tâai pas demandĂ© dâaller jusquâen Inde ! Quand jâĂ©tais en AlgĂ©rie, je voulais partir loin, et le plus loin pour moi, Ă lâĂ©poque, câĂ©tait lâInde ! » Et le joueur de tabla de lui rĂ©pondre en riant : « Pour moi qui vit en Inde, le plus loin, câest lâAlgĂ©rie ! »
Souad est tout sauf une laborieuse. Elle avoue mĂȘme ne pas travailler sa voix autant quâelle le devrait. Fausse modestie de la part de cette chanteuse aux accords parfaits ? Avec son rĂ©alisateur, son manager Abdel, et lâensemble de ses musiciens, Souad Massi concocte en effet un album touchant et envahissant. Et si tout le talent de Souad tenait Ă cette approche ludique et dĂ©contractĂ©e de sa passion, loin des formatages marketing ? Et si la clef de ce deuxiĂšme album tenait dans cette phrase quâelle murmure le sourire aux lĂšvres : « Ma discipline, câest la vie ! »
Mehdi Abid
Â
04/05/2001 -Â