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Chronique album


Alain Chamfort

Plaisir partagé


Paris 

26/09/2003 - 

Le Dorian Gray de la pop Ă  la française est enfin de retour. Son prĂ©cĂ©dent album Personne n’est parfait Ă©tait sorti le jour de la naissance de sa fille Tess. Six ans plus tard, miss Chamfort junior souffle ses bougies pour le 11Ăšme opus de son papa : Le Plaisir.



RFI Musique : Onze albums en trente ans : Le plaisir, c’est aussi prendre son temps ?
Alain Chamfort :
Oui bien sĂ»r, je le recommande Ă  tous d’ailleurs. Le plaisir, c’est de connaĂźtre son rythme. Moi j’ai besoin de maturitĂ©, de mĂ»rir les choses, Ă  tous les niveaux d’ailleurs. Claude François disait que quand on fait de la scĂšne, il faut avoir deux moments forts, la premiĂšre et la derniĂšre chanson! Je ne suis pas quelqu’un qui sait saisir l’instant et le tirer Ă  son avantage. J’ai besoin de pouvoir trouver mes marques et d’ installer mon tempo intĂ©rieur.

C’est le cĂŽtĂ© zen de cet album ?
(Rires) Je ne sais pas s’il est zen, mais il est juste en tout cas. Juste avec ce que je suis et ce que j’ai envie de dĂ©fendre dans la chanson. De la maniĂšre dont j’ai envie de le faire. Mais je crois que chaque album m’a donnĂ© l’impression d’avoir cette mĂȘme libertĂ©, cette mĂȘme exigence - c’est un grand mot - disons ce mĂȘme besoin de me trouver Ă  ma place dedans, de le faire avec intĂ©gritĂ©. Peut-ĂȘtre que celui-ci arrive Ă  un autre moment,Ă  un moment meilleur oĂč il y a plus de disponibilitĂ© dans la tĂȘte des gens pour l’écouter, trouver une petite attention Ă  mon Ă©gard.

Justement vous n’ĂȘtes pas toujours trĂšs tendre avec vous-mĂȘme. On ce souvient de Ce vieil Alain sur l’album prĂ©cĂ©dent. Et sur celui-ci l’ex embarque tous les disques branchĂ©s ne laissant que les Chamfort !
Je pense que c’est mieux de rire de soi que d’essayer de faire de l’humour sur le dos des autres, c’est la premiĂšre chose. Je trouve aussi que cela fait du bien d’avoir un peu d’autodĂ©rision, c’est salutaire, cela relativise un peu les Ă©vĂšnements qui arrivent ou qui n’arrivent pas d’ailleurs. Car moi je fais les choses avec beaucoup d’envie, avec beaucoup de coeur et beaucoup d’investissement Ă©motionnel. Mais je garde toujours trĂšs prĂ©sent que cela ne reste que de la chanson, mĂȘme si je ne considĂšre pas la chanson comme un art mineur, comme disait Gainsbourg
 Elle a son importance, doit ĂȘtre considĂ©rĂ©e avec respect, mais malgrĂ© tout je sais que j’ai mes propres limites, que ma voix reste fragile, que j’ai ce tempĂ©rament-lĂ , donc je ne peux pas me prendre au sĂ©rieux, sinon c’est la fin de tout. Et je conseillerais d’ailleurs Ă  beaucoup de mes collĂšgues de faire un peu la mĂȘme chose.

L’album ne pouvait commencer autrement qu’avec Le grand retour ?
C’était aussi une espĂšce d’entrĂ©e en force, avec une part de risque: se dire «et si jamais ce retour n’a pas lieu?». On se donne aussi les bĂątons pour se faire battre. Mais d’un autre cĂŽtĂ©, une fois de plus, les gens sentent qu’on s’amuse avec cela.

Lorsque vous dites «on», il s’agit de Jacques Duvall votre parolier. L’osmose est telle que l’on a parfois la sensation que vous communiquez par tĂ©lĂ©pathie.
Presque, je ne sais pas; on ne peut pas essayer de l’expliquer, je pense que c’est une rencontre incroyable qui s’est passĂ©e entre nous.

Il y a prùs de 25 ans, n’est-ce pas ?
Il m’a Ă©tĂ© prĂ©sentĂ© par Lio Ă  l’époque. Il avait Ă©crit pour elle Banana Split et Amoureux solitaire ses premiers succĂšs. Il m’a approchĂ© avec un peu de mĂ©fiance au dĂ©but, me regardant un peu du coin de l’Ɠil. Et puis finalement le temps a travaillĂ© pour nous. Il a appris Ă  me connaĂźtre, moi aussi.


Deux Alain s’affrontent dans l’album, le nostalgique/mĂ©lancolique et le ludique/sarcastique voire carrĂ©ment drĂŽle comme avec Les spĂ©cialistes, dĂ©licat et tendre, trĂšs annĂ©es 60, Motown.
Toutes les influences musicales que j’ai reçues transparaissent dans mon travail. J’aime bien procĂ©der de cette maniĂšre-lĂ  pour faire revivre des choses que j’ai aimĂ©es au hasard de mes Ăąges et de mes coup de coeur. Ce disque est aussi un peu, comme cela, un survol musical de tout ce que j’ai aimĂ©

Comme Sinatra ?
Il m’a toujours impressionnĂ© par sa maĂźtrise, incarnant Ă  mes yeux l’idĂ©al du crooner. C’était vraiment cette projection idĂ©alisĂ©e du chanteur glamour, sulfureux, bad boy, avec une facilitĂ© vocale de swing, de jouer avec la musique, d’ĂȘtre si Ă  l’aise et en mĂȘme temps de transmettre des sentiments.

Les amies d’Emilie, en dehors du jeu des allitĂ©rations, rappelle un peu Sapho et Sophie.
Il avait aussi Lucette et Lucie avec Gainsbourg. On tourne toujours un peu autour des mĂȘmes choses. C’est un parti pris d’évoquer la chanson un peu sexy ou les relations amoureuses, les peines de coeur, on est toujours dans cette Ă©volution-lĂ . Et la volontĂ© surtout de ne jamais chercher Ă  Ă©voquer la chanson sociale, c’est un parti pris aussi.

L’album en effets ne milite pas du cĂŽtĂ© social ?
Pourtant c’est une tendance actuelle. Des gens comme Vincent Delerm oĂč Benabar sont un peu dans cette observation sociologique. Nous on reste dans l’évocation amoureuse essentiellement.

Le dernier mot, c’est Fuyons !
Ce que j’aime bien, c’est «Seuls les poltrons sont bien portants». On revendique une certaine lĂąchetĂ© que peu de gens osent avouer. Je trouve que c’est plus sain une fois de plus d’essayer ĂȘtre honnĂȘte avec ces aspects qui ne sont pas forcĂ©ment les plus reluisants. Le rĂŽle aujourd’hui d’un chanteur qui essaie de passer pour un rĂ©dempteur ou quelqu’un de concernĂ© par toutes les causes du monde, me semble assez suspect. Être plus Ă  l’écoute de ses petits travers et les avouer me permet plus de complicitĂ©, d’ĂȘtre en communion avec les gens qui essaient de ne pas se mentir.

Ce Plaisir un peu égoïste devient ainsi le nÎtre ?
C’est toujours un peu ainsi que j’ai envisagĂ© de faire les choses, de les faire d’abord par rapport Ă  moi. Je ne me suis jamais trop souciĂ© du public Ă  qui je m’adressais, cela me paraĂźt ĂȘtre trop compliquĂ©; et aussi une dĂ©marche un peu mercantile, car je ne considĂšre pas le public comme des clients ni comme des consommateurs, mais comme des gens qui sont proches de moi, Ă  la limite. Alors je pense avant tout Ă  ressentir un plaisir personnel en me disant il n’y a pas de raison que ce plaisir-lĂ  ne se partage pas.

Le Plaisir (Delabel/EMI)

Gérard  Bar-David