Bruxelles
26/09/2003 -

Comment est née l’idée de ces rééditions ?
C’est l’idée d’un non-anniversaire. On nous a souvent poussé à fêter notre cinquième, dixième, quinzième et vingtième anniversaire puisque Crammed existe depuis 22 ans. Nous ne sommes pas très branchés sur les commémorations mais là, on s’est dit que le moment était venu de rééditer ces disques issus des années 80 car ils sont vraiment en phase avec ce "revival" que nous connaissons aujourd’hui.
Vous représentez pourtant une facettetrès spéciale de ce "revival" ?
Je trouve qu’on tombe souvent dans les clichés dès qu’on évoque les années 80, ce qui est normal car dans ces cas-là on simplifie tout, on réduit une époque à un son ou un look vestimentaire. Ils nous a donc semblé judicieux de rappeler ces fusions électroniques, rock et world que l’on pratiquait à cette époque, et qui sont plus compréhensibles aujourd’hui qu’en 1983.Et puis, je voulais mettre en avant le label car le public ne sait pas forcément que ce sont les mêmes personnes qui ont découvert les Roumains du Taraf de Haïdouk, Zap Mama et qui sortent les compilations électroniques Freezone.
A l’époque, comment a été perçu l’album Noir et Blanc de Hector Zazou et Bikaye, première fusion entre rythme électronique et musique africaine ?Très bien. Surtout en Angleterre où la presse était dithyrambique. Mais c’était isolé puisqu’il n’y a pas eu d’autres expériences de fusion afro-électro: ce qui a suivi plus tard relevait du collage et non de la collaboration intime entre deux musiciens d’univers différents. On a vu depuis se multiplier les compilations "lounge", ces musiques d’ascenseur de l’an 2000 aux sonorités indiennes ou africaines mais ce n’est que du saupoudrage!

En quoi le fait d’être basé en Belgique vous a-t-il facilité cette ouverture d’esprit musicale ?
Ici, on est pile entre le monde d’Europe du nord et les pays latins. Et le fait d’être dans un pays divisé linguistiquement, nous a habitué à vivre avec d’autres sonorités. Ensuite, le rapport que nous entretenons avec la France joue aussi un rôle important. On a l’impression de vivre en France, alors que vous nous considérez comme des cousins éloignés, mais en Belgique nous recevons vos radios, vos télés, vos médias: on n’a pas ce côté chauvin. Du coup, cette modestie nous pousse à l’ouverture.
Quand on écoute les albums de Zazou ou d’Adrian Sherwood, on est frappé par cette liberté de ton. Ces musiciens se permettaient tout, de mélanger les chants grégoriens avec du reggae, par exemple. Pensez-vous que les artistes d’aujourd’hui aient perdu cet esprit frondeur ?
Je ne pense pas. On continue à tout mélanger, souvent pas avec bonheur certes, mais il y a des contingences techniques: le travail en studio permet tout mais apporte aussi ses limites. Les techniques d’enregistrement de l’époque offraient moins de liberté qu’aujourd’hui mais paradoxalement en apportaient d’avantage. Le dub est un bon exemple: quand on était obligé d’être à trois autour d’une table de mixage, l’un pour les effets, l’autre pour les échos et que vous travailliez alors en analogique, le risque d’accidents et la spontanéité faisaient partie intégrante de l’enregistrement. Aujourd’hui avec les ordinateurs, vous contrôlez toutet certaines fois, cela peut donner des choses stériles.Ce qui est sûr c’est qu’en musique électronique, les gens s’enferment souvent dans des chapelles.
Vous avez développé une nouvelle division Ziriguiboom, consacrée à la scène brésilienne. On a l’impression, comme au début des années 80, que c’est hors de l’Europe que nous viennent les sonorités les plus intéressantes ?
Après cette période de grand mélange, on a eu une scission entre l’électro et les musiques traditionnelles. Avec les musiciens brésiliens, nous sommes revenus à ce mélange électro-acoustique, européen et non européen. Mais ce sont les même gens au sein du label qui travaillent avec le Taraf de Haïdouk et les Brésiliens du Zuco 103.
Ce qui étonnant aujourd’hui, c’est l’engouement par exemple du public pour les musiques tziganes. Le public qui vient au concert des Taraf s’est considérablement rajeuni. Le côté vivant, dynamique et libre de ces musiques trouve un écho auprès d’un public qui écoute aussi de la techno.On n’a pas fini de fusionner.

Trois questions à Hector Zazou: producteur, musicien et auteur en 1983 du fameux Noir et Blancen duo avec Bony Bikaye. Il collabore aujourd’hui régulièrement avec Real World , le label de Peter Gabriel.
Que vous inspire la réédition des albums du début des années 80, dont le vôtre, sur le label Crammed ?
D’un côté, je trouve ça marrant mais d’un autre, j’ai toujours détesté les années 80. Cette époque a été un désastre idéologique et musical. Cette décade a été celle de l’argent et de l’égoïsme. D’ailleurs tout ce qu’on appelle «son des années 80», je le déteste viscéralement. C’est selon moi les prémices de ce qui allait devenir aujourd’hui Star Academy: la musique devient alors un business et perd son innocence. Les années 90 sont plus intéressantes: le mouvement world music s’est imposé et a permis des rencontres passionnantes. Mais il n’y a pas un son 90 comme il existe un son épouvantable des années 80: le son des premiers synthétiseurs mal manipulés.
Propos recueillis par Willy Richert
* Festival Crammed avec Zuco 103, Tuxedomoon, Taraf de Haïdouks, DJ Morpheus... :
Dimanche 28 septembre au Botanique de Bruxelles
Lundi 29 septembre au Bataclan de Paris
Mardi 30 septembre au Meldweg d'Amsterdam
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