ParisÂ
22/08/2003 -Â

Si ces nouveaux acteurs de la scĂšne hip hop font lâunanimitĂ© dans leurs quartiers, le flot de leurs mots a bien du mal Ă se fondre dans les courants majeurs qui drainent la culture populaire. Contrairement Ă leurs aĂźnĂ©s qui avaient su se laisser porter jusquâau succĂšs massif, ces formations se sont trĂšs largement radicalisĂ©s dans leurs discours, cultivant Ă outrance lâesprit ghetto pour mieux asseoir leur crĂ©dibilitĂ© dans la surenchĂšre. Un peu comme ce Bourgeois Gentilhomme qui faisait de la prose Ă son insu, les rappeurs revendiquent une forme dâalter-mondialisme sans le savoir!
Le rap radical porte aujourdâhui les revendications de cette jeunesse qui ne se reconnaĂźt plus dans le sillon de La Marseillaise et qui le chante, parfois sur un mode ultra-violent, se justifiant de composer des Ćuvres de fiction comme le cinĂ©ma se doit de transcender la rĂ©alitĂ©. Info ou intox? Provoc ou cri du cĆur? VoilĂ dix ans, le film de Mathieu Kassovitz, La haine prĂ©disait une terrible explosion des citĂ©s. "Un lascar de butĂ©, deux poulets sacrifiĂ©s" proclamaient Stomy, Passi et Gyneco dĂ©but 95. Quelques annĂ©es plus tard, les ex-ministres et toujours membres de leur Secte(ur) Ă(bdulaĂŻ) ont rĂ©ussi au delĂ de toute attente leur glasnost rap, remballant le discours radical, politiquement incorrect pour lui substituer lâhumour, la drague comme la lĂ©gĂšretĂ© du premier degrĂ© ramassant ainsi le jackpot des ventes.
Seuls les grands frĂšres NTM et IAM sâen sortent intacts, prĂ©servant leur intĂ©gritĂ© au prix d'une pugnacitĂ© futĂ©e. AprĂšs 5 ans dâabsence, IAM affirme aujourdâhui quâil existe en 2003. Le nouvel album Revoir un printemps sera publiĂ© le 16 Septembre.

Pendant ce temps-lĂ , sur le terrain, un rap plus radical paraĂźt. Lâan passĂ©, lâunderground propulsait les teigneux surdouĂ©s de Lunatic. Cette fois, câest la Rumeur qui allume la mĂšche de la sĂ©dition. DĂ©s le premier titre le ton est donnĂ©, les rappeurs du 78 lancent "ne me demande pas de choisir entre la poudre et le plomb/Je suis ce feu qui dĂ©clare dans un champs de coton". En deux mots: Paris/Atlanta, mĂȘme combat et autant en emporte le vent⊠Si le groupe existe depuis 7 ans, il a toujours farouchement arpentĂ© les sentiers de lâunderground; mais ils ont pourtant signĂ© sur une multinationale, preuve que la rĂ©volution nâest pas Ă lâabri des paradoxes. Refusant gĂ©nĂ©ralement de communiquer avec les mĂ©dias y compris spĂ©cialisĂ©s, ils se sont confiĂ©s au mag Radikal. "On est conscient que la tĂ©lĂ© est un terrain minĂ© et que ça peut dĂ©truire en 5 minutes ce que lâon sâest efforcĂ© de construire en dix ans (âŠ) Nous, les rappeurs qui vont Ă la tĂ©lĂ©, on les invite Ă ne pas y aller. A se forger une conscience politique, Ă savoir que les personnes en face sont fonciĂšrement hostiles Ă leur musique et ont pour volontĂ© dâenfoncer leur culture dans une caricature. Nous, on considĂšre que la tĂ©lĂ© câest un terrain ennemi. On a une approche politique. On ne va pas dans le maquis avec une brosse Ă dent". Incontestablement la Rumeur a le sens de la formule.
Ainsi parmi leurs nombreuses invectives que compte leur quatre titres dâinĂ©dits on trouve Nous sommes les premiers surâŠ: "combien de mecs se dĂ©froquent pour passer sur Skyrock". le ton est donnĂ© et la Rumeur frappe du poing jusquâau K.O. total. Et tout le monde en prend pour son grade, du journaliste "vendu" de la presse spĂ© "bercĂ©e dâutopies" aux rappeurs, DJs producteurs zĂ©lĂ©s "regardant le ciel sâassombrir au dessus de leurs tĂȘtes de traĂźtres". Quand Ă lâalbum, il est de cette mĂȘme veine de fiel. La Rumeur attise le ressentiment.

BasĂ©s dans le 94, sur lâaxe Orly-Choisy-Vitry, le collectif de la Mafia K-1 Fry ne fait pas non plus dans la tendresse. Unis autour dâune Afrique utopique ce collectif de stars du rap exhibe ses racines: le 113 (Rim K a des origines algĂ©riennes, AP guadeloupĂ©ennes et MokobĂ© maliennes), Rohff (comorienne), Manu Key (guadeloupĂ©enne) et quelques autres Congolais, Ivoiriens, GuinĂ©ens dâorigine sous lâombre tutĂ©laire du grand frĂšre Kery James (HaĂŻtien dâorigine), pour faire passer sa vision dâune culture urbaine vivante mais aussi pugnace, un rap brut, parfois hardcore mais qui ne frappe jamais en dessous de la ceinture. Sorti au printemps dernier, leur album au titre calembour mi-amer La cerise sur le ghettodraine toujours autant dâĂ©nergie pure et tĂ©nĂ©breuse.
Mais la Mafia nâa tâelle pas un sens des responsabilitĂ©s dans ses textes: "Nous on estime quâen aucun cas avec nos morceaux on va envoyer des jeunes au casse pipe. On est trop conscient quâils peuvent sâimprĂ©gner de nos paroles". Et preuve dâun certain pragmatisme:"Comme dâautres Africains dans le rap français on aurait pu rapper en boubou avec un air sĂ©rieux. Mais on a toujours Ă©tĂ© nous mĂȘmes: des Africains en France qui pensent beaucoup au bled. On aurait pu aussi se limiter Ă parler des problĂšmes en Afrique, mais ce nâest pas notre choix". Avec son style hyper rĂ©aliste et un rap Ă lâefficace simplicitĂ©, avec son argot perso aux formules qui claquent comme des buble gums, Mafia K-1 Fry incarne cette "gĂ©nĂ©ration sacrifiĂ©e" qui se heurte inlassablement aux infranchissables murs des citĂ©s. Heureusement, la lumiĂšre brille toujours au fond du tunnel: "On essaie toujours de donner une note dâespoir".

Electrons libres, consacrĂ©s par une Victoire de la musique, les trois hĂ©ros du 113 publient de leur cĂŽtĂ© une nouvelle version de leur second album 113 fout la merde musclĂ© par sept titres inĂ©dits dont un duo Ă lâefficace fusion rap raĂŻ avec le vĂ©tĂ©ran Cheb Mami. Et si la marĂ©chaussĂ©e nâest pas absente des prĂ©occupations du 113, câest plus pour jouer aux gendarmes et aux voleurs dans la tradition dâAudiard, sans animositĂ© gratuite. Comme sur ce titre Trafic qui file comme un triller mĂ©tissĂ© par le ragga fumant de lâex-Raggasonic, Daddy Mory. "Le dernier message quâon a donner avec ce disqueexplique le 113,câest quâon sent quâon est dans lâurgence et quâil se passe des choses pas bien autour de nous au niveau des banlieusards et des jeunes". Ne chantent-ils pas avec lâex-Lunatic, Booba, qui fait ici une rare et remarquable apparition que "la banlieue câest dangereux!".
Ce nâest pas Sniper qui contestera cette mise en garde. Leur second CD carbure aussi Ă cette urgence urbaine percutant la cible des hits parades. 200.000 exemplaires deGravĂ© dans la roche vendus Ă ce jour. Sans jamais jouer les moralisateurs, le quatuor de la banlieue nord multiplie les alarmes et avec une pointe ragga dĂ©montre pour les gamins qui suivent que "yâa pas de mĂ©rite Ă avoir fait du placard".
Enfin, ce pano"rap"ma ne saurait ĂȘtre complet sans Rocca, le Colombien parisien aux rimes plus affĂ»tĂ©es que lâacier du poignard. Sans jamais se laisser distancer, il sait toujours rester mesurĂ©: "Câest clair que le rap Ă©volue dans un milieu dur et quâil y a parfois des rĂ©percussions directes dans ta vie, contrairement Ă la chanson traditionnelle ou au cinĂ©ma. Il faut faire attention Ă tout ce quâon dit".
Quand Ă la tendresse, elle occupe Ă elle seule une autre branche de cette nĂ©gritude nouvelle vague avec le RNB. Pour preuve la popularitĂ© actuelle de la belle Diamâs et le retour attendu pour septembre du lover grooveur Matt, mais câest une autre histoireâŠ.
Marion Guilbaud
Â
07/02/2003 -Â
23/06/2003 -Â