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Rap et islam

Quand une religion joue un rĂŽle dans un genre musical


Paris 

26/11/2003 - 

Le Ramadan vient de prendre fin. Pour autant, la religion musulmane accompagne la vie de nombreux fidÚles, pratiquants ou non, durant toute leur vie. C'est le cas de quelques rappeurs qui profitent de leur espace d'expression pour affirmer leur identité religieuse. Revue de détail.



Le mouvement rap se nourrit en France comme aux Etats-Unis d’influences musulmanes. La plupart des artistes qui s’y collent, le font Ă  la fois pour doper leur discours et se distinguer d’une culture dominante, supposĂ©e d’obĂ©dience judĂ©o-chrĂ©tienne. Certains revendiquent cette appartenance religieuse d’une façon claire et posĂ©e dans leur lyrics, d’autres se contentent de cultiver ardemment leur foi dans l’ombre. Du plus connu au moins mĂ©diatisĂ©, le phĂ©nomĂšne frappe Ă  tous les Ă©tages. De Ness & CitĂ© au Havre, dont le label s’appelle Din (religion, en arabe) Records, Ă  Rohff en rĂ©gion parisienne, qui dit connaĂźtre la faim autant que la fatiha (une priĂšre), en passant par Akhenaton Ă  Marseille, qui se bat contre Eblis (le dĂ©mon) pour respecter un pacte divin sur l’album MĂ©tĂšque et mat, chacun avance une raison diffĂ©rente pour justifier sa quĂȘte. Mais tous s’enorgueillissent de la volontĂ© de rassemblement fondant la umma islamique, Ă  une Ă©poque oĂč le show-biz prĂ©fĂšre plutĂŽt miser sur les individualitĂ©s.

Aux Etats-Unis, pays d’origine du rap, les musiques noires se sont toujours nourries de religion, et ce depuis le temps de l’esclavage. Le blues, le jazz, la soul
 le rap ne fait que prolonger ce mouvement. ChrĂ©tienne ou musulmane, la religion y prĂŽne la libĂ©ration prochaine des masses et la justice infinie du Seigneur des hommes. Issu d’un monde d’inĂ©galitĂ©s croissantes, oĂč les jeunes gĂ©nĂ©rations Ă©chouent Ă  s’affranchir contre l’exclusion, le rap ne pouvait nullement ignorer ce discours fonciĂšrement humaniste.

L'exemple américain


Au dĂ©part, la rencontre entre musique et religion musulmane aux AmĂ©riques s’est effectuĂ© sous l’impulsion du puissant mouvement Nation of Islam, que dirige Louis Farakhan actuellement. Ce dernier, rapporte notre confrĂšre Nilfouar Abri dans le magazine L’Affiche (n°41), "a rĂ©ussi Ă  unifier sous un mĂȘme leadership les quadragĂ©naires de la classe moyenne et la jeunesse des ghettos". De nombreuses stars du rap afro, Ă  l’instar de ceux du jazz Ă  une Ă©poque, ont acceptĂ© de se ranger derriĂšre sa communautĂ©. Public Enemy, Ice T, Ice Cube, Mobb Deep et mĂȘme Snoop Doggy Dog
 L’islam leur permet de s’opposer Ă  la pensĂ©e dominante, de rĂ©pliquer Ă  la culture de l’oppresseur blanc, dont les Noirs se sentent globalement victimes. L’islam contribue par ailleurs Ă  recomposer un discours de combat, en se basant sur le clichĂ© permanent de la lance et du glaive, qui fait du prophĂšte Mohammad un guerrier de la Sainte vĂ©ritĂ©.

Le versant français


En France, cette histoire varie lĂ©gĂšrement. Il y a certes un peu de mimĂ©tisme chez les rappeurs qui s’inscrivent dans cette tendance. Ainsi dit-on : si les AmĂ©ricains le font, pourquoi pas nous ? Mais l’islam - ne l’oublions pas - fait partie d’un culte majoritairement visible dans les citĂ©s, d’oĂč s’extirpe le message rapologique. Les fils d’immigrĂ©s, dĂ©barquĂ©s des anciennes possessions coloniales outre-mer, prĂ©sents en nombre dans l’univers rap, sont lĂ  en terrain connu. Beaucoup parmi eux considĂšrent l’islam comme un moyen d’approcher et d’assumer pleinement ou partiellement la culture d’origine des parents, une culture qui se retrouve bien souvent en rupture avec l’institution. Chez d’autres, l’islam correspond Ă  un choix d’individu, Ă  une simple quĂȘte spirituelle, et non Ă  un patrimoine liĂ© Ă  la famille. C’est le cas de Kerry James, un ancien du hardcore groupe Ideal J, qui s’est converti il y a environ deux ans. Poussant le prosĂ©lytisme jusqu’à refuser l’usage d’instruments Ă  corde et Ă  vent au nom d’une prescription religieuse, ce jeune d’origine haĂŻtienne, membre de l’Association des projets de bienfaisance islamique, raconte dans l’album Si c’était Ă  refaire : "AthĂ©e, j’ai muĂ© pour devenir un ultra mystique/ un mĂ©tĂšque de confession islamique/ j’ai embrassĂ© le chemin droit et dĂ©laissĂ© les slaloms ".

Les rappeurs français, inscrivant leur tchatche dans l’islam, y trouvent avant tout des valeurs morales et sociales. Humanisme et spiritualitĂ©, promesses de libertĂ© et de justice comme on le disait plus haut, paix et amour ensuite. Ceux que n’atteint pas la dynamique d’intĂ©gration affichĂ©e dans l’Hexagone actuellement y cherchent Ă©galement des valeurs de rupture : ces rappeurs dĂ©noncent le systĂšme politique au pouvoir, l’assimilent Ă  une volontĂ© d’exploitation des masses, le contestent au nom des plus exclus, en pensant Ă  leurs parents confinĂ©s dans des citĂ©s de bĂ©ton, et le condamnent amĂšrement. Par le biais de l’islam, ils espĂšrent pouvoir enfin rĂ©pliquer face Ă  la culture dominante, qui, elle, est assimilĂ©e au rĂšgne de la pensĂ©e judĂ©o-chrĂ©tienne.



"La haine et le sentiment d’injustice vis-Ă -vis d’une sociĂ©tĂ© qui fonctionne sans eux se trouvent canalisĂ©s en une violence verbale, elle-mĂȘme canalisĂ©e par un principe spirituel " explique Samir Amghar, sociologue, dans la revue Migrations (n°1243, mai-juin 2003). Et sur un plan strictement formel, leur rap s’inspire par moment du prĂȘche musulman dans la "scansion oratoire". Certains rappeurs, comme NAP dans La racaille sort un disque, adoptent sans peine la joute verbale de l’imam. La rĂ©fĂ©rence aux sourates du Coran est explicite sur certains titres. Par exemple, avec l’album L’ombre sur la mesure, La Rumeur brandit des "braises incandescentes", s’intĂ©resse Ă  un "paradis sur terre qu’on dĂ©blatĂšre", situe "la dĂ©cadence" qui nous perd
 Georges Lapassade et Philippe Rousselot dans Le rap ou la fureur de dire voient le rappeur comme "un prophĂšte qui amĂšne une rĂ©vĂ©lation". Ainsi du rappeur Kerry James, lorsqu’il dit encore : " me fut dĂ©voilĂ© peu Ă  peu tout ce qui m’a nui".
Ambiance minbar [lieu de prĂȘche] sur fond de samples dĂ©jantĂ©s...

Soeuf  Elbadawi