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Erik Marchand

DĂ©couvreur d’affinitĂ©s


Paris 

03/05/2004 - 

Comptant parmi les plus belles voix de Bretagne, Erik Marchand a une certaine idĂ©e du chant de Bretagne. PlutĂŽt que de l’envisager repliĂ© sur lui-mĂȘme, il l’ouvre aux rencontres. Dans Pruna, sa nouvelle crĂ©ation, ses complices viennent de Bretagne mais aussi, surtout, de Roumanie, Moldavie, Serbie et Turquie.



RFI: Pourquoi Pruna (la prune)? Est-ce parce qu’il y a là une musique porteuse de belles ivresses ?
Erik Marchand: En tout cas c’est une musique qui doit beaucoup Ă  la prune, le fruit principal avec lequel dans tous les Balkans on crĂ©e l’alcool, baptisĂ© sous diffĂ©rents noms selon les pays. Sauf en Turquie, oĂč c’est plutĂŽt l’alcool de vin anisĂ© qui fait le raki, mais lĂ , il y a quand mĂȘme un truc faisant le lien, car en turc, on appelle la prune erik. Ce projet va du FinistĂšre, oĂč Erik, n’est qu’un ĂȘtre humain, jusqu’à la Turquie oĂč «erik» est devenue une prune.

Vous ĂȘtes entourĂ©s par un groupe baptisĂ© les Balkaniks rĂ©unissant une douzaine de musiciens issus de diffĂ©rentes contrĂ©es. Ce n’est pas trop compliquĂ© de fĂ©dĂ©rer tout ce petit monde ?
Si, bien sĂ»r. Il faut s’y prendre tĂŽt Ă  l’avance. Ce n’est pas quelque chose que l’on peut faire en quelques semaines ou quelques mois. La premiĂšre personne des Balkaniks avec qui j’ai travaillĂ©, c’est Hasan Yarim-DĂŒnia, le clarinettiste turc en compagnie duquel j’avais fait une crĂ©ation pour Les Arcs de Queven (56) il y a plus de dix ans, Ă  laquelle participaient aussi Okay Temiz, Thierry Robin, Hameed Khan, des sonneurs bretons, Temo, le chanteur kurde. Je connaissais Hasan Ă  travers un projet qu’il avait enregistrĂ© avec Okay, Fiz Fiz Tsigane. Puis, de loin en loin, on a continuĂ© Ă  collaborer et nous sommes devenus d’assez bons amis.

Quel a Ă©tĂ© l’élĂ©ment dĂ©clencheur qui vous a donnĂ© l’idĂ©e de Pruna ?
Je ne sais pas si cela vient de lĂ , mais en tout cas c’est peut-ĂȘtre de lĂ  que c’est nĂ© dans ma tĂȘte: il y a actuellement Ă  Bucarest, depuis un an, un an et demi, une forme de musique de variĂ©tĂ© balkanique qui s’appelle les «manele». Ce sont en fait des chanteurs tsiganes faisant de la variĂ©tĂ© dans l’ouest de la Roumanie (une variĂ©tĂ©, dans cette rĂ©gion, trĂšs influencĂ©e par la musique serbe, autant que la variĂ©tĂ© française est influencĂ©e par la variĂ©tĂ© anglo-saxonne) qui sont allĂ©s Ă  Bucarest pour faire carriĂšre. Ils y ont rencontrĂ© la vieille musique «lautaresc», jouĂ©e par les tsiganes dans les cabarets et, de par le fait qu’ils Ă©taient dĂ©jĂ  habituĂ©s Ă  la musique serbe (qui curieusement, bien qu’elle soit plus occidentale gĂ©ographiquement, est plus orientale dans son esthĂ©tique), ont introduit des Ă©lĂ©ments de la musique de variĂ©tĂ© turque. Dans les boĂźtes branchĂ©es de Bucarest aujourd’hui, en utilisant des effets «ultra-occidentaux», parfois avec bonheur, d’autres fois avec beaucoup moins de subtilitĂ©, on joue cette musique serbe revue et corrigĂ©e par les chanteurs tsiganes du Banat (dans l’Ouest de la Roumanie, Ă  la frontiĂšre serbe), rĂ©orchestrĂ©s par les musiques tsiganes de la rĂ©gion de Bucarest, avec cette volontĂ© presque politique de montrer que cette partie de l’Europe est quand mĂȘme orientale et que la musique d’Istanbul fait partie aussi de la musique europĂ©enne, qu’on a envie d’avoir des samples de clarinette ou de violon orientaux que l’on va saupoudrer un peu comme des Ă©pices. Curieusement, j’utilise les mĂȘmes ingrĂ©dients, mais avec des vrais musiciens, et Ă©videmment, sans faire des abus de rĂ©verbe.


Chacun de vos projets de tissages musicaux est précédé en amont par un important travail de collectage...
J’essaie simplement de me cultiver sur les diffĂ©rentes formes musicales avec lesquelles je travaille. La musique serbe, je la connais depuis trĂšs longtemps, puisque je voyage en Serbie depuis 1980, l’époque oĂč la Roumanie, vers laquelle je suis beaucoup allĂ© aprĂšs la rĂ©volution roumaine, ne souhaitait pas vraiment recevoir des Ă©trangers qu’on ne pouvait pas canaliser vers les stations de ski ou en bord de mer. Donc la musique yougoslave, c’est pour moi une musique assez constitutive, certes pas autant que la musique bretonne que j’ai commencĂ©e en 1974. Mais ça m’a marquĂ© trĂšs tĂŽt, y compris dans mon esthĂ©tique musicale. La musique turque est une des branches de la musique orientale que j’ai dĂ©couvert Ă  travers mon travail avec Thierry et Hameed.

Peut-on parler de folklore imaginaire à propos du vocabulaire musical que vous inventez en rapprochant différentes traditions populaires ?
Quand on parle de folklore, on se rĂ©fĂšre Ă  des choses historiquement inscrites dans une connaissance populaire. LĂ , on est dans un monde crĂ©atif possible fondamentalement moderne, une espĂšce de rĂ©invention d’une musique europĂ©enne complĂštement fantasmĂ©e qui aurait pu exister.

Est-ce aussi une maniĂšre d’ĂȘtre militant de la celtitude que d’amener le chant breton jusqu’à des musiciens, des styles musicaux des Balkans ?
J’appartiens certes Ă  l’ethnie celtique, mais je ne suis militant d’aucune identitĂ©, quelle qu’elle soit. Je suis simplement convaincu que le fait d’avoir une culture prĂ©gnante qui te crĂ©e des envies, est Ă©videmment un passage, un mĂ©dia vers celle des autres. Si je devais avoir un quelconque militantisme, il ne serait pas celtique, il serait un militantisme pour les cultures populaires qui ont une force Ă  partager entre elles et avec le public, que le public soit de leur village ou soit des centaines de milliers de villages ailleurs.

Erik Marchand et Les Balkaniks Pruna (Le Chant du Monde – Harmonia Mundi) 2004.

Patrick  Labesse