ParisÂ
06/05/2003 -Â

Doudou Nâdiaye Rose Jr, Lokua Kanza, Ray Lema, Pierre Akendegue le convient dans leurs cuisines sonores. Aux musiques africaines, il associe le son de son violoncelle pour varier les plaisirs. Papaâs Culture le happe au passage. Il sâagit dâun groupe californien aux cĂŽtĂ©s duquel il enregistre un disque aux Etats-Unis. Nana Vasconcelos, gĂ©nie brĂ©silien, lâintĂšgre un moment dans son groupe, sĂ©duit par son doigtĂ©. Segal tournera avec succĂšs aux cĂŽtĂ©s de M. le Français, de Wemba le ZaĂŻrois, dâOhandja le Camerounais ou encore de Cesaria la Cap-Verdienne. Il tentera une aventure expĂ©rimentale avec lâOlympic Gramophon oĂč sĂ©vissaient le sax de Julien Loureau et les baguettes de Cyril Atef, le batteur avec qui il fondera Bumcello par la suite. Un duo postmoderniste et recycleur de sons world sur fond dâĂ©lectro. Autant dire que Segal devient avec le temps un "butineur" de premiere classe en matiĂšre dâĂ©changes sonores. Il a mĂȘme fricotĂ© avec la basse Ă©lectrique pour mieux Ă©prouver son inspiration au service des autres.
Que rajouter de plus? Sinon que lâoiseau a su durant toutes ces annĂ©es se construire un univers devenu incontournable, univers dont se nourrissent avec envie nombre de compositeurs aujourdâhui. On exhibe, on compare, on discute le son Segal, dĂšs quâon Ă©voque les surdouĂ©s du cello. Lui en rit. Sans Ă©clats. Car lâhomme est modeste. Il remercie aussi ses parents. Sans eux, il nâaurait probablement jamais connu le bonheur des classes musique tout jeune. A lâĂąge de six ans, il Ă©tait dĂ©jĂ au conservatoire de Reims. Sans eux, il ne serait certainement pas devenu ce musicien tous terrains, qui piste les musiques du monde, comme dâautres cherchent la sagesse sur des terres lointaines. Puis arrive le jour oĂč lâon aligne un premier bilan de parcours. Le jour oĂč lâon sort son premier album, rĂ©flĂ©chi de bout en bout. Le jour oĂč lâon devient soi-mĂȘme la tĂȘte dâaffiche de service.
Que faire ? Que dire ? Lorsque Pierre Walfisz, directeur artistique de Label Bleu, lui propose de rĂ©flĂ©chir Ă un album, lui rĂ©pond par un concept. Un projet dâalbum oĂč lâon rĂ©unirait quelques-uns de ses amis sur la scĂšne ou en studio sous le contrĂŽle de son violoncelle. Des artistes qui lui sont chers, Ă qui il propose le deal suivant : "Enregistrer votre musique [âŠ] mais dans mes conditions. Juste en duo. Câest-Ă -dire avec ta voix, si câest un chanteur, ton instrument, mon violoncelle, acoustique ou Ă©lectrique, suivant mes envies". Lâoccasion de faire Ă©couter quelques pointures consacrĂ©es sous un angle inattendu. Montrer par exemple comment il apprĂ©hende lâunivers de Malik Mezzadri (Magic Malik), flĂ»tiste adulĂ© de sa gĂ©nĂ©ration, avec qui il collabore, dire "comment moi je lâentends depuis tant dâannĂ©es, quand je vais chez lui, quand on travaille, quand on est en vacances. Câest Ă dire quand on est juste tous les deux dans une piĂšce, flĂ»te et violoncelle. Il nây a pas que Magic Malik avec quinze musiciens ou dix musiciens Ă©lectriques". Idem avec le Camerounais Ohandja sur deux titres de cet album. " Mama Ohandja est un de mes professeurs. Il mâa formĂ©, il mâa appris Ă jouer la basse Ă©lectrique. Pour une fois, je voulais jouer une piĂšce de lui, une piĂšce dâorigine traditionnelle, un bikutsi quâil jouait dĂ©jĂ au xylophone, un bikutsi funĂ©raire, avec mon violoncelle acoustique ".RĂ©sultat ? T-Bone Guarnerius. Un album qui sonne comme une sorte de portfolio musical, qui nous promĂšne dans des univers aussi divers que ceux du tromboniste Glenn Ferris, de lâaccordĂ©oniste Pallisco ou de Vic Moan Ă la mandoline, pour en citer encore trois autres. Un album nourri de petites conversations entre amis. " Câest vrai quâon peut revisiter beaucoup de choses avec mon instrument comme un mĂ©dium. Mais ce mĂ©dium a besoin dâune conversation. Absolument ! " DâoĂč lâhumeur partageuse qui lâaccompagne sur chacun des morceaux. LĂ est le vrai plaisir de lâinstrumentiste. T-Bone Guarnerius est un album qui aurait Ă©galement pu se couler -comme bĂ©ton- dans un genre bien dĂ©terminĂ© mais qui a prĂ©fĂ©rĂ© emprunter dâautres sentiers, allant du bikutsi au jazz, en nâoubliant pas la pop expĂ©rimentale. Un album enfin dont les dix-sept titres ont tous Ă©tĂ© enregistrĂ©s in situ. Dans des conditions particuliĂšres. Au Nagra ou avec un DAT. Et dans des lieux inattendusâŠLa place des Vosges Ă Paris, un bout de route, au coin dâun feu ou encore dans une forĂȘt.

Lâoiseau migrateur adore -vous lâaurez compris- les expĂ©riences inattendues. Sur T-Bone Guarnerius, cela donne entre autres bizarreries un afro-beat sans batterie, avec un rĂ©veil en guise de rythmique, posĂ© sur un bout de route parisienne, avec des bruit de voitures tout autour et la guitare de SĂ©bastien Martel qui converse avec son violoncelle. Cela donne Ă lâensemble de lâalbum une tonalitĂ© incontestablement plurielle. Un album concept en somme, qui sâĂ©coute avant tout comme un objet musical non identifiable [OMNI].
SignĂ© par un artiste tout aussi inclassable, capable de traverser les genres et les frontiĂšres figĂ©es par la musique-business, en toute quiĂ©tude. Cheick Tidiane Seck, musicien passe murailles dâorigine malienne, Ă qui nous avons posĂ© la question de savoir comment juger Segal, a rĂ©pondu ceci : "Câest Ă©norme comme situation, comme attitude, venant de Vincent Segal, que jâai rencontrĂ© en 86 Ă Pigalle, je me souviens : il Ă©tait curieux de tout, de musique mandingue, etc. Je crois quâil dĂ©butait et je sentais justement son ouverture. Cela ne me surprend pas de sa part. Lâavenir dâune certaine expression de lâart dĂ©pend de telles initiatives. Je pense que ça ne peut que grandir son expression, ça veut dire quâon peut le dĂ©couvrir sous mille maniĂšres, parce que lâĂȘtre humain est multiple ".Mais comment le classer au vu de ces expĂ©riences ? Au-delĂ de lâinstrumentiste, quâest-il aprĂšs T-Bone Guarnerius et toutes ses autres collaborations ? A question simple, rĂ©ponse simple. Segal refuse les Ă©tiquettes. " Il y a Ă©normĂ©ment dâartistes de ma gĂ©nĂ©ration et dans tous les pays du globe que je connais, qui ont effectivement ce problĂšme de classification, parce quâon a grandi avec des cultures diffĂ©rentes, on a brassĂ© les culturesâŠEt donc ce quâon fait est un peu un mĂ©lange de tout ce que nous avons connu dans notre vie. Dâavoir jouĂ© avec des musiciens variĂ©s, dâavoir grandi dans des quartiers oĂč les gens venaient de pleins dâuniversâŠ" influe forcĂ©ment sur les compos. Autrement dit, sus aux barriĂšres. La musique est un langage sans frontiĂšres. Et ce nâest pas Segal qui affirmerait le contraire ?
Soeuf Elbadawi
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