ParisÂ
09/12/2003 -Â
RFI : Comment prĂ©senter le Diwan de Biskra Ă quelquâun qui ignore tout de lui?
Camel Zekri : Câest un ensemble de musiciens et chanteurs qui chantent et jouent le diwan. SituĂ© au pied du massif de lâAurĂšs, important centre de culture des dattes, porte du dĂ©sert, Biskra, comme BĂ©char et tout le sud algĂ©rien est la terre du diwan. CĂ©rĂ©monial pratiquĂ© par les gnaoua de la rĂ©gion, qui appartiennent Ă la confrĂ©rie noire de Sidi Merzoug (rattachĂ©e Ă lâensemble des confrĂ©ries se reconnaissant en Sidi Bilal), le diwan, au fil des annĂ©es et des mĂ©langes de populations nomades arabes, berbĂšres et noires sĂ©dentarisĂ©es dans cette zone, est devenu trĂšs mĂ©tissĂ©, le creuset dâune rencontre fraternelle entre lâAfrique noire et lâAfrique blanche. Des mots arabes se sont infiltrĂ©s dans les chants interprĂ©tĂ©s en hejmi (mĂ©lange dâhaoussa, songhaĂŻ et foulani), la darbouka a rejoint les tambours dâAfrique noire. Je descends moi-mĂȘme dâune famille appartenant Ă la confrĂ©rie de Sidi Merzoug et câest Ă Biskra, oĂč jâai suivi lâenseignement du maĂąlem Hamma Moussa, disparu en 1996, que je me suis initiĂ© au diwan,
Vous ĂȘtes originaire de Biskra?
Non, je suis nĂ© Ă Paris, en 1962. Jâai dĂ©couvert Biskra, terre de mes ascendants, pendant les Ă©tĂ©s de mon adolescence. Porte du dĂ©sert, câest une ville du Sud, calme et assoupie, Ă©blouissante de lumiĂšre. Lorsquâon arrive du nord, il faut dâabord traverser un canyon pour dĂ©boucher ensuite dans la partie rocailleuse du Sahara, apercevoir les premiĂšres oasis et leurs palmiers jaillissant dans lâazur. Câest Ă Biskra, que pour la premiĂšre fois, jâai entendu de la musique, vu de la danse, senti un grand nombre dâencens, Ă©coutĂ© des chants, dĂ©couvert des costumes et surtout ressenti de fortes Ă©motions dans le tourbillon vibratoire quâest le diwan (mot arabe signifiant assemblĂ©e).Jâai fait enregistrer un album au Diwan de Biskra (pour Ocora/Radio France, en 1993) qui est venu la premiĂšre fois en France, trois ans plus tard, Ă lâInstitut du Monde Arabe, Ă Paris.
Quel sens a le titre donné à ce projet, dans lequel le Diwan de Biskra rencontre Hasna el Becharia et Malouma, deux chanteuses dont vous avez réalisé les albums?
"Warda" signifie "rose" en arabe. A travers ce nom-lĂ , sâexprime une certaine idĂ©e de fĂ©minitĂ© (en rĂ©sonance avec la participation de deux femmes) et de fragilitĂ©. Le diwan, tel quâil se pratique Ă Biskra et ailleurs en AlgĂ©rie, se joue dans les maisons. Donc le public, ce sont des femmes, mais qui ne participent pas aux chants. Hasna, que jâai rencontrĂ©e en France, a quittĂ© lâAlgĂ©rie pour pouvoir jouer son art et le diwan, quâelle nâavait pas le droit de jouer Ă BĂ©char dâoĂč elle est originaire. Elle se rĂ©vĂšle ĂȘtre une grande dĂ©tentrice de cette tradition. Elle est fille du maĂźtre qui a créé le Diwan de BĂ©char. Les femmes de la confrĂ©rie ont un rĂŽle (arifa) pendant la cĂ©rĂ©monie. Elles servent de mĂ©diateur entre le gĂ©nie et la personne possĂ©dĂ©e. Elles sont donc trĂšs prĂ©sentes dans le diwan, en connaissent les chants, mĂȘme si elles ne les chantent pas. Hasna, Ă©tant musicienne (guitariste, percussionniste, chanteuse), a immĂ©diatement incorporĂ© et digĂ©rĂ© ces chants. De plus, elle jouait en cachette de son pĂšre, le guembri.
Et votre rencontre avec Malouma?
Malouma, cela fait un an que je travaille avec elle. Je suis allĂ© la voir en Mauritanie, oĂč jâavais Ă©tĂ© appelĂ© pour rĂ©aliser son album par Christian Mousset, directeur du festival Musiques MĂ©tisses dâAngoulĂȘme et producteur de cet album (DunyaMarabi). Câest une belle personne et une forte personnalitĂ©, trĂšs attachante. LĂ -bas, jâai dĂ©couvert que pendant dix ans elle a Ă©tĂ© bannie, nâa pas pu travailler, on lui avait retirĂ© son passeport. Elle vient dâĂȘtre enfin reconnue, on lui a permis de retravailler. En fait, ce sont deux femmes "engagĂ©es", engagĂ©es dans la vie, et cela se ressent bien sĂ»r dans lâengagement musical. Donc tout cela câest fragile, puisque câest de lâhumain. Comme est fragile le diwan, aussi. Il y a eu un moment oĂč ne pouvait plus le faire, jusquâĂ ce quâen 1996 lâInstitut du Monde Arabe Ă Paris nous invite. Ce qui a apportĂ© une sorte de reconnaissance extĂ©rieure de ce patrimoine musical et a amenĂ© une prise de conscience sur le plan local. Le regard des autres leur a fait admettre quâil y avait lĂ un vĂ©ritable patrimoine Ă sauvegarder. Ces Ă©lĂ©ments de fragilitĂ©, en les rĂ©unissant, ça nous rend plus forts. On est aussi dâune sorte de mĂȘme aire gĂ©ographique, donc on a des reconnaissances, qui sont trĂšs Ă©videntes avec Hasna, plus Ă©loignĂ©es avec Malouma, mais bon, les liens sont lĂ . Câest aussi les occasions qui nous permettent de retrouver ces points de reconnaissance.
Comment sâorganisent les choses dans cette "rĂ©union de famille" sur scĂšne?
Dans Warda, il y a des chants du diwan, dâautres du rĂ©pertoire de Hasna que nous jouons avec tout le groupe, puis vient un duo guitare et cornemuse "chekoua" (cornemuse de Biskra, Ă six trous), entre moi et Bachir Temtaoui, le maĂąlem du Diwan de Biskra. Ensuite arrive Malouma avec qui on travaille dâabord en duo, sur des compositions quâelle a pensĂ©es spĂ©cialement pour ce projet, avant de poursuivre avec tout le groupe.
Warda, le 12 à Montreuil (Centre Dramatique National), le 13 à Clichy-sous-Bois (Espace 93), le 20 à Saint-Denis (Théùtre Gérard Philipe).
Patrick Labesse
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