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Tony Gatlif en terre d'asile

Le cinĂ©aste et musicien du voyage s’arrĂȘte aux Bouffes du Nord


Paris 

02/09/2004 - 

Pour accompagner la sortie d’Exils, son nouveau film, Tony Gatlif met en scùne des concerts aux Bouffes du Nord, à Paris, avec trente-cinq musiciens et la passion de l’errance.



Les Bouffes du Nord, c’est le théùtre de Peter Brook. C’est lĂ  que l’immense claveciniste Gustav Leonhardt joue lorsqu’il vient Ă  Paris, lĂ  que Carla Bruni a choisi de donner ses premiers concerts parisiens. Et la saison des Bouffes du Nord s’ouvre cette annĂ©e avec trois concerts singuliers: du 2 au 4 septembre, le cinĂ©aste Tony Gatlif met en scĂšne la musique et les musiciens de son film Exils, sorti cette semaine sur les Ă©crans. Le film, couronnĂ© par le prix de la mise en scĂšne au dernier festival de Cannes, suit Zano et NaĂŻma (Romain Duris et Lubna Azabal en photo), deux jeunes gens qui quittent la France Ă  la recherche de leurs racines en AlgĂ©rie. Passant par l’Espagne et le Maroc, sur sept mille kilomĂštres de route, de train ou de bateau, l’odyssĂ©e de Zano et NaĂŻma est aussi un voyage de musique, de la techno aux transes soufies, du flamenco Ă  la musique arabe d’AlgĂ©rie. Et, sur la scĂšne des Bouffes du Nord, "ce sera la mĂȘme continuitĂ© que le film. dans le film, la musique est parallĂšle Ă  l’image; lĂ , elle est solo, sans les acteurs. Le sujet d’Exils, ne pouvait pas ĂȘtre sans musique. MĂȘme sans le film, ces musiques parlent de l’exil, du dĂ©part, de la sĂ©paration."

C’est peu de dire que Gatlif est passionnĂ© de musique et de musiciens. Dans la conversation, il jette des noms, avec la fureur avide de ces historiens populaires qui savent tout ce qui n’est pas dans les livres. "Le mĂ©lange de flamenco et de musique arabe? Ce n’est pas Alabina qui a inventĂ© ça, non! C’est El Lebrijano, le grand Lebrijano qui a aussi donnĂ© leurs premiers chants de revendication aux Gitans. Il y avait eu Camaron, avant, mais il adaptait les vieilles chansons de forgeron, tout ça
 L’identitĂ©, la colĂšre, la revendication, ça c’est El Lebrijano, avec le spectacle et le disque Persecution dans les annĂ©es 70."

Fondamentalement, son cinĂ©ma est de la mĂȘme eau que l’ñpre flamenco d’El Lebrijano: la fiertĂ© fermement exprimĂ©e d’ĂȘtre gitan. Depuis la fin des annĂ©es 1970, il a donnĂ© des couleurs inĂ©dites au cinĂ©ma français, filmant rĂ©solument Ă  rebours du folklore des diseuses de bonne aventure, de voleurs de poule et des filles Ă  foulards multicolores. Entre les histoires urbaines des Princes ou de Je suis nĂ© d’une cigogne, il a beaucoup filmĂ© la musique. Le jazz manouche avec Swing, le flamenco avec Vengo ou le magnifique voyage de Latcho Drom. Dans ce film, sorti en 1993, il court le monde du Rajasthan Ă  la France Ă  la rencontre de communautĂ©s gitanes et de leurs musiciens. Pour une soirĂ©e spĂ©ciale du festival ‘Paris quartier d’été’, il fait venir des groupes repĂ©rĂ©s et filmĂ©s pour son long mĂ©trage, qui vont se produire jusque tard dans la nuit Ă  l’OpĂ©ra Garnier, dont les ors et le velours ne s’étaient jamais ouverts aux tsiganes – "d’ailleurs, beaucoup de ces musiciens n’avaient mĂȘme jamais de leur vie touchĂ© de velours". Un groupe roumain inconnu, emmenĂ© par un violoniste Ă  la virtuositĂ© et au sourire incroyables, va conquĂ©rir ensuite une gloire mondiale sous le nom de Taraf de HaĂŻdouks... Et le film Latcho Drom est un beau succĂšs public: pour la premiĂšre fois, le grand public peut comprendre sur piĂšces l’identitĂ© profonde entre le hiĂ©ratique flamenco d’Espagne, les flamboyantes musiques tsiganes d’Europe de l’Est, les danses bigarrĂ©es de l’Inde du Nord et la virtuositĂ© des hĂ©ritiers français de Django Reinhardt.


Fou de musique, Tony Gatlif a aussi composĂ© une partie de la musique de son film. Avec sa belle gueule - un visage d’Indien, des yeux noirs de vengeur, un sourire rare mais gĂ©nĂ©reux comme celui d’un Pierre Perret - et son passĂ© d’acteur, on le verrait volontiers sur la scĂšne. Il ne nie pas qu’il pourrait faire illusion, plaquer quelques accords de guitare ou jouer un peu de flĂ»te ney. "Mais je ne peux pas dire que je joue vraiment. J’aime toucher la guitare et si le cinĂ©ma n’avait pas tout pris, j’aurais Ă©videmment Ă©tĂ© musicien, chanteur." Il y a les circonstances, aussi: nĂ© d’un pĂšre kabyle dans un bidonville d’Alger en 1948, ses dĂ©buts dans la vie sont chaotiques, entre misĂšre, ruptures, maison de correction et guerre d’AlgĂ©rie. Le théùtre et le cinĂ©ma l’ont certainement sauvĂ© d’une noire destinĂ©e, aprĂšs qu’il eut quand mĂȘme montrĂ© quelque talent pour la guitare. Lorsqu’il l’évoque, il soupire, mais sans regrets: la musique est partout prĂ©sente dans sa vie et mĂȘme dans les bureaux de sa sociĂ©tĂ© de production, Ă  Paris, encombrĂ©e d’instruments venus de partout, qu’il saisit au hasard de la conversation pour faire entendre quelques notes de la musique d’Exils.

Il n’empĂȘche que Tony Gatlif, combattant de l’identitĂ© gitane, n’est pas rendu optimiste par le succĂšs: "Ce dont j’ai peur, c’est que la population gitane du monde entier est en train de se perdre. Ce n’est pas par les prĂ©jugĂ©s ou par le racisme, mais par la tĂ©lĂ©vision. Si la langue et les traditions ont pu survivre jusqu'Ă  aujourd’hui, c’est que toute chose, pour ĂȘtre admise dans une famille gitane, doit parler gitan. On n’entre pas chez les Gitans en apportant sa culture: rien ni personne venant de l’extĂ©rieur n’est admis s’il ne se fond pas dans la tradition. Or, maintenant, l’extĂ©rieur est dans les maisons: partout, les Gitans gardent la tĂ©lĂ©vision allumĂ©e vingt-quatre heures sur vingt-heures. Quand il n’y a pas d’électricitĂ©, c’est avec des groupes Ă©lectrogĂšnes. Parfois, ce ne sont que des vidĂ©os parce qu’on ne capte aucune chaĂźne... Nourris par la tĂ©lĂ©, les jeunes trouvent que la tradition est ringarde, n’apprennent pas la langue parce qu’on ne la parle pas Ă  la tĂ©lĂ©..."

Exils: bande originale du film chez NaĂŻve, 2004
concerts au théùtre des Bouffes du Nord, du 2 au 4 septembre, tél.: 01.46.07.34.50.

Bertrand  Dicale