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Chronique album


Khaled

Ya-Rayi


Paris 

17/09/2004 - 

On le disait usĂ©, la voix cassĂ©e par l’alcool et les cigarettes. Khaled Hadj Brahim s’est refait une santĂ© au Luxembourg, oĂč il rĂ©side dĂ©sormais, et revient avec un sixiĂšme opus aux couleurs rĂ©tro. Pour le seul raĂŻ de l’album, Ya-Rayi, il a innovĂ©, enregistrant entre Paris et L.A. via Internet avec son vieux complice Don Was. Entretien.



Vous avez voulu travailler en confiance avec des producteurs que vous connaissiez ?
C’est vrai. Il y a mon ami Philippe Eidel avec lequel j’avais dĂ©jĂ  rĂ©alisĂ© deux albums, dont Didi. J’ai voulu retrouver les personnes avec lesquelles j’avais fait des titres qui avaient bien marchĂ©. Vous savez, dans ce mĂ©tier, on est parfois superstitieux.

Ce nouvel album n’est-il pas un retour aux sources de la musique arabe ?
C’est le patron de ma maison de disques qui m’a incitĂ© Ă  reprendre des vieux titres de chĂąabi algĂ©rois. C’était la premiĂšre fois que je chantais de telles chansons. Je me devais d’ĂȘtre sĂ©rieux, de ne pas rigoler. Le chĂąabi, c’est un autre monde que le raĂŻ. Il y avait un vrai maĂźtre de ce style, le regrettĂ© Cheikh El Hadj Mohamed El Anka. Tous sont passĂ©s par son conservatoire, et j’ai voulu lui rendre hommage. Pour Mani Hani, le premier titre de l’album, j’ai dit Ă  Philippe Eidelque j’aimerais bien faire un ping-pong, Ă  savoir une partie en français, l’autre en arabe, comme lorsque nous Ă©tions colonisĂ©s. Parce que, Ă  cette Ă©poque, on ne parlait pas qu’en arabe. Et dans les chansons, ce qui Ă©tait beau, c’était le mariage des deux langues. J’ai voulu retourner aux sources de notre musique, Ă  l’époque des colonies.


C’est vrai, on a un peu l’impression d’entendre un vieux crooner des annĂ©es 60...
C’est ce qui fait le charme. Vous savez dans la musique oranaise, si on Ă©coute bien les premiers albums, il y a beaucoup de chansons avec ce style d’intonations. Les Blaoui, Blanc Blanc, Maurice El Medioni, mĂȘme Enrico Macias, qui vient de Constantine avec son maalouf. Du coup, j’ai rĂ©uni Blaoui et Medioni pour enregistrer ce premier titre. Cela faisait quarante ans qu’ils ne s’étaient pas vus. Blaoui vit en AlgĂ©rie, MĂ©dioni Ă  Marseille. Lorsque Blaoui a vu MĂ©dioni, il a failli s’évanouir.

Ya-Rayi détonne dans cette atmosphÚre rétro...
Pour changer un peu, j’ai voulu travailler avec Doctor Dre. Comme il n’était pas libre, on a recontactĂ© mon vieux complice Don Was, qui a fait trois albums avec moi. Je me suis dit qu’il n’y a que lui qui connaĂźt ma musique. On est frĂšres, on est amis. Il Ă©tait alors en train de produire le prochain album des Rolling Stones. Il a demandĂ© Ă  Mick Jagger une petite semaine de relĂąche pour faire ce titre. Mick lui a donnĂ© son feu vert. Mais comme il me fallait plus de quinze jours pour obtenir un visa pour les Etats-Unis, j’ai envoyĂ© mon rĂ©gisseur avec les bandes Ă  Los Angeles et j’ai proposĂ© Ă  Don de voir si on pouvait travailler par Internet. Il s’est renseignĂ© et m’a dit: "On peut essayer". J’ai trouvĂ© un studio Ă  Paris qui pouvait fonctionner ainsi et on s’est mis Ă  l’oeuvre. On a travaillĂ© avec une webcam, on s’envoyait les fichiers, mais c’était un peu lourd parce qu’ils arrivaient piste par piste. Il fallait huit ou neuf heures pour les transfĂ©rer. Pour les sons, ça marchait vraiment bien. J’ai d’ailleurs jouĂ© du synthĂ© pour m’amuser, et lorsque Don m’a vu avec la webcam, il m’a dit: "Tu es fou, c’est toi qui doit jouer ce titre".
C’était vraiment inĂ©dit comme expĂ©rience. D’ailleurs, Don s’est renseignĂ© dans tous les studios de L.A. pour savoir si une telle expĂ©rience s’était dĂ©jĂ  rĂ©alisĂ©e et il m’a ditque nous Ă©tions les premiers Ă  faire un trucpareil. Ya-Rayi s’est donc enregistrĂ© virtuellement.


Zine Zina est un titre sur lequel vous ne pouvez pas vous empĂȘcher de tenter une nouvelle fusion du raĂŻ. Avec le zouk de Jacob Desvarieux, cette fois...
J’aime bien Jacob, j’écoute sa musique depuis longtemps. J’avais jouĂ© avec Kassav Ă  Bercy pour leur vingtiĂšme anniversaire. Depuis, Jacob m’appelait souvent pour me proposer des titres. Le zouk fait bouger. C'est comme mon raĂŻ, c’est de la musique de fĂȘte. Il n’y a pas de diffĂ©rences entre les deux musiques, elles viennent toutes les deux d’Afrique, parce que ce ne sont pas des blancs aux Antilles. Desvarieux Ă©tait trĂšs content lorsque je lui ai envoyĂ© le titre. Je lui ai dit: "Travaille dĂ©jĂ  avec ma musique, ensuite je prendrai la tienne". Le lendemain, lorsqu’il m’a envoyĂ© sa version, j’étais Ă©tonnĂ©. Je me suis dit: ça, c’est du gnawa, de la musique du Maroc, de mon Sahara d’AlgĂ©rie, de la transe. Je n’étais pas dĂ©paysĂ©.

Le raĂŻ et le chĂąabi se cĂŽtoient donc sur cet album. La guerre musicale entre Alger et Oran est-elle finie ?
C’est un peu comme entre Paris et Marseille. Chez nous, Ă  Oran, on est des fĂȘtards. A Alger, ils manifestent, ils parlent de leurs droits. C’est la capitale. Mais Ă  l’époque du terrorisme, les AlgĂ©rois venaient passer leurs vacances chez moi, ils m’appelaient pour me dire: "Je viens passer mes vacances en Suisse". La Suisse, c’était Oran.

Khaled Ya-Rayi (AZ-Universal) 2004

Pierre  René-Worms