ParisÂ
21/05/2003 -Â
Bien avant de graver sur disque tout le bien que lâon pense dâeux, la formation A.S Dragon sâest forgĂ©e une rĂ©putation Ă coups de prestations scĂ©niques enlevĂ©es. Toujours plus dense, Ă©lectrique et dĂ©glinguĂ©e, leur formule rock-pop psychĂ©-Ă©lectro sâest largement bonifiĂ©e du temps oĂč ils assuraient le backing band de lâunique tournĂ©e de l'Ă©crivain Michel Houellebecq et les poĂšmes dĂ©sespĂ©rĂ©s de son disque PrĂ©sence Humaine. Dans ses livres comme en interview, impossible dâenvisager en fond sonore une orchestration formatĂ©e, doucerette et linĂ©aire. Ces mercenaires affranchis aux sonoritĂ©s pop-Ă©lectro-psychĂ©, profitent de lâoccasion pour se mettre en jambes. Les derniers boulons sont posĂ©s lors de lâultime date de la tournĂ©e, quand lĂąchĂ©s par Houellebecq, la formation dĂ©cide quand mĂȘme dâassurer le spectacle. Ce concert est Ă marquer dâune pierre blanche : "Le meilleur de la tournĂ©e", selon MichaĂ«l Garçon, prĂ©posĂ© aux synthĂ©s cosmiques. Pour cet Ă©chappĂ© de lâĂ©quipĂ©e Ă©lectro Kojak qui il y a quelques annĂ©es, a rejoint lâĂ©quipe Tricatel, "il [nous] a fait prendre conscience de la valeur de [notre] collectif, au-delĂ de[notre] statut dâaccompagnateurs".
Un avis partagĂ© par Bertrand Burgalat lorsquâil les dĂ©couvre avec lâĂ©crivain sur scĂšne Ă Rennes. EmballĂ© par le groupe encore sans nom, le boss du label Tricatel, justement, leur propose illico de poursuivre dans son Ă©curie, enregistrer et sortir un disque. Comme entrĂ©e en matiĂšre, on a vu pire. Sâensuit une tournĂ©e avec le sieur Burgalat en solo sous le nom dĂ©posĂ© A.S Dragon, rien Ă voir avec le club de foot polynĂ©sien (si, si, allez vĂ©rifier!). On retrouve encore Peter Van Poehl Ă la guitare et Fred Jimenez Ă la basse, tous deux remplacĂ©s par la suite. Cela donnera un peu plus tard un disque intitulĂ© Bertrand Burgalat meets A.S Dragon.
Avec quelques rĂ©fĂ©rences en matiĂšre dâintĂ©gritĂ© et des concerts furieux, est-il encore justifiĂ© que des pisse-vinaigre viennent soupçonner, en ces temps de revival rock, un opportunisme habilement placĂ©? "Il nây a rien de prĂ©mĂ©ditĂ© dans le fait que lâon soit peut-ĂȘtre lĂ pile au bon moment", rĂ©torque HervĂ© Bouetard, prĂ©posĂ© marteleur de fĂ»ts. "Le groupe Montecarl dans lequel je jouais avec StĂ©phane (Salvi, guitariste actuel dâA.S Dragon, ndlr) a fait du garage cinq-six ans avant que ça ne revienne. En mĂȘme temps je comprends, car la presse sâest emballĂ©e pendant une pĂ©riode durant laquelle nous ne jouions pas, et ça nous a emmerdĂ©s de ne pas pouvoir justifier ces articles sur disque."
Quoiquâil en soit, la biographie importe peu pour ceux qui se considĂšrent au complet, dans cette formation Ă cinq: "Le passĂ© nâest vraiment pas le plus important, explique HervĂ©,car le dĂ©but de lâhistoire correspond vĂ©ritablement Ă lâarrivĂ©e de Natasha. Câest vrai quâune partie du groupe existait un petit peu avant, que lâon sâappropriait les compositions des autres sur scĂšne, que notre son sâest construit pendant cette pĂ©riode. Mais la patte dĂ©finitive A.S. Dragon, câest lâarrivĂ©e de Natasha." Cette hybride entre muse et front-woman, fut rencontrĂ©e non pas "dans les chiottes du Pulp mais dans les soirĂ©es que [nous] frĂ©quentions", choisie, non pas sur un coup de tĂȘte, mais parce quâelle remplit la part de rĂȘve de ces routards grisĂ©s Ă lâĂ©vocation dâun pied de micro aux allures de femme costaude, charismatique, Ă©lectrique et sexy. Sa virginitĂ© quant Ă la musique? Cadeau. AprĂšs une formation en danse contemporaine Ă lâacadĂ©mie de Martha Graham Ă New York, elle reconnaĂźt quâexceptĂ© "la salle de bains", elle nâa aucune expĂ©rience. AprĂšs rĂ©flexion, elle trouve quand mĂȘme que son passage "fut quelque part formateur pour la voix, puisque tout le travail se base sur la respiration du bassin." Mais câest justement cette fraĂźcheur dĂ©complexĂ©e, ses Ă©clairs suaves et dĂ©chirĂ©s qui donne toute lâaccroche Ă sa voix.
La chanteuses sortie de nulle part sâavĂšre experte en braillements et caresses audio. "On cherchait une chanteuse avec de lâĂ©nergie, comme-ci, comme-ça, enfin le chaĂźnon manquant au groupe. De plus, elle sâest naturellement mise en avant, câest le rĂŽle du chanteur et elle a Ă©tĂ© choisie pour ça. Dans nos rĂȘves, câĂ©tait elle, on est encore sur notre petit nuage" confie Salvi, dans la tradition des guitaristes prĂ©fĂ©rant les expressions soniques aux explications superficielles. Mais le rĂȘve est-il le mĂȘme pour tout le monde quand, sans expĂ©rience il faut intĂ©grer une formation dĂ©jĂ rĂŽdĂ©e, dans laquelle il faut en plus du rĂŽle de chanteuse en assurer les textes? "Pourtout ce qui concerne la scĂšne, ça sâest fait tout de suite trĂšs bien parce que jâaime ça, jây suis assez Ă lâaise. Par contre, pour ce qui est de lâĂ©criture des textes, je nâen avais jamais Ă©crits jusquâĂ A.S Dragon. Les premiers que jâai couchĂ©s Ă©taient trĂšs longs, trĂšs fournis, il y avait Ă©normĂ©ment de dĂ©bit. Je me suis ensuite rendu compte de leur importance rythmique. Sur SorciĂšre par exemple, câest slammĂ© plus que mĂ©lodique.Finalement jâen ai co-Ă©crit une bonne partie avec des proches. Au total, on est cinq responsables des textes, Baudelaire y compris." En anglais comme en français, lâutilisation de lâun aux dĂ©pends de lâautre reste affaire dâharmonie, un terrain sur lequel le premier garde quelques longueurs dâavance. Aux Anglais les textes dans la tradition rockân roll, "un peu sexe, un peu provoc, un peu nâimporte quoi, mais surtout musical", aux Français les mĂȘmes, mais câest quand mĂȘme Baudelaire qui sây colle "parce que jâai flashĂ© sur le texte, et quâil colle parfaitement au morceau."
De toute façon, pour peu que lâensemble reste cohĂ©rent et que ça vienne du coeur, on ne va pas faire la fine bouche. Ni sur la libertĂ© que prend le club des cinq avec ses morceaux. TriturĂ©s ici, distordus lĂ , leur seule cohĂ©sion est dans la dispersion. Dans lâalternance de chansons Ă la construction classique, "il fallait faire des morceaux plus efficaces, plus couplet-refrain et rentre-dedans, afin dâĂ©quilibrer avec ceux plus dĂ©structurĂ©s, assez longs comme Spank On Me, Night Time, sur lesquels les textes sont venus se coller." Des restes des sessions live avec Houellebecq et Burgalat? "Oui, câest possible, certains automatismes sont encore palpables sur des morceaux comme Night time, Drowning, Spank⊠qui jouent sur la longueur et les ambiances" confirme HervĂ©. Une volontĂ© affichĂ©e de conserver sur le disque lâĂ©nergie scĂ©nique de ce cocktail explosif. Une identitĂ© soignĂ©e Ă la spontanĂ©itĂ©. "En fait, lâarrivĂ©e en studio sâest faite immĂ©diatement aprĂšs avoir fait quelques concerts, le but Ă©tait de les transposer sur bandes. Garder en tĂȘte cette orientation live de notre musique Ă©tait aussi le moyen de suivre une idĂ©e directrice plutĂŽt que de sâenterrer comme dâautres pendant des mois, des annĂ©es Ă chercher le truc ultime⊠le piĂšge, poursuit HervĂ©,et puis chacun ayant ses idĂ©es, faire des choix Ă cinq serait devenu beaucoup plus compliquĂ©. Au total, cela nous a pris cinq semaines tout compris."
Dans le paysage dâun rock français en mouvement mais encore loin dâĂȘtre glorieux, lâarrivĂ©e dâA.S Dragon est saluĂ©e le torse mouillĂ©. Sans pour autant passer pour une locomotive, ("on serait plutĂŽt train fantĂŽme."), la tournĂ©e est attendue de pied ferme. On lâimagine dĂ©jĂ bouclĂ©e : "Pas vraiment, pour lâinstant la tournĂ©e reste quand mĂȘme un bien grand mot, environ une dizaine de dates pour lâinstant sur toute la France." Un comble.
Pascal Bagot
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31/05/2000 -Â