ParisÂ
20/09/2004 -Â

Câest quoi le rock français dans les annĂ©es 80 ?
Il nây a jamais eu de rock en France. TĂ©lĂ©phone [groupe de rock en français trĂšs populaire, dissous en 1984], ça nâa jamais Ă©tĂ© du rock pour moi dans le sens oĂč ça nâa jamais reprĂ©sentĂ© un danger pour qui que soit : si tu prends Chuck Berry, les Rolling Stones ou les Sex Pistols, Ă chaque fois câĂ©tait la rĂ©volution qui arrivait ! Quand bien mĂȘme on pouvait considĂ©rer que ces groupes lĂ faisaient du rock, il nây avait de la place que pour un seul : quand TĂ©lĂ©phone plaçait un hit dans le Top 50, câĂ©tait tout. Alors quâen Angleterre il y avait au moins 20 singles de rock dans le Top 40, David Bowie, les Stones etc. On nâa jamais eu ça en France. A lâĂ©poque jâhabitais en banlieue, Ă Orly, on achetait des disques anglais, les Who etc. Jâavais des amis qui Ă©taient obligĂ© de se tourner du cĂŽtĂ© de Lavilliers ThiĂ©faine, Higelin, pour trouver du rock chantĂ© en français. Pour eux, Ă©couter Trust, Ă la limite, oui, pourquoi pas, parce quâils Ă©taient proche dâAC/DC, mais TĂ©lĂ©phone, non, câĂ©tait un truc pour gamin.
Câest comme ça quâarrivent des groupes comme les BĂ©ruriers Noirs et des labels comme Bondage, pour prendre la relĂšve ?
Tous les gens qui ont participĂ© Ă cette scĂšne-lĂ Ă©taient des petits punks Ă la fin des annĂ©es soixante dix. Moi jâavais 13 ans en 1977, je vois la photo des Sex Pistols et je me dis "ouais, câest parfait !" Jâai connu les futurs BĂ©rus en 1978. On a vĂ©cu cette Ă©poque le regard vissĂ© sur Londres. En France, il nây avait rien. Dix 45 tours punks, aucun album. Les majors nâen voulaient pas. Les groupes de ârockâ devaient chanter en français. Je regardais lâexemple des labels indĂ©pendants anglais et je ne voyais pas pourquoi jâaurais demandĂ© Ă quelquâun le droit de faire de la musique. Jâai enregistrĂ© mon premier disque Ă 15 ans, avec The Brigades. Un 45 tours autofinancĂ©. On se disait, si on en vend 500 on se rembourse, si on en vend 1000, on peut enregistrer le suivant. Ensuite jâai rencontrĂ© Philippe Baia, prĂȘt Ă sâimpliquer financiĂšrement, avec des connections. On est passĂ© de lâidĂ©e dâautogestion Ă celle de label. On est plusieurs Ă avoir lâidĂ©e en mĂȘme temps, au mĂȘme moment. Ăa a commencĂ© Ă fonctionner.

Comment sâest dĂ©veloppĂ© cette scĂšne alternative ? Le public a suivi ?
Il y a eu les radios libres. Avant, câĂ©tait impossible de passer Ă la radio. Les programmateurs passaient Steely Dan en boucle! Je faisais une Ă©mission avec les copains sur une radio libre, dans ma banlieue, tous les mardis de 10h00 Ă minuit, on passait ce quâon voulait ! On allait aussi Ă Paris, Ă CitĂ© 96, radio libre de Montmartre, oĂč il y avait des invitĂ©s et une musique dâenfer de 8h00 du soir Ă 4h00 du matin! Il nây avait que ce mĂ©dia-lĂ pour sâexprimer et les fanzines qui ont apparu Ă moment-lĂ . La scĂšne a commencĂ© dâexister et a grossi grĂące Ă tout ces gens qui partageaient les mĂȘmes envies et se retrouvaient dans les squats artistiques: les graffeurs, les photographes comme Masto, les peintres de la nouvelle figuration libre [Combas etc]. Quand tu fais les choses, les choses existent et les gens suivent. Tout ça restait quand mĂȘme Ă une petite Ă©chelle - les BĂ©rus nâont jamais eu de disque dâor pendant quâils existaient -, mais ça sâest dĂ©veloppĂ©.
La scÚne alternative des années 80 a-t-elle renouvelé "le rock français" ?
On a une tradition "danse des canards" en France et je pense que dans les annĂ©es 80, on nây a pas Ă©chappĂ©. Les Satellites, les BĂ©rus (en photo ci-dessous), les Ludwig, câest le cĂŽtĂ© "on va se marrer", grand guignol. On fait un peu du cirque, nous, ici. On a créé un truc typiquement français, mĂ©langĂ© Ă la chanson rĂ©aliste, avec des looks bĂ©rets-pantalons pourris, un genre de "punk gavroche", "Titi parisien-qui-va-au-bal".

Est-ce le chant en français qui rend impossible un "rock français" ?
En anglais on peut Ă©crire une chanson comme on parle, pas en français. Historiquement, le rock est une musique en anglais et pour moi chanter le rock en français câest comme chanter du flamenco en allemand, ça nâa pas de sens. Câest ma façon de voir les choses, je nâai jamais Ă©crit de chansons en français. Mais si tu es en France et que tu chantes en anglais, tu ne vends pas. Alors il a fallu trouver un langage. Dans les annĂ©es 80, des gens ont commencĂ© Ă libĂ©rer le langage rock, Ă inventer une langue: BĂ©rurier Noir y a participĂ©, MĂ©tal Urbain aussi, Noir DĂ©sir a rĂ©ussi Ă le faire, en inventant une autre syntaxe, en coupant un peu, sans verbe, on enlĂšve des adjectifs... ça se rapproche de ce que CĂ©line a pu faire avec la langue française. Mais cette adaptation du français au rock est une dĂ©marche artistique et non viscĂ©rale. Or le rock est un truc viscĂ©ral, dangereux, fait pour dĂ©stabiliser. Une minoritĂ© sâimpose Ă sa façon Ă la majoritĂ©: la majoritĂ© ne la suit pas mais cette façon devient prĂ©sente dans leur quotidien : "oh la la, je ne veux pas que mon fils se marie avec le chanteur des Stones, je ne veux pas que ma fille regarde les Sex Pistols dire des gros mots Ă la tĂ©lĂ©vision etc.". En France, aucun groupe nâa fait ça, Ă ce niveau lĂ ."
propos recueillis par Jean-François Danis
Merci Ă Marsu, cofondateur de Bondage et fondateur de Crash Disques pour les photos et son point de vue sur la scĂšne rock française des 80âs. Crash Disques réédite les Ludwig, les Thugs etc.
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