
Ces reprises, immortalisĂ©es en version originale par Sinatra mais aussi par des centaines dâinterprĂštes, du jazz au music-hall et Ă la comĂ©die musicale, sont lâoccasion de traverser toutes les atmosphĂšres musicales, du grand orchestre Ă la petite formation de club de jazz (on croise donc BirĂ©li LagrĂšne, Florin Niculescu, Manu Dibango, Toots Thielemans et Philip Catherine ou Carla Bruni et VĂ©ronique Sanson Ă la seconde voix). Occasion Ă©galement, pour l'artiste, de retrouver, quelques lustres aprĂšs leurs grandes collaborations des annĂ©es 70, lâarrangeur et chef dâorchestre Jean-Claude Petit pour la rĂ©alisation de ces chansons aux textes français signĂ©s de Maxime Le Forestier, David Mc Neil, Alain Souchon, Jean-Loup Dabadie, Carla Bruni ou Benjamin BiolayâŠ
Vous nâinterprĂ©tez sur cet album que des chansons du rĂ©pertoire de Frank Sinatra. VoilĂ qui risque de dĂ©payser vos fans ?
Mon choix est toujours d'apporter quelque chose de nouveau Ă chaque disque, par les auteurs, les arrangements, la direction prise... LĂ , c'est assez radical, jâen conviens. Alors que les Anglo-saxons dĂ©couvrent cette musique au biberon, elle est trĂšs peu connue en France. Câest le public amateur de jazz qui connaĂźt ce rĂ©pertoire, parce que ces chansons, Ă©crites pour la comĂ©die musicale, ont Ă©tĂ© rĂ©cupĂ©rĂ©es par les jazzmen. Quand jâai fait mon concert Ă New York il y a quelques annĂ©es, jâen avais parlĂ© avec Phil Ramone. Puis lâidĂ©e a fait son chemin, et Bertrand de Labbey (manager de Julien Clerc, ndlr) est revenu Ă la charge il y a un an. Il me fallait un cadre et ça a Ă©tĂ© le coffret
Les Années Capitol de Sinatra. Pourtant, je ne suis pas trÚs fan, a priori. Il y a un ou deux disques incontournables, évidemment -
Sinatra at the Sands, accompagnĂ© par lâorchestre de Count Basie dirigĂ© par Quincy Jones, lâannĂ©e de ses cinquante ans, en 1966 et aussi
The Main Event, le disque de son retour au Madison Square Garden en 1974. Mais Ă part ça, je nâĂ©tais pas un grand auditeur de Sinatra. Jâai donc cochĂ© les chansons qui me plaisaient, jâai confrontĂ© ma liste Ă celle de Bertrand et je suis allĂ© chercher les Ă©ventuelles autres versions.
Pendant ma tournĂ©e, jâai demandĂ© Ă mes musiciens de relever les grilles dâaccords des chansons pour que je puisse me les rĂ©approprier au piano, que jâapprenne Ă les chanter comme si câĂ©tait moi qui les avait Ă©crites. Une fois ce travail achevĂ©, jâai appelĂ© les auteurs.
Ont-ils été faciles à convaincre ?
Les Français, mĂȘme les professionnels, connaissent paradoxalement assez mal ce rĂ©pertoire. En outre, ils considĂšrent volontiers que les Anglo-saxons sont des primates pour les textes. Certes, il y a des chansons un peu cucul, comme chez Ira Gershwin, mais ils se sont rendu compte que ce sont souvent des chefs dâĆuvre pour les paroles autant pour les musiques. Maxime, par exemple, qui ne connaissait pas cet univers, sâest passionnĂ© pour le travail de ces gens-lĂ .
La tonalitĂ© gĂ©nĂ©rale de lâalbum est plutĂŽt jazz et on sent bien que lâenregistrement a Ă©tĂ© dĂ©tendu.
Je me suis dit dĂšs le dĂ©part quâil fallait que je fasse ce disque avec Jean-Claude Petit. Câest un projet dâamour musical, un disque dans lequel il fallait que les musiciens soient contents. Alors, nous voulions trois ou quatre intervenants prestigieux de jazz français pour donner un cachet au projet, mais traiter chaque chanson diffĂ©remment pour rendre hommage Ă toute cette chanson amĂ©ricaine que jâaime tant.
Autant le travail de prĂ©paration a Ă©tĂ© long et minutieux, autant lâenregistrement a Ă©tĂ© rapide. On a essayĂ© de faire une ou deux chansons en direct avec soixante musiciens, en clin dâoeil Ă Frank Sinatra et aussi parce que les chansons sây prĂȘtaient bien. De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, jâai enregistrĂ© toutes les chansons en direct avec les musiciens mais, Ă©videmment, jâen ai repris certaines ensuite. Sur
Une fille dâenfer (Witchcraft), la prise en direct avec lâorchestre Ă©tait particuliĂšrement bien placĂ©e avec la rythmique, alors nous avons gardĂ© les trois quarts de la voix.
En fait, on a enregistrĂ© comme dans les annĂ©es 70 avec Jean-Claude: on a tout fait en quinze jours, mixage compris. Et je dirais que câest pour moi rafraĂźchissant: les machines câest bien joli, mais on perd beaucoup de spontanĂ©itĂ© en passant trop de temps en studio.
Mais vous ĂȘtes rĂ©putĂ© pour ĂȘtre un perfectionniste dâune patience infinie en studioâŠ
Et bien, lĂ , il y a une ou deux chansons que jâaurais refaites... Je trouve par exemple que
Tu viens dans ma tĂȘte (You Go To My Head) nâest pas suffisamment timbrĂ©e. Mais si Jean-Claude considĂ©rait quâil y avait ce quâil fallait au niveau du feeling, on gardait la chanson. Alors, on a pu en faire trois ou quatre par jour.
Vous avez trouvé ces chansons faciles à chanter ?
Au contraire, jâai trouvĂ© mes maĂźtres en matiĂšre de chansons difficiles Ă chanter. MĂȘme au niveau de la technique vocale, il faut faire attention: on peut siffler la mĂ©lodie mais les deux tiers de ces chansons sont faussement simples, dĂ©marrent trĂšs, trĂšs bas et finissent trĂšs, trĂšs haut. De plus, elles durent rarement plus de deux minutes trente â câest le fameux
hook: tout doit ĂȘtre vendu en trente secondes, un peu comme dans les chansons des premiĂšres annĂ©es des Beatles.
Cet album sâintitule Studio. Cela veut-il dire que vous ne le porterez pas Ă la scĂšne ?
LĂ , on est en plein dans ce que l'Ă©poque actuelle produit. Quand on travaillait "Ă lâancienne", on ne s'adressait pas Ă des gens dont le mĂ©tier est de penser Ă lâimage. Les quinze premiĂšres annĂ©es, câest Etienne Roda-Gil qui sâoccupait de tout cela. Quand il s'agissait de trouver un titre pour un disque, on prenait une chanson qui correspondait Ă l'idĂ©e qu'on se faisait de l'album -
Jaloux, par exemple - et on construisait une photo autour de ce titre. Pour cet album, nous voulions que le titre et la photo de la pochette rendent l'idĂ©e du projet: une musique d'une certaine pĂ©riode, qu'un chanteur d'aujourd'hui s'est rĂ©appropriĂ©e; un disque dans lequel la musique est primordiale, oĂč l'esprit a soufflĂ© pendant tout l'enregistrement... J'ai trouvĂ© des titres lamentables, les auteurs des chansons n'ont rien trouvĂ© de mieux. Alors, nous avons demandĂ© Ă des gens dont câest le mĂ©tier, qui sont venus en studio nous voir travailler et qui dit qu'il fallait retrouver le look des disques de jazz des annĂ©es 50, une photo sĂ©pia... et ce titre-lĂ , qui n'a rien Ă voir avec les chansons mais qui rĂ©sume bien lâesprit de l'album.
Il se murmure quâun projet dâalbum instrumental est sur le feuâŠ
Mick Lanaro et Michel Colombier ont enregistrĂ© aux Etats-Unis un disque de reprises orchestrales de douze de mes chansons â
Jaloux de tout, La Cavalerie⊠Ce sont des versions un peu
lounge, comme on le fait maintenant, pour lesquelles je leur avais dit de se lĂącher, de faire ce quâils voulaient. Ce disque devrait sortir dans quelques temps.
BertrandÂ
Dicale