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Chroniques reggae/ragga

Kana, Daddy Mory et Jim Murple Memorial


Paris 

27/05/2003 - 

Le reggae et le ragga sont en France des genres qui mĂȘme s'ils ne squattent pas les trois premiĂšres places des hit-parades, obtiennent un certain succĂšs. Avant la sortie d'ici quelques jours du nouveau Tryo, RFI Musique vous propose les chroniques des disques de Kana, Daddy Mory (ex-Raggasonic) et du groupe Jim Murple Memorial.



Kana Entre frĂšres... (Pama/BMG)

En 2002, Kana et Magic System ont connu des destins similaires en trouvant ce mĂȘme chemin tortueux et irrationnel qui mĂšne au succĂšs avec des chansons sorties plusieurs annĂ©es auparavant sans que personne n’y prĂȘte alors attention.

Si l’histoire de la rĂ©surrection de 1er Gaou, le tube des rois ivoiriens du zouglou, est bien connue, celle de Plantation l’est moins alors qu’elle comporte autant d’improbables rebondissements. Le morceau n’existait mĂȘme pas quand deux des membres du groupe de reggae français Kana sont partis mixer leur premier album au SĂ©nĂ©gal dans les studios de Youssou N’Dour il y a presque quatre ans. Sa naissance n’est due qu’à une journĂ©e d’inactivitĂ© que les deux musiciens ont mise Ă  profit pour composer Ă  la guitare une mĂ©lodie toute simple et l’enrober d’un texte au style enfantin et humoristique sur un sujet qui n’a pourtant rien de consensuel: la culture du cannabis!

Le premiĂšre version, acoustique, est aussitĂŽt ajoutĂ©e sur le disque et, quelques semaines plus tard, la formation au complet en enregistre une seconde Ă  Paris, qui ne sort qu’en single. Kana est sur la scĂšne de Bercy en juin 2000 pour ouvrir le festival reggae qui se tient lĂ  chaque annĂ©e devant 16.000 personnes, mais leur rĂ©pertoire ne retient pas l’attention. Suivent deux annĂ©es au cours desquelles le groupe existe par les concerts, modifie ses effectifs et recrute un nouveau batteur, puis un nouveau bassiste qui avait jouĂ© aux cĂŽtĂ©s du chanteur Kali, au sein de 6Ăšme Continent. L’équipe envisage un second album et cherche une nouvelle maison de disques pour distribuer ses produits. BMG, avec qui ils font alors affaire, dĂ©cide de relancer Plantation fin 2002.

La tentative s’avĂšre fructueuse car les radios jouent le jeu et le public suit: la chanson se vend Ă  350.000 exemplaires! Les membres du groupe vivent le succĂšs Ă  distance: ils sont Ă  ce moment-lĂ  Ă  Dakar, de nouveau au studio Xippi de Youssou N’Dour oĂč leur ingĂ©nieur du son a ses habitudes. Sur les tĂ©lĂ©s africaines, ils dĂ©couvrent le clip qu’ils ont tournĂ© juste avant leur dĂ©part. Pour le seconde fois, ils enregistrent hors de France. Trois ans plus tĂŽt, c’est Ă  l’üle Maurice qu’ils avaient dĂ©ballĂ© leurs instruments. De ce voyage dans l’ocĂ©an Indien, il leur reste des souvenirs qui ont inspirĂ© Zip, le parolier et leader de Kana, pour Ă©crire Pirogue.

FidĂšle au reggae "roots", Entre frĂšres... contient des morceaux dans la lignĂ©e de Plantation, que l’on retrouve dans une version plus tonique, rappelant parfois le style de Mister Gang ou celui plus latin de Manu Chao et Sergent Garcia lorsqu’ils sont chantĂ©s en espagnol. Moins incisifs et moins ciselĂ©s que ceux de Tryo, les textes reflĂštent le mĂȘme Ă©tat d’esprit bon enfant, quitte Ă  cĂ©der Ă  la facilitĂ© comme dans Pas de problĂšmes Ă  l’optimisme bĂ©at. Sans complexe, Zip ne cherche pas Ă  compliquer les choses, qu’il s’agisse de raconter les soirĂ©es passĂ©es en compagnie de son frĂšre sur les plages mĂ©diterranĂ©ennes Ă  jouer du djembĂ© dans Entre frĂšres, ou de revenir dans L’Escargot sur son dĂ©part de Perpignan pour rejoindre Ă  Paris ses copains avec lesquels il faisait de la musique sept ans plus tĂŽt. Des histoires ordinaires dans lesquelles chacun peut se reconnaĂźtre.



Daddy Mory Ma Voix Résonne (Subdivision/BMG)

"Aigri", c’est l’adjectif qu’emploie le plus souvent Daddy Mory pour dĂ©crire son Ă©tat d’esprit aprĂšs la disparition de son groupe Raggasonic en 1999. IncarcĂ©rĂ© quatre mois aux Antilles pour dĂ©tention de marijuana cette annĂ©e-lĂ , il apprend Ă  sa sortie de prison que Big Red, son acolyte au sein du duo ragga français, est en train de prĂ©parer son premier disque solo. La belle aventure, marquĂ©e par le succĂšs de deux albums vendus chacun Ă  plus de 200.000 exemplaires, prend subitement fin. Pendant que l’un fanfaronne en affirmant que Raggasonic est mort et qu’il en est le seul survivant, l’autre tente de se reconstruire un moral. Et une image. Plus personne ne croit en lui. Le deejay talentueux passe tout Ă  coup pour un droguĂ©, un dĂ©linquant. Son entourage se vide, sa maison de disques - un label de Virgin- ne fait aucune difficultĂ© pour lui rendre son contrat quand il vient le demander. Ne reste que la famille. C’est elle qui l’empĂȘche de sombrer dans le gouffre de l’autodestruction vers lequel son tempĂ©rament de scorpion l’entraĂźnait, qui le pousse Ă  frĂ©quenter de nouveau l’univers des sound systems oĂč il a fait ses dĂ©buts et oĂč ses performances au micro restent trĂšs apprĂ©ciĂ©es.

Tout en multipliant les participations Ă  des compilations de reggae français, Mory se jette enfin Ă  l’eau en solo en 2001 avec KisdĂ©s 2, un CD 4 titres fait Ă  la hĂąte pour accompagner sa tournĂ©e avec Nuttea et Lord Kossity. Tout semble prĂȘt pour son grand retour, que sa nouvelle maison de disques annonce imminent. Et puis, rien. Jusqu’au printemps 2003. Le retard serait-il dĂ» Ă  ce manque de professionnalisme qu’on a reprochĂ© Ă  l’artiste martinico-malien? L’intĂ©ressĂ© donne une toute autre explication: "L’album est prĂȘt depuis presque deux ans, mais BMG (sa maison de disques, ndlr) prĂ©fĂ©rait attendre le feu vert de la radio Skyrock (spĂ©cialisĂ©e en rap/ragga, ndlr). Personnellement, je trouve ça idiot. Il y a plein d’artistes qui sont diffusĂ©s mais qui ne vendent pas de disques, ça ne veut rien dire." D’autant plus que le premier single Ambiance, en duo avec le rappeur Busta Flex et rĂ©alisĂ© par le fils de Pierre Bachelet, reflĂšte assez mal le contenu global de Ma Voix RĂ©sonne. "Dans cet album, j’ai voulu reprĂ©senter le reggae sous toutes ses formes, du ska au dub en passant par le boggle, et faire aussi la musique que j’aime: le ragga hip hop. C’est ma couleur", rĂ©sume Mory qui reconnaĂźt ne pas avoir eu envie de s’écarter du chemin musical tracĂ© par Raggasonic. Il en a juste profitĂ©, au passage, pour l’élargir car parler des rastas ou faire un morceau de soca n’était pas envisageable du temps de sa collaboration avec Big Red. Bien qu’il dise avoir laissĂ© de cĂŽtĂ© les textes qu’il juge "trop hardcore" Ă©crits pendant son incarcĂ©ration pour conserver ceux qui sont moins personnels, celui de De quoi sera fait demain? donne une idĂ©e des tourments qui agitent cet artiste pas encore trentenaire. Avec sa forme acoustique, ce morceau - qui est celui dont il est le plus fier - laisse entrevoir d’autres aspects du potentiel crĂ©atif de Daddy Mory, qu’il exploitera Ă  coup sĂ»r quand il aura, dĂ©finitivement, tournĂ© la page.



Jim Murple Memorial Let’s Spend Some Love (Pias)

Jim Murple Memorial serait en droit d’espĂ©rer le prix de l’album le plus vieux de l’annĂ©e, si cette rĂ©compense existait. Let’s Spend Some Love semble tout droit sorti des annĂ©es 50-60, au point que l’on se met Ă  douter qu’il ait Ă©tĂ© rĂ©ellement enregistrĂ© Ă  la fin de l’annĂ©e passĂ©e. Au cĂŽtĂ© rĂ©tro du rĂ©pertoire que ses auteurs qualifient de " rhythm & blues jamaĂŻcain ", s’ajoute le charme d’un son Ă  l’ancienne. Pour conserver la sonoritĂ© authentique de leur musique, les musiciens de ce groupe basĂ© en rĂ©gion parisienne ont prĂ©fĂ©rĂ© utiliser des techniques d’enregistrement rudimentaires, avec un matĂ©riel qui l’est tout autant, plutĂŽt que de faire appel Ă  la technologie numĂ©rique des studios modernes : " A partir du moment oĂč tu commences Ă  dĂ©couper la musique en sĂ©quences, puis Ă  les recoller comme un puzzle, c’est forcĂ©ment au dĂ©triment des rĂ©sonances. Or, il se trouve que l’on joue avec des instruments qui ont une utilisation acoustique : une contrebasse, une batterie rĂ©glĂ©e de maniĂšre trĂšs lisible, une guitare acoustique... ", explique Romain, guitariste, pour qui " les harmonies et les rĂ©sonances ont une logique. C’est ce qui donne la chaleur. "

AprĂšs tout, c’est Ă©galement avec un studio quatre pistes qu’à Kingston, dans les annĂ©es 60, Coxsone Dodd a enregistrĂ© des milliers de 45 tours qui servent aujourd’hui encore de fonds de rĂ©fĂ©rence au reggae. Les membres de Jim Murple Memorial le savent bien, car tous ont en commun l’amour de la musique jamaĂŻcaine, avec un fort penchant pour cette Ă©poque " d’une richesse incroyable ", bien avant que Bob Marley ne soit une star, lorsque ses compatriotes et lui adaptaient Ă  leur façon les chansons diffusĂ©es par les radios amĂ©ricaines. Depuis sept ans, ils se sont rĂ©unis pour s’employer Ă  faire revivre ce mĂ©lange de rhythm & blues, de rock, de jazz, avec toujours un zeste de ska ou de reggae. Un premier disque composĂ© exclusivement de reprises leur a permis de se faire la main avant de s’approprier ce style avec leur propres compositions et des textes qui s’ouvrent dĂ©sormais au français, mĂȘme s’ils continuent Ă  revisiter avec parcimonie quelques anciens morceaux.

De Just Squeeze Me, composĂ© par Duke Ellington dans les annĂ©es 40 et rejouĂ© en reggae, Ă  Et bailler et dormir que Charles Aznavour avait Ă©crit il y a un demi-siĂšcle et confiĂ© au chanteur Eddie Constantine, en passant par un thĂšme du pianiste français Raymond Fol qu’Art Blakey jouait sur la bande originale du film Les Liaisons dangereuses dans sa version de 1959 rĂ©alisĂ©e par Roger Vadim, les trois reprises prĂ©sentes sur leur quatriĂšme album Let’s Spend Some Love suffiraient presque Ă  dĂ©limiter le terrain de jeu dans lequel Ă©volue Jim Murple Memorial. Mais ces banlieusards qui trouvent " ridicule " de mettre leur photo sur la pochette possĂšdent un autre atout irrĂ©sistible : entendre la voix - elle aussi anachronique - de Nanou, la seule femme du groupe, c’est retrouver immĂ©diatement l’atmosphĂšre insouciante des clubs de jazz oĂč l’on venait danser, s’amuser. Une dĂ©licieuse lĂ©gĂšretĂ©.

Bertrand  Lavaine