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LE RAP EST MORT, VIVE LE RAP !

Le marché du rap en France


Paris 

30/01/2004 - 

RĂ©guliĂšrement, les dĂ©tracteurs du rap français et les «grands pontes» de l’industrie du disque nous annoncent que cette musique est morte et passĂ©e de mode. Un constat s’impose: les ventes ont chutĂ©, et les artistes ont parfois du mal Ă  se renouveler. Mais si le hip hop a rĂ©ussi Ă  prouver quelque chose en vingt ans d’existence, c’est bien qu’il n’était pas qu'une mode.



Il semble bien loin le temps oĂč chaque disque de rap Ă©tait obligatoirement certifiĂ© disque d’or (100.000 exemplaires vendus). C’était la grande Ă©poque du Secteur Ä, les annĂ©es 1997 & 1998, oĂč l’on a vu exploser les Doc GynĂ©co, Stomy Bugsy, Ärsenik ou autres IAM et NTM. Leurs albums se chiffraient en centaine de milliers d’exemplaires vendus. C’est aussi pendant cette pĂ©riode que la radio privĂ©e Skyrock, qui avait dĂ©laissĂ© les tubes des annĂ©es 90 pour se convertir au rap en 1996, entame une remontĂ©e spectaculaire dans les sondages. Toutes les maisons de disques misent alors sur le rap en crĂ©ant des divisions hip hop Ă  l’image d’Hostile chez EMI, ou des sections spĂ©cialisĂ©es dans les «musiques urbaines». Tout le monde veut sa part du gĂąteau. De nombreux jeunes, qui voient dans cette musique un nouvel eldorado, se mettent Ă  faire du rap.

A partir de l'an 2000, les productions se multiplient et inondent les bacs, parfois au dĂ©triment de la qualitĂ©. Hormis quelques exceptions, les jeunes rappeurs ont du mal Ă  se renouveler. Leurs textes parlent souvent des mĂȘmes problĂšmes, et leurs musiques innovent rarement. ConsĂ©quence logique: les ventes diminuent peu Ă  peu. "Avant, il fallait au moins ĂȘtre Disque d’or pour pouvoir dire que l’on avait rĂ©ussi et que l’artiste Ă©tait installĂ©. Je pense qu’aujourd’hui, on peut diviser ce chiffre par deux : Ă  partir de 50.000 albums, on commence a ĂȘtre satisfait, explique Antoine Benichou, responsable du dĂ©partement Musiques urbaines chez Barclay.


Autre phĂ©nomĂšne rĂ©vĂ©lateur de cette soit disant «crise» du rap: de nombreux deuxiĂšmes albums de rappeurs ne marchent pas alors que le premier s’était trĂšs bien vendu. Ainsi, Disiz La Peste vend Ă  peine 50.000 exemplaires de son Jeu de sociĂ©tĂ© en 2003, alors que Le poisson rouge s’était Ă©coulĂ© Ă  plus de 200.000 unitĂ©s trois ans auparavant. Idem pour Akhenaton qui aprĂšs avoir vendu 300.000 exemplaires de MĂ©tĂšque et Mat en 1995, a difficilement atteint les 175.000 albums vendus avec Sol Invictus en 2002. Et les exemples sont nombreux. Pour Fawzi Meniri d’Hostile Records, "Le rap français ne traverse pas de crise: il Ă©volue avec des points nĂ©gatifs et positifs. Les points nĂ©gatifs, c'est qu'aujourd'hui, beaucoup d'artistes reproduisent au lieu d'innover. Le point positif, c'est qu'il n'y a jamais eu autant d'artistes."

Mais le manque de renouvellement des productions de rap français ne peut expliquer Ă  lui seul cette baisse des ventes. En 2003, l’ensemble du marchĂ© du disque français s’effondre: son chiffre d’affaire recule de 13,5% au cours des neuf premiers mois. La crise mondiale qui avait jusque-lĂ  Ă©pargnĂ© la France, frappe de plein fouet l’hexagone et peut ĂȘtre plus sĂ©vĂšrement encore le secteur du rap. Pour Antoine Benichou, c’est une Ă©vidence: "le rap est une musique qui s’adresse Ă  un public jeune. Et c’est ce public qui est le plus friand de copies, de piratage, et de tĂ©lĂ©chargement sur Internet. Les jeunes ont moins d’argent, ils sont donc plus tentĂ©s d’aller consommer de la musique gratuitement. Ils maĂźtrisent parfaitement l’outil informatique. En outre, ils sont confrontĂ©s dans les cours de lycĂ©e Ă  des gens qui leur vendent des copies d’albums trois fois moins cher. Tous ces facteurs font que le rap est plus touchĂ© que les autres musiques". La sociĂ©tĂ© amĂ©ricaineBig Champagne qui mesure et analyse les tĂ©lĂ©chargements sur Internet, a rĂ©cemment publiĂ© une Ă©tude dans laquelle elle rĂ©vĂ©lait que l’artiste le plus tĂ©lĂ©chargĂ© dans le monde Ă©tait un rappeur: Eminem, avec 8,6 millions de fichiers tĂ©lĂ©chargĂ©s en une journĂ©e ! De lĂ  Ă  dire que le rap est la premiĂšre victime du tĂ©lĂ©chargement sur internet
 Ce qui est sĂ»r, c’est que les ventes de rap français ont chutĂ©es et que le piratage est l’une des causes majeures de cette baisse comme le confirme Kenzy, le manager du Secteur Ä. "Les structures censĂ©es nous dĂ©fendre, les majors, ont pendant longtemps sous-estimĂ© la question du piratage. La communication pour ces vols n’a pas Ă©tĂ© correctement faite. Si un gamin vole un disque d’Ärsenik Ă  la Fnac, il est ramenĂ© chez lui par des policiers et c’est la honte pour la famille. Si ce mĂȘme gosse tĂ©lĂ©charge le mĂȘme album sur internet, il a presque droit au prix Nobel de la science," ironise-t-il. ConcrĂštement, ces nouvelles pratiques se traduisent en magasin par une importante diminution des ventes d’albums deux semaines aprĂšs leurs sorties, et ce essentiellement Ă  cause de la copie et du tĂ©lĂ©chargement. "Plus de 15 millions de demandes de tĂ©lĂ©chargement ont Ă©tĂ© comptabilisĂ©es pour le dernier album d’IAM", rĂ©vĂšle Fawzi Meniri. Un coup dur pour ces pionniers du rap français qui avaient vendu plus d’un million d’exemplaires de leur disque prĂ©cĂ©dent, L'Ă©cole du micro d'argent.


Mais, phĂ©nomĂšne paradoxal, alors que les ventes de rap diminuent, cette musique semble devenir de plus en plus populaire. "Il suffit de voir l’audience de Skyrock: c’est le meilleur baromĂštre, selon Antoine Benichou. A chaque sondage, la radio prend des points. Alors si le premier mĂ©dia national de rap a de plus en plus de succĂšs, cela prouve bien que les gens vont de plus en plus vers cette musique. Ce qui se passe, c’est que de l’autre cĂŽtĂ©, on a un marchĂ© du disque qui est en crise pour diverses raisons, et au sein de cette crise, c’est le rap qui est le plus touchĂ©". Et lorsque l’on regarde les derniĂšres enquĂȘtes rĂ©alisĂ©es par MĂ©diametrie, on remarque en effet que Skyrock talonne de prĂšs NRJ dans le trio de tĂȘte des radios musicales, tandis que Ado FM est devenue la premiĂšre radio locale Ă©coutĂ©e en Ile-de-France. Pour Kenzy, le succĂšs grandissant de ces mĂ©dias spĂ©cialisĂ©s dans le hip-hop est "la preuve quantifiable du fait que ces musiques sont en train de passer en tĂȘte de tous les genres. Baisse du rap ou pas, ajoute-t-il, les ventes de nos disques sont Ă  la seconde place derriĂšre la variĂ©tĂ©, qui Ă  renfort de Star Ac’ + TF1 fait les scores que l’on sait". Car 2003 a aussi eu son lot de succĂšs. Trois artistes se sont notamment illustrĂ©s dans des registres diffĂ©rents: le groupe tant controversĂ© Sniper (photo), dont le second album GravĂ© dans la roche a rĂ©cemment Ă©tĂ© certifiĂ© disque de platine (300.000 exemplaires vendus), tout comme le dernier album d’IAM. 2003 a aussi Ă©tĂ© l’annĂ©e de la jeune rappeuse Diam’s. Son tube, DJ, s’est Ă©coulĂ© Ă  plus de 650.000 unitĂ©s et a Ă©tĂ© diffusĂ© sur de nombreuses radios pop comme NRJ; preuve s’il en est que le rap français est en train de se populariser.

En outre, le milieu du hip hop indĂ©pendant hexagonal est plus vivant que jamais avec des groupes comme Triptik, La Caution, ou encore TTC, qui repoussent sans cesse les limites du genre. Bien plus qu’une musique, le hip hop français a su s’imposer en 20 ans comme une culture Ă  part entiĂšre. Alors suivez le conseil de Kenzy et faites passer le message: "le rap français ne sera pas mort tant que les rappeurs ne seront pas morts".

Benjamin Roux