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Chronique album


Georges Moustaki

Nouvel album


Paris 

09/01/2004 - 

Nouvel album intitulĂ© sobrement Moustaki, pour le plus Egyptien des chanteurs français, Ă©ternellement pĂątre grec et brĂ©silien de cƓur, qui a fait sa vie et sa carriĂšre de voyages et de rencontres.



L’album, paru il y a peu chez Virgin, s’appelle simplement Moustaki. Son prĂ©cĂ©dent disque, Tout reste Ă  dire, datait de 1996 et, avec ce nouvel album, le chanteur navigue entre une inspiration neuve et ses racines musicales. Ainsi, il a enfin enregistrĂ© en studio la premiĂšre chanson qu’il a composĂ©e, il y a plus de quarante ans, et qu’il chantait depuis quelques annĂ©es pendant ses concerts, Gardez vos rĂȘves. De mĂȘme, il a pour la premiĂšre fois gravĂ© la chanson qui l’a fait connaĂźtre, Milord, composĂ© jadis pour Edith Piaf. TrĂšs discrĂštement, d’ailleurs, il en glisse sa version Ă  la toute fin du disque, en «plage fantĂŽme» qui n’est nulle part indiquĂ©e sur la pochette. Et la nouveautĂ© est sa rencontre avec l’arrangeur et chef d’orchestre Jean-Claude Vannier, notamment compagnon de Gainsbourg Ă  l’époque de Melody Nelson ou de Jonasz au temps de Super Nana.

RFI. – Comment s’est faite la rencontre avec Jean-Claude Vannier ?
Georges MOUSTAKI. –
Nous nous Ă©tions vus trois fois en trente ans. En fait, la troisiĂšme, c’est quand je lui ai proposĂ© de faire ce disque avec moi. C’était mon choix. J’ai travaillĂ© toute ma vie avec des gens que j’aimais beaucoup. Il se trouve qu’il y a quelques annĂ©es, j’ai perdu mon chef d’orchestre prĂ©fĂ©rĂ©, Hubert Rostaing, qui avait fait beaucoup de disques avec moi. Puis, j’ai fait un disque avec François Rauber. Pour celui-ci, il Ă©tait trĂšs occupĂ© et j’avais envie d’une autre inspiration. Par dĂ©duction, il ne restait plus que Vannier avec son talent particulier.

Malgré la sophistication des arrangements, vous avez enregistré cet album en quelques semaines à peine

Comme François Rauber, avec qui j’avais fait mon album prĂ©cĂ©dent, Jean-Claude Vannier ne cherche rien pendant l’enregistrement. Quand on arrive en studio, tout est Ă©crit, il ne reste plus qu’à dire «trois, quatre» et on enregistre. Il a tout cherchĂ© et tout trouvĂ© avant, chez lui, avec un papier et un crayon. Il m’a donnĂ© des indications pour le chant - ni des conseils ni des ordres, mais des indications prĂ©cises, fraternelles et trĂšs professionnelles.

Votre carriÚre est, entre autres, particuliÚrement impressionnante parce que vous avez travaillé avec Edith Piaf, Barbara, Serge Reggiani, Vinicius de Moraes, Antonio Carlos Jobim, Chico Buarque, Caetano Veloso, Astor Piazzola, Mikis Theodorakis, Manos Hadjidakis

Ce n’est pas une dĂ©marche rationnelle. Simplement, les circonstances ont fait que j’ai rencontrĂ© des gens qui m’intĂ©ressaient. Un peu avant de partir en AmĂ©rique latine, j’avais dĂ©couvert la musique de Piazzolla. Pendant toute ma tournĂ©e en Argentine, j’ai cherchĂ© des gens qui connaissaient Piazzolla, pour pouvoir le rencontrer. J’ai rencontrĂ© le pĂšre de Che Guevara mais pas d’ami de Piazzolla. Je pars Ă  Rio de Janeiro et, Ă  l’hĂŽtel, au petit dĂ©jeuner, quelqu’un s’approche de moi et me dit: «Je serais ravi de vous connaĂźtre, je suis Astor Piazzolla».
J’ai eu une belle vie. J’ai Ă©crit sur des choses qui m’intĂ©ressaient, j’ai rencontrĂ© les gens que je voulais rencontrer. AprĂšs, tout l’aspect industriel, professionnel, toutes les mĂ©dailles, les distinctions, c’est un Ă©tonnement. Je me souviens qu’avec Le MĂ©tĂšque, mon premier 33-tours, j’ai eu le grand prix de l’AcadĂ©mie Charles-Cros et on m’a annoncĂ© que j’allais serrer la main du ministre. J’étais presque indignĂ©. J’ai dit que non, que je n’écrivais pas des chansons pour serrer la main Ă  des ministres. Depuis, j’ai eu d’autres expĂ©riences, j’ai serrĂ© la main Ă  des ministres.


Vous ĂȘtes devenu une personnalitĂ© majeure de la chanson française, vous vivez Ă  Paris depuis des dizaines d’annĂ©es: vous sentez-vous toujours Ă©gyptien ?
Oui. L’Egypte est profondĂ©ment prĂ©sente en moi. Je crois mĂȘme que ça s’amplifie avec le temps. Je ne le fais pas exprĂšs mais, par exemple, quand j’ouvre un journal je vais toujours d’abord Ă  la page du Proche-Orient. Ma cuisiniĂšre, qui est du Cap-Vert, a appris de ma mĂšre quelques recettes Ă©gyptiennes. Non seulement je n’ai pas oubliĂ© l’arabe, mais j’ai mĂȘme fait quelques progrĂšs - je suppose par affection.

Pourtant, avec le temps, on oublie en général de plus en plus de détails sur de sa jeunesse...
Je ne crois pas que ce soit possible, tout au moins en ce qui me concerne. Je me suis proposĂ© un petit jeu, il y a quelques annĂ©es: noter le nom de tous mes condisciples dans toutes mes classes Ă  l’école. Eh bien je me souviens d’un nombre incroyable. Quand, aprĂšs des dizaines d’annĂ©es, je suis retournĂ© Ă  Alexandrie pour donner un rĂ©cital au Centre culturel français, on m’a indiquĂ© l’endroit oĂč nous devions dĂźner et j’ai immĂ©diatement retrouvĂ© mon chemin dans les ruelles. Je n’avais rien oubliĂ©.
J’ai lu, adolescent, dans la librairie de mon pĂšre Ă  Alexandrie, un livre de Roger Ikor qui s’intitulait Les Eaux mĂȘlĂ©es (prix Goncourt 1955, NDLR). Ce livre m’avait impressionnĂ©: c’est l’histoire d’un immigrant venu d’un pays de l’Est qui s’intĂšgre tout Ă  fait Ă  la France, devient français, fonde une famille, Ă©lĂšve ses enfants dans la culture française. Avec le temps, il est de plus en plus nostalgique de son pays d’origine, au point de reprendre un accent qu’il avait tout fait pour perdre, des annĂ©es plus tĂŽt.

Cela vous semble-t-il une destinée plausible ?
C’est un Ă©vĂ©nement qui me paraĂźt normal. Evidemment, tout dĂ©pend du temps que l’on a passĂ© dans son pays d’origine. Pour ma part, j’ai Ă©tĂ© Ă©gyptien pendant dix-huit ans, quand mĂȘme. Et je dois dire que je cultive affectueusement cette relation Ă  l’Egypte. C’est toujours une jubilation pour moi de me retremper dans une atmosphĂšre moyen-orientale.

Contrairement au BrĂ©sil ou au Moyen-Orient, l’Afrique n’est pas trĂšs prĂ©sente dans vos chansons, semble-t-il.
Pourtant, mon voyage en Afrique a Ă©tĂ© important. Ça a Ă©tĂ©, musicalement, un choc. Mais les chansons nĂ©es de mon voyage en Afrique, et qui portent ce rythme n’ont pas fait de grand succĂšs. C’est pourquoi elles ne comptent pas parmi les plus mĂ©morables. Mais je suis tellement allĂ© dans tous les sens... Je ne le faisais pas exprĂšs: c’était presque routinier pour moi, pendant longtemps, de changer de continent, de pays, de ville, de langue, d’instruments..

Bertrand  Dicale