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Vincent Segal

Cellomane partageur


Paris 

06/05/2003 - 

Enfant de la diversitĂ©, formĂ© Ă  l’école des Ă©changes tous azimuts, Vincent Segal a connu le bel Ăąge des classes musiques en France. MoitiĂ© de Bumcello et compagnon de route de Mathieu ChĂ©did, il sort aujourd'hui un album solo intitulĂ© T-Bone Guarnerius.





Voyager dit-on aide Ă  forger le caractĂšre. Voyager en tous cas permet de s’inventer une destinĂ©e. C’est ce que Segal a retenu de ses pĂ©rĂ©grinations. Le monde n’est plus un bloc monolithique. Le monde est un vaste champ de pluralitĂ© agissante. En musique comme ailleurs, on ne peut nier ce fait. Alors Segal s’est mis Ă  courir les routes, comme pour donner raison Ă  cette Ăšre de globalisation ambiante. Il est allĂ© au Canada grĂące Ă  une bourse d’études offerte par la Banif School of Fine Arts. Il a Ă©tĂ© ailleurs et partout oĂč cela lui a Ă©tĂ© possible ensuite. GrĂące Ă  de multiples collaborations qui l’ont menĂ© de l’Europe Ă  l’Afrique, en passant par les AmĂ©rique, des ensembles de musique contemporaine aux rĂ©sidences de crĂ©ation, des studios Ă  la scĂšne avec un plaisir renouvelĂ© en permanence.

Doudou N’diaye Rose Jr, Lokua Kanza, Ray Lema, Pierre Akendegue le convient dans leurs cuisines sonores. Aux musiques africaines, il associe le son de son violoncelle pour varier les plaisirs. Papa’s Culture le happe au passage. Il s’agit d’un groupe californien aux cĂŽtĂ©s duquel il enregistre un disque aux Etats-Unis. Nana Vasconcelos, gĂ©nie brĂ©silien, l’intĂšgre un moment dans son groupe, sĂ©duit par son doigtĂ©. Segal tournera avec succĂšs aux cĂŽtĂ©s de M. le Français, de Wemba le ZaĂŻrois, d’Ohandja le Camerounais ou encore de Cesaria la Cap-Verdienne. Il tentera une aventure expĂ©rimentale avec l’Olympic Gramophon oĂč sĂ©vissaient le sax de Julien Loureau et les baguettes de Cyril Atef, le batteur avec qui il fondera Bumcello par la suite. Un duo postmoderniste et recycleur de sons world sur fond d’électro. Autant dire que Segal devient avec le temps un "butineur" de premiere classe en matiĂšre d’échanges sonores. Il a mĂȘme fricotĂ© avec la basse Ă©lectrique pour mieux Ă©prouver son inspiration au service des autres.

Que rajouter de plus? Sinon que l’oiseau a su durant toutes ces annĂ©es se construire un univers devenu incontournable, univers dont se nourrissent avec envie nombre de compositeurs aujourd’hui. On exhibe, on compare, on discute le son Segal, dĂšs qu’on Ă©voque les surdouĂ©s du cello. Lui en rit. Sans Ă©clats. Car l’homme est modeste. Il remercie aussi ses parents. Sans eux, il n’aurait probablement jamais connu le bonheur des classes musique tout jeune. A l’ñge de six ans, il Ă©tait dĂ©jĂ  au conservatoire de Reims. Sans eux, il ne serait certainement pas devenu ce musicien tous terrains, qui piste les musiques du monde, comme d’autres cherchent la sagesse sur des terres lointaines. Puis arrive le jour oĂč l’on aligne un premier bilan de parcours. Le jour oĂč l’on sort son premier album, rĂ©flĂ©chi de bout en bout. Le jour oĂč l’on devient soi-mĂȘme la tĂȘte d’affiche de service.


Que faire ? Que dire ? Lorsque Pierre Walfisz, directeur artistique de Label Bleu, lui propose de rĂ©flĂ©chir Ă  un album, lui rĂ©pond par un concept. Un projet d’album oĂč l’on rĂ©unirait quelques-uns de ses amis sur la scĂšne ou en studio sous le contrĂŽle de son violoncelle. Des artistes qui lui sont chers, Ă  qui il propose le deal suivant : "Enregistrer votre musique [
] mais dans mes conditions. Juste en duo. C’est-Ă -dire avec ta voix, si c’est un chanteur, ton instrument, mon violoncelle, acoustique ou Ă©lectrique, suivant mes envies". L’occasion de faire Ă©couter quelques pointures consacrĂ©es sous un angle inattendu. Montrer par exemple comment il apprĂ©hende l’univers de Malik Mezzadri (Magic Malik), flĂ»tiste adulĂ© de sa gĂ©nĂ©ration, avec qui il collabore, dire "comment moi je l’entends depuis tant d’annĂ©es, quand je vais chez lui, quand on travaille, quand on est en vacances. C’est Ă  dire quand on est juste tous les deux dans une piĂšce, flĂ»te et violoncelle. Il n’y a pas que Magic Malik avec quinze musiciens ou dix musiciens Ă©lectriques". Idem avec le Camerounais Ohandja sur deux titres de cet album. " Mama Ohandja est un de mes professeurs. Il m’a formĂ©, il m’a appris Ă  jouer la basse Ă©lectrique. Pour une fois, je voulais jouer une piĂšce de lui, une piĂšce d’origine traditionnelle, un bikutsi qu’il jouait dĂ©jĂ  au xylophone, un bikutsi funĂ©raire, avec mon violoncelle acoustique ".

RĂ©sultat ? T-Bone Guarnerius. Un album qui sonne comme une sorte de portfolio musical, qui nous promĂšne dans des univers aussi divers que ceux du tromboniste Glenn Ferris, de l’accordĂ©oniste Pallisco ou de Vic Moan Ă  la mandoline, pour en citer encore trois autres. Un album nourri de petites conversations entre amis. " C’est vrai qu’on peut revisiter beaucoup de choses avec mon instrument comme un mĂ©dium. Mais ce mĂ©dium a besoin d’une conversation. Absolument ! " D’oĂč l’humeur partageuse qui l’accompagne sur chacun des morceaux. LĂ  est le vrai plaisir de l’instrumentiste. T-Bone Guarnerius est un album qui aurait Ă©galement pu se couler -comme bĂ©ton- dans un genre bien dĂ©terminĂ© mais qui a prĂ©fĂ©rĂ© emprunter d’autres sentiers, allant du bikutsi au jazz, en n’oubliant pas la pop expĂ©rimentale. Un album enfin dont les dix-sept titres ont tous Ă©tĂ© enregistrĂ©s in situ. Dans des conditions particuliĂšres. Au Nagra ou avec un DAT. Et dans des lieux inattendus
La place des Vosges Ă  Paris, un bout de route, au coin d’un feu ou encore dans une forĂȘt.


L’oiseau migrateur adore -vous l’aurez compris- les expĂ©riences inattendues. Sur T-Bone Guarnerius, cela donne entre autres bizarreries un afro-beat sans batterie, avec un rĂ©veil en guise de rythmique, posĂ© sur un bout de route parisienne, avec des bruit de voitures tout autour et la guitare de SĂ©bastien Martel qui converse avec son violoncelle. Cela donne Ă  l’ensemble de l’album une tonalitĂ© incontestablement plurielle. Un album concept en somme, qui s’écoute avant tout comme un objet musical non identifiable [OMNI].

SignĂ© par un artiste tout aussi inclassable, capable de traverser les genres et les frontiĂšres figĂ©es par la musique-business, en toute quiĂ©tude. Cheick Tidiane Seck, musicien passe murailles d’origine malienne, Ă  qui nous avons posĂ© la question de savoir comment juger Segal, a rĂ©pondu ceci : "C’est Ă©norme comme situation, comme attitude, venant de Vincent Segal, que j’ai rencontrĂ© en 86 Ă  Pigalle, je me souviens : il Ă©tait curieux de tout, de musique mandingue, etc. Je crois qu’il dĂ©butait et je sentais justement son ouverture. Cela ne me surprend pas de sa part. L’avenir d’une certaine expression de l’art dĂ©pend de telles initiatives. Je pense que ça ne peut que grandir son expression, ça veut dire qu’on peut le dĂ©couvrir sous mille maniĂšres, parce que l’ĂȘtre humain est multiple ".

Mais comment le classer au vu de ces expĂ©riences ? Au-delĂ  de l’instrumentiste, qu’est-il aprĂšs T-Bone Guarnerius et toutes ses autres collaborations ? A question simple, rĂ©ponse simple. Segal refuse les Ă©tiquettes. " Il y a Ă©normĂ©ment d’artistes de ma gĂ©nĂ©ration et dans tous les pays du globe que je connais, qui ont effectivement ce problĂšme de classification, parce qu’on a grandi avec des cultures diffĂ©rentes, on a brassĂ© les cultures
Et donc ce qu’on fait est un peu un mĂ©lange de tout ce que nous avons connu dans notre vie. D’avoir jouĂ© avec des musiciens variĂ©s, d’avoir grandi dans des quartiers oĂč les gens venaient de pleins d’univers
" influe forcĂ©ment sur les compos. Autrement dit, sus aux barriĂšres. La musique est un langage sans frontiĂšres. Et ce n’est pas Segal qui affirmerait le contraire ?

Vincent Segal T-Bone Guarnerius Label Bleu) 2003

Soeuf  Elbadawi