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Kid Loco, le rock bondage

"Le rock français n’existe pas"


Paris 

20/09/2004 - 

Jean-Yves Prieur, alias Kid Bravo, commence punk en 1978 avec The Brigades et cofonde avec Philippe Baia et Marsu un des labels-phare de la scĂšne alternative française des annĂ©es 1980, Bondage (BĂ©rurier Noir, Satellites, Ludwig Von 88, Parabellum etc). Il continue avec Nuclear Device, en mĂ©langeant reggae, punk et rock. RĂ©incarnĂ© en artiste "Ă©lectro" (et plus que ça) sous le nom de Kid Loco, il Ă©crit, compose, produit, remixe pour lui et pour beaucoup d’autres, en France et Ă  l’étranger. Le Kid revient sans pitiĂ© sur la naissance du rock français alternatif dans les annĂ©es 80 :



C’est quoi le rock français dans les annĂ©es 80 ?
Il n’y a jamais eu de rock en France. TĂ©lĂ©phone [groupe de rock en français trĂšs populaire, dissous en 1984], ça n’a jamais Ă©tĂ© du rock pour moi dans le sens oĂč ça n’a jamais reprĂ©sentĂ© un danger pour qui que soit : si tu prends Chuck Berry, les Rolling Stones ou les Sex Pistols, Ă  chaque fois c’était la rĂ©volution qui arrivait ! Quand bien mĂȘme on pouvait considĂ©rer que ces groupes lĂ  faisaient du rock, il n’y avait de la place que pour un seul : quand TĂ©lĂ©phone plaçait un hit dans le Top 50, c’était tout. Alors qu’en Angleterre il y avait au moins 20 singles de rock dans le Top 40, David Bowie, les Stones etc. On n’a jamais eu ça en France. A l’époque j’habitais en banlieue, Ă  Orly, on achetait des disques anglais, les Who etc. J’avais des amis qui Ă©taient obligĂ© de se tourner du cĂŽtĂ© de Lavilliers ThiĂ©faine, Higelin, pour trouver du rock chantĂ© en français. Pour eux, Ă©couter Trust, Ă  la limite, oui, pourquoi pas, parce qu’ils Ă©taient proche d’AC/DC, mais TĂ©lĂ©phone, non, c’était un truc pour gamin.

C’est comme ça qu’arrivent des groupes comme les BĂ©ruriers Noirs et des labels comme Bondage, pour prendre la relĂšve ?
Tous les gens qui ont participĂ© Ă  cette scĂšne-lĂ  Ă©taient des petits punks Ă  la fin des annĂ©es soixante dix. Moi j’avais 13 ans en 1977, je vois la photo des Sex Pistols et je me dis "ouais, c’est parfait !" J’ai connu les futurs BĂ©rus en 1978. On a vĂ©cu cette Ă©poque le regard vissĂ© sur Londres. En France, il n’y avait rien. Dix 45 tours punks, aucun album. Les majors n’en voulaient pas. Les groupes de ‘rock’ devaient chanter en français. Je regardais l’exemple des labels indĂ©pendants anglais et je ne voyais pas pourquoi j’aurais demandĂ© Ă  quelqu’un le droit de faire de la musique. J’ai enregistrĂ© mon premier disque Ă  15 ans, avec The Brigades. Un 45 tours autofinancĂ©. On se disait, si on en vend 500 on se rembourse, si on en vend 1000, on peut enregistrer le suivant. Ensuite j’ai rencontrĂ© Philippe Baia, prĂȘt Ă  s’impliquer financiĂšrement, avec des connections. On est passĂ© de l’idĂ©e d’autogestion Ă  celle de label. On est plusieurs Ă  avoir l’idĂ©e en mĂȘme temps, au mĂȘme moment. Ça a commencĂ© Ă  fonctionner.


Comment s’est dĂ©veloppĂ© cette scĂšne alternative ? Le public a suivi ?
Il y a eu les radios libres. Avant, c’était impossible de passer Ă  la radio. Les programmateurs passaient Steely Dan en boucle! Je faisais une Ă©mission avec les copains sur une radio libre, dans ma banlieue, tous les mardis de 10h00 Ă  minuit, on passait ce qu’on voulait ! On allait aussi Ă  Paris, Ă  CitĂ© 96, radio libre de Montmartre, oĂč il y avait des invitĂ©s et une musique d’enfer de 8h00 du soir Ă  4h00 du matin! Il n’y avait que ce mĂ©dia-lĂ  pour s’exprimer et les fanzines qui ont apparu Ă  moment-lĂ . La scĂšne a commencĂ© d’exister et a grossi grĂące Ă  tout ces gens qui partageaient les mĂȘmes envies et se retrouvaient dans les squats artistiques: les graffeurs, les photographes comme Masto, les peintres de la nouvelle figuration libre [Combas etc]. Quand tu fais les choses, les choses existent et les gens suivent. Tout ça restait quand mĂȘme Ă  une petite Ă©chelle - les BĂ©rus n’ont jamais eu de disque d’or pendant qu’ils existaient -, mais ça s’est dĂ©veloppĂ©.

La scÚne alternative des années 80 a-t-elle renouvelé "le rock français" ?
On a une tradition "danse des canards" en France et je pense que dans les annĂ©es 80, on n’y a pas Ă©chappĂ©. Les Satellites, les BĂ©rus (en photo ci-dessous), les Ludwig, c’est le cĂŽtĂ© "on va se marrer", grand guignol. On fait un peu du cirque, nous, ici. On a créé un truc typiquement français, mĂ©langĂ© Ă  la chanson rĂ©aliste, avec des looks bĂ©rets-pantalons pourris, un genre de "punk gavroche", "Titi parisien-qui-va-au-bal".


Est-ce le chant en français qui rend impossible un "rock français" ?
En anglais on peut Ă©crire une chanson comme on parle, pas en français. Historiquement, le rock est une musique en anglais et pour moi chanter le rock en français c’est comme chanter du flamenco en allemand, ça n’a pas de sens. C’est ma façon de voir les choses, je n’ai jamais Ă©crit de chansons en français. Mais si tu es en France et que tu chantes en anglais, tu ne vends pas. Alors il a fallu trouver un langage. Dans les annĂ©es 80, des gens ont commencĂ© Ă  libĂ©rer le langage rock, Ă  inventer une langue: BĂ©rurier Noir y a participĂ©, MĂ©tal Urbain aussi, Noir DĂ©sir a rĂ©ussi Ă  le faire, en inventant une autre syntaxe, en coupant un peu, sans verbe, on enlĂšve des adjectifs... ça se rapproche de ce que CĂ©line a pu faire avec la langue française. Mais cette adaptation du français au rock est une dĂ©marche artistique et non viscĂ©rale. Or le rock est un truc viscĂ©ral, dangereux, fait pour dĂ©stabiliser. Une minoritĂ© s’impose Ă  sa façon Ă  la majoritĂ©: la majoritĂ© ne la suit pas mais cette façon devient prĂ©sente dans leur quotidien : "oh la la, je ne veux pas que mon fils se marie avec le chanteur des Stones, je ne veux pas que ma fille regarde les Sex Pistols dire des gros mots Ă  la tĂ©lĂ©vision etc.". En France, aucun groupe n’a fait ça, Ă  ce niveau lĂ ."

propos recueillis par Jean-François Danis

Merci Ă  Marsu, cofondateur de Bondage et fondateur de Crash Disques pour les photos et son point de vue sur la scĂšne rock française des 80’s. Crash Disques réédite les Ludwig, les Thugs etc.