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Entretien avec Jacob Desvarieux

Docteur Ăšs-zouk.


Point-à-Pitre 

08/10/2003 - 

Fini le zouk ? Avec son nouvel album, Madousinay, sorti cet été, Jocelyne Béroard a apporté un vigoureux démenti à cette vision pessimiste. Rencontre-bilan avec le guitariste et chanteur guadeloupéen Jacob Desvarieux, co-fondateur de Kassav', réalisateur artistique de Madousinay.



Le zouk ? On en a une idĂ©e dĂ©jĂ  presque lointaine. C'Ă©tait dans les annĂ©es 1980. Avec Kassav', formĂ© en 1979, inventeur et Ă©talon du concept, il avait dĂ©ferlĂ© jusqu'Ă  Leningrad, mis des couleurs aux Victoires de la musique en 1988 qui les avait Ă©lus « Meilleur groupe de l'annĂ©e ». Cocktail stimulant de funk, biguine, gwo ka (musique traditionnelle de la Guadeloupe) et calypso, le zouk s'inscrivait sans ambiguĂŻtĂ© dans la catĂ©gorie « musiques populaires ». Et puis la vague est retombĂ©e. A force d'utiliser des recettes trop de fois rĂ©chauffĂ©es, le genre s'est vidĂ© de sa substance, a perdu une partie de son public, notamment la jeunesse antillaise qui lui prĂ©fĂšre dĂ©sormais le raggamuffin. Mais Jacob Desvarieux, pilier historique du genre au sein de Kassav, nous explique pourquoi, contrairement aux prĂ©visions, le zouk n’est pas mort:

OĂč en est la crĂ©ativitĂ© musicale aujourd’hui en Guadeloupe et en Martinique ?
Il se passe des choses bien, des groupes, des artistes qui cherchent Ă  trouver un truc. Les succĂšs de Malavoi ou Kassav’ ont créé une certaine Ă©mulation. Des gens de la rĂ©gion se sont dits: «Donc on peut s’exporter, ça peut marcher.» Du coup, beaucoup de gens sont devenus artistes. On s’est retrouvĂ© avec 300 albums qui sortaient sur une annĂ©e, pour une population rĂ©duite. C’est complĂštement disproportionnĂ©. Dans cette production plĂ©thorique, il y a bien sĂ»r de tout. Certains font des trucs parce qu’ils ont des choses Ă  dire, d’autres n’ont rien Ă  dire, ils veulent juste passer Ă  la tĂ©lĂ©vision.

Avant Malavoi et Kassav’, il y avait eu aussi le succĂšs de la Compagnie CrĂ©ole.
La Compagnie CrĂ©ole, c’était fait Ă  Paris, pour les Français. Les Antillais n’adhĂ©raient pas vraiment, mĂȘme s’ils avaient adorĂ© le premier titre qu’ils ont sorti car c’était un pot-pourri de morceaux du coin. La cible de la Compagnie CrĂ©ole Ă©tait davantage la mĂ©tropole. Ils donnaient une image des Antillais que ceux-ci n’aimaient pas trop. Elle ne correspondait pas Ă  celle qu’on avait envie de dĂ©velopper Ă  ce moment-lĂ . On Ă©tait en pleine pĂ©riode de mouvements indĂ©pendantistes, de recherches de reconnaissance ou d’identitĂ©. Malavoi et Kassav’, eux, essayaient de dĂ©fendre des valeurs de nos rĂ©gions. Les gens se reconnaissaient davantage dedans.


Aujourd’hui encore on assiste Ă  un mouvement d’intĂ©rĂȘt pour les valeurs traditionnelles en Guadeloupe.
On s’est rendu compte ici que l’on tendait Ă  adopter une façon de vivre qui n’était pas celle dans laquelle nous avions grandi. Alors il y a eu une rĂ©action. Des bars, des boĂźtes de nuit oĂč l’on propose des produits locaux, de l’eau de coco, ont ouvert. Des restaurants trĂšs roots se sont dĂ©veloppĂ©s, parfois des bouibouis perdus au milieu des champs de canne, des endroits oĂč la patronne est une mĂšre de famille qui fait la cuisine comme elle la prĂ©pare et la sert chez elle, pour ses enfants.

Quand vous intĂ©grez des tambours comme vous l’avez fait dans le dernier album de Jocelyne BĂ©roard, Madousinay, c’est aussi une maniĂšre de participer Ă  cette tendance ?
Oui et c’est aussi le prolongement d’une idĂ©e qui Ă©tait dĂ©jĂ  lĂ  au dĂ©part de Kassav’. Ce groupe, nous l’avons formĂ© en partant d’un constat: les Antilles françaises Ă©taient largement squattĂ©es par les musiciens d’HaĂŻti. Il fallait rĂ©agir, dĂ©velopper la musique du coin, notamment en intĂ©grant le tambour, car la base de la musique d’ici, c’est le couple tambour–voix. Tout cela pour nous procĂ©dait d’une dĂ©marche identitaire. C’était important de faire une musique Ă©volutive immĂ©diatement identifiable, mĂȘme lorsque le tambour n’était pas lĂ  physiquement d’ailleurs. C’est Ă  dire que quand un Ă©tranger l’écoutait, il devait se dire immĂ©diatement: ça c’est de la musique antillaise. Sur l’album de Jocelyne, nous avons travaillĂ© avec les tambouyĂ©s de Van LĂ©vĂ© notamment, des gens qui ne suivent pas la mĂȘme dĂ©marche que nous mais ont l’esprit ouvert.

La musique traditionnelle et le zouk ne sont donc pas nécessairement opposés ?
Tout dĂ©pend de l’ouverture d’esprit que l’on a. Il est tout Ă  fait possible d’aller Ă  un lewoz et puis ensuite d’écouter Kassav’.

Comment peut-on expliquer que le ragga se soit autant développé en Martinique et en Guadeloupe ?
Le ragga commercialement n’est pas plus important que le zouk ici, si l’on regarde le flux financier, mais il est plus visible car c’est un style qui s’accompagne d’un look particulier, contrairement au zouk.


L’album de Jocelyne BĂ©roard est sorti sur CrĂ©on Music. Vous ĂȘtes fĂąchĂ©s avec les majors ?
On avait signĂ© sur une major (Sony) car c’était un moyen de nous dĂ©velopper, d’attraper de nouveaux marchĂ©s. Et puis on a fini par constater que leur politique ne correspondait pas vraiment Ă  ce qu’on voulait. Ils n’ont jamais pu nous dĂ©velopper aux Etats-Unis par exemple car la politique de la boĂźte, c’est pas de sortir des artistes de France pour les amener aux Etats-Unis mais plutĂŽt l’inverse. On a mis un certain nombres d’annĂ©es pour comprendre cela. Pour le prochain disque de Kassav’, ils sont intĂ©ressĂ©s, comme leurs concurrents. On prendra le plus offrant.

Kassav’, est-ce un groupe simplement pour la danse ou prĂ©tendez-vous Ă©galement Ă  Ă©veiller les consciences ?
Au dĂ©part Kassav’, c’est pas seulement un groupe d’amuseurs. On a aussi bien du message identitaire, sociologique, Ă©cologique que des histoires d’amour Ă  raconter. Cette variĂ©tĂ© de thĂ©matiques, ce n’est pour ratisser large mais parce qu’on parle d’ici tout simplement.

Qu’est-ce qui fait la spĂ©cificitĂ© de la Guadeloupe et de la Martinique dans la rĂ©gion ?
On a une position trĂšs bizarre. Parmi toutes les Ăźles du coin, nous sommes les seules Ă  ne pas ĂȘtre indĂ©pendantes. On est Ă©galement les seuls Ă  parler français, ce qui n’est pas nĂ©cessairement un cadeau quand tous ceux autour de nous parlent anglais ou Ă©ventuellement espagnol. On a du mal Ă  faire du commerce avec eux, alors que culturellement nous sommes trĂšs proches. Du fait que nous ne sommes pas indĂ©pendants, tous les rapprochements qui pourraient se faire doivent nĂ©cessairement partir de la France, Ă  10.000 bornes d’ici. A terme il n’y a pas de raison que nos deux petites Ăźles ne soient pas intĂ©grĂ©es dans la rĂ©gion. DĂ©jĂ , pour amĂ©liorer les choses, il serait bon que les lignes aĂ©riennes soient davantage dĂ©veloppĂ©es. Pour aller Ă  la Dominique, en face de la Guadeloupe, c’est plus compliquĂ© que pour aller en France. Pour Antigua, c’est encore pire. En ce qui concerne la musique par exemple, il faut constater que nos artistes ont du mal Ă  exporter leur musique dans des Ăźles qui ne sont qu’à 300 kms d’ici.

Propos recueillis par Patrick Labesse

Jocelyne BĂ©roard / Madousinay (CrĂ©on Music/Emi Music France)