KinshasaÂ
27/02/2004 -Â
Câest au tournant des annĂ©es 90, lorsque les signes dâaffaiblissement du pouvoir de Mobutu commencent Ă se multiplier, que le rap congolais choisit dâĂ©clore dans la tĂȘte dâune jeunesse en mal de changement. Dans lâombre fraĂźche des quartiers rĂ©sidentiels de Kinshasa, les jeunes gens aisĂ©s reçoivent des cassettes envoyĂ©es par les cousins de la diaspora, sur lesquelles ils dĂ©couvrent un flot de clips de rap amĂ©ricains ou français. Via le satellite, les chaĂźnes MTV puis MCM dĂ©boulent dans le salon de ces adolescents qui se prennent Ă rĂȘver dâĂȘtre eux aussi des rappeurs. Avec quelques copains Ă©pris de cette «autre musique», dont des noirs sont les tĂȘtes dâaffiche, ils se mettent spontanĂ©ment Ă rapper et se produisent dans les boums de lycĂ©ens ou les bals dâĂ©tudiants.
Mai 1997, la chute de Mobutu ouvre le champ Ă la libĂ©ralisation des mĂ©dias. Du ZaĂŻre, devenu Congo ou de lâĂ©tranger, de nouvelles radios et tĂ©lĂ©s se multiplient et diversifient le quotidien audio-visuel des Kinois. Aujourdâhui, on reçoit sans parabole une trentaine de chaĂźnes dans la capitale.
Bien que le gĂ©ant ndombolo (et autres avatars du "typique") continue de lâĂ©craser de tout son poids, le rap congolais se fait peu Ă peu entendre sur des radios privĂ©es telles que Ragga FM. Câest dans cette pĂ©riode (1997-2001) que vont se rĂ©unir une bonne part des groupes qui se partagent aujourdâhui le devant de la scĂšne rap de Kinshasa.
Bawuta-Kin, PNB (PensĂ©e NĂšgre Brute), Section Bantoue, Smoke et les autres sortent alors leurs premiers titres. "Sortir" est un bien grand mot, tant la diffusion des cassettes est confidentielle. Tous ces rappeurs sâauto-produisent, en Ă©conomisant quelques dollars de-ci de- lĂ , histoire de sâoffrir la location dâun home studio. Certains titres sont ainsi rĂ©alisĂ©s en une journĂ©e pour Ă©conomiser. CoĂ»t de lâopĂ©ration, minimum 50 $US, ce qui nâest pas rien dans un pays oĂč le salaire de bon nombre de fonctionnaires plafonne Ă 20 $ mensuels (quand il est versĂ©). En matiĂšre de musique, la tĂ©lĂ© a tout autant (sinon plus) dâimpact que la seule radio. Nos rappeurs dâinfortune se cotisent donc pour tourner des clips en vidĂ©o (150 Ă 200$) quâils portent aux tĂ©lĂ©s privĂ©es locales. On ne chiffrera pas ici les petits supplĂ©ments quâils auront Ă verser pour sâassurer de la coopĂ©ration de lâanimateur.
Des empĂȘcheurs dâambiancer en rond
Il faut donc avoir la tĂȘte dure pour sâĂ©chiner Ă faire du rap sans aucune retombĂ©e financiĂšre. "Ce serait surrĂ©aliste de te dire que tu vis du rap" lĂąche Smoke en ricanant. Smoke, dont les textes poĂ©tiques ont un air de famille avec ceux de MC Solaar, nâexagĂšre pas dâun poil. Son constat sonne dâautant plus vrai que les rappeurs se retrouvent en porte Ă faux avec cinquante ans de chanson congolaise. Une chanson populaire, mais centrĂ©e sur la danse, lâambiance, et dont la forme fait de plus en plus souvent office de fond. Bref, on prĂ©fĂšre sâĂ©vader de la rĂ©alitĂ© plutĂŽt que dây rĂ©flĂ©chir. En chantant le quotidien des Congolais tel quâil est et non comme ils le rĂȘvent, nos rappeurs "prennent la tĂȘte" et sont de vĂ©ritables "empĂȘcheurs dâambiancer en rond". Paradoxalement, ce sont eux que lâon qualifie de "rĂȘveurs"!
MalgrĂ© toutes ces difficultĂ©s, les rappeurs kinois sâentĂȘtent, en attendant lâhypothĂ©tique et miraculeuse venue dâun producteur-messie qui leur offrirait la possibilitĂ© de faire un disque dans de bonnes conditions. LâidĂ©e quâil puisse ĂȘtre congolais ne les effleure mĂȘme pas...
Les grandes stars sont produites Ă lâextĂ©rieur, et les derniers vĂ©ritables producteurs installĂ©s Ă Kinshasa ont pliĂ© bagage suite aux pillages de 1991 et 1993. Ceux qui sâaventurent Ă risquer de lâargent dans la musique prĂ©fĂšrent miser sur ce qui marche: le typique, ou la musique chrĂ©tienne qui marche trĂšs fort en ce moment. En attendant, Ă dĂ©faut de producteurs, la Halle de La Gombe leur ouvre rĂ©guliĂšrement une scĂšne pour se produire dans des conditions professionnelles.
Samples des classiques congolais
MĂȘme si le rap kinois a connu une genĂšse opposĂ©e Ă celle du rap amĂ©ricain (nĂ© dans les ghettos des grandes villes), il est cependant peu Ă peu passĂ© des quartiers chics Ă ceux plus reculĂ©s ou moins favorisĂ©s de la capitale. A Ndjili, KabambarĂ©, Yolo et jusque dans le fief de Papa Wemba Ă Matongue, les jeunes groupes de rap pullulent et posent leurs textes sur des instrumentaux que crachent leurs radio-cassettes. Le plus souvent, ils associent lingala, français et parfois dâautres langues nationales (comme le kikongo, dont le rappeur NMB est un virtuose). Les plus expĂ©rimentĂ©s composent leur instrumentaux dans des home studios, et certains samplent des classiques de la musique congolaise, associĂ©e Ă un beat rap. Par exemple, le groupe Bawuta-Kin a repris le tube Mario du grand Franco ou encore samplĂ© Koffi OlomidĂ© pour son dernier titre Difficile Ă construire. PNB de son cĂŽtĂ© a Ă©tĂ© pĂȘcher un vieux tube de Tshala Muana (la star du style mutuashi). Lâobjectif est dâabord dâajouter une "congolaise touch" pour "ne pas faire comme les AmĂ©ricains", mais aussi de se glisser dans les oreilles dâun grand public difficile Ă sĂ©duire, sâil nâa pas quelques repĂšres familiers. Quant Bebson de la Rue (et son groupe Trionix), il pratique un joyeux mĂ©lange dâinfluences ragga, zouglou, congolais typique grĂące Ă ses musiciens et Ă leurs savants instruments bricolĂ©s au moyen de matĂ©riaux de rĂ©cupĂ©ration.
A Kinshasa le rap existe, nous lâavons rencontrĂ©. Dans la tĂȘte dâune jeunesse rĂ©solument urbaine, fille dâun pays par terre ("RDC, rez de chaussĂ©e" aiment Ă plaisanter certains). Câest tout un magma en pleine Ă©bullition, qui cherche encore sa voie et une reconnaissance.
En dĂ©cembre 2003, un grand concert rĂ©unissait, dit-on, prĂšs de 60.000 personnes au stade des Martyrs. Le public Ă©tait venu en masse pour applaudir les dizaines de groupes de rap invitĂ©s Ă se produire ce jour-lĂ . Preuve quâil existe un public, et un avenir pour ces tĂȘtes dures de Kinshasa.
Vladimir Cagnolari
Â
28/02/2003 -Â