Chronique album
ParisÂ
21/05/2004 -Â
Il retrouve lĂ quelques-uns de ses vieux complices (GĂ©rard Bikialo aux claviers et Ă la coĂ©ralisation, Denys Lable aux guitares, Bernard Paganotti Ă la basse, Denis Benarrosh aux percussions) dans des climats un peu plus Ă©lectriques, un peu plus "habillĂ©s" que sur Hors Saison. Parfois mĂȘme, on retrouve le bon vieil Ă©lan rock'n'roll de certains de ses disques des annĂ©es 80, mais avec un poli, une sobriĂ©tĂ©, une prĂ©cision Ă©motionnelle quâil a mis quelques lustres Ă tout Ă fait maĂźtriser. Un album dâune parfaite clartĂ©, dâune lisibilitĂ© exemplaire, quâon imagine volontiers sâinstaller aux sommets commerciaux â une habitude chez Cabrel.
RFI Musique. â Cinq ans entre deux disques, cela sâavĂšre ĂȘtre votre rythme rĂ©gulier, doncâŠ
Francis Cabrel. âJe dis toujours que je vais essayer de faire plus vite mais je nây arrive pas. Ce n'est pas le travail lui-mĂȘme, parce que quand je dĂ©cide de travailler, ça me prend les douze mois habituels, mais jâai quelques rĂ©ticences Ă m'y jeter tout de suite en sortant de tournĂ©e: je suis Ă©puisĂ© moralement, dĂ©goĂ»tĂ© de mes chansons... Donc, je laisse passer du temps. La chanson ne m'est pas indispensable tout de suite: il se passe trois annĂ©es, trois annĂ©es et demi avant qu'une forte pression intĂ©rieure ne remonte Ă la surface.
De mĂȘme, votre disque sortant ces jours-ci, vous prenez votre temps avant de retrouver la scĂšne.
Il ne faut pas tout prĂ©cipiter. Il faut avoir le temps de bavarder, je vais partir en vacances... Si les gens se souviennent encore de moi, ils ont bien attendu cinq ans... Je fais trois ou quatre mois, dĂ©jĂ , Ă partir dâoctobre, dans des endroits de dimensions moyennes - des théùtres en province, le Casino de Paris.
Cela vous est-il difficile de choisir votre répertoire de scÚne ?
Il y a celles que je ne peux pas ne pas chanter, un noyau de sept ou huit chansons. Et puis deux ou trois anciennes que je vais revisiter, dont je sais que le groupe va se marrer Ă les rĂ©-habiller. AprĂšs, on fait le dernier disque, un peu de l'avant-dernier. C'est tout. Et on s'arrĂȘte entre les chansons pour laisser les gens applaudir. Je n'ai pas d'autre projet que celui-lĂ .
Dans le processus de composition et dâenregistrement des chansons, ĂȘtes-vous trĂšs ouvert aux initiatives de vos musiciens?
Quand jâarrive en studio, les chansons sont finies. Le matin â ça se passe le matin, en gĂ©nĂ©ral â je les prĂ©sente maquettĂ©es au groupe: jâai chantĂ©, fait les choeurs, il y a des guitares, de la basse, du piano, de la batterie. On travaille sur la chanson un ou deux jours: les autres ont peut-ĂȘtre mieux Ă proposer, on enregistre, on Ă©coute, on fait des corrections. On peut changer le dessin rythmique, par exemple, mais la chanson est finie, le dernier mot est posĂ©, la musique est Ă©crite, ça ne bouge plus â on n'y reviendra plus.
Une de vos nouvelles chansons est un hymne Ă la Fender Telecaster*. Vous ĂȘtes donc Telecaster plutĂŽt que Stratocaster ?
Je suis en fait presque autant Stratocaster que Telecaster, mais le mot Stratocaster me semble un peu difficile à chanter. Un jour, j'ai entendu John Hyatt qui dans une chanson utilisait le nom de la Telecaster. Avec l'accent américain, c'est à crever de bonheur et c'est un mot que j'avais envie d'utiliser.
Collectionnez-vous aussi les guitares électriques ?
Je collectionne surtout les guitares Ă©lectriques. Je dois avoir une belle sĂ©rie de dix guitares acoustiques mais toutes les autres sont Ă©lectriques. Assez peu de Telecaster, dâailleurs, puisque les vieilles sont rares sur le marchĂ©. Beaucoup de guitares jazz des annĂ©es 50, des Gibson L5 et Super 400...
Vous en jouez volontiers ou vous les préservez de tout risque ?
Ce sont des guitares Ă jouer. Il y a en a une bonne dizaine sur ce disque. Sur celui d'avant, il y en avait encore plus. Un jour, jâai mis un pĂšte Ă une guitare et jâĂ©tais dĂ©solĂ© de le montrer au luthier qui me l'avait faite. Il mâa dit quâau contraire, la vie doit ĂȘtre marquĂ©e sur une guitare, ne pas sâinquiĂ©ter quâelle soit rayĂ©e ou qu'on la cogne Ă un coin de table en se levant. Depuis...
Votre passion pour la guitare ne va pas jusquâaux folies instrumentales...
J'aimerais bien sĂ»r ĂȘtre Eric Clapton ou Robben Ford, mais jâen sais juste assez pour ce que je veux faire avec la guitare. Tout ce que je veux, c'est m'accompagner de façon un petit peu originale. J'aimerais ĂȘtre assez bon pour accompagner les autres mais je ne suis guitariste que pour moi.
Vous avez cinquante ans, cet album est votre dixiĂšme : commencez-vous Ă penser Ă la trace que vous aller laisser dans lâhistoire de la chanson ?
DĂšs le premier jour, je me suis demandĂ© quelle trace j'allais laisser. C'Ă©tait peut-ĂȘtre plus facile pour moi que si je dĂ©butais aujourdâhui : Ă mon premier jour Ă moi, il y avait Joe Dassin, Michel Sardou, Claude François et certes Maxime Le Forestier, Jean-Michel Caradec, Yves Simon â il y avait de la place dans le paysage. Dans la façon dâĂ©crire, je voyais comment Dylan racontait ses histoires d'amour, en faisant des dĂ©tours impossibles et en n'en parlant jamais: je savais que, lĂ , il y avait une place oĂč je pouvais m'installer.
Et que pensez-vous quâil restera de vous ?
Une ou deux chansons d'amour, ça me suffira â Petite Marie, LâEncre de tes yeux... Parfois, les chansons semblent trop simples quand on les Ă©crit... Il me semble avoir rĂ©ussi des chansons plus complĂštes, plus pesantes, plus habitĂ©es que ça. Mais on ne sait pas pourquoi elles restent dans l'inconscient collectif, pourquoi les gens se les approprient ou pas. La Belle Debby, par exemple, est une de mes favorites. Mais c'est sĂ»r qu'il n'y a pas lĂ , les ingrĂ©dients d'une chanson populaire. En fait, les chansons que les gens ont aimĂ©es sont celles qui devaient ĂȘtre Ă©lues, je pense.
Le public a-t-il toujours raison ?
Oui.
* célÚbre marque américaine de guitare
Francis Cabrel Les beaux dégùts (Columbia/Sony) 2004
Bertrand Dicale
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