Chronique album
ParisÂ
24/09/2004 -Â

TĂ©kitoi ? : Regardez la pochette, vous comprendrez. Certains ont dit: "Regardez sa tĂȘte, on dirait un terroriste dâAl QaĂŻda". Alors que lorsquâon regarde de prĂšs, on y voit plutĂŽt un regard critique. Câest une maniĂšre de dire Tekitoi ? Toi, câest moi et moi, câest toi. Et moi sans toi, je ne suis pas moi. La chanson, je lâai dâabord Ă©crite en arabe. Je voulais faire un texte en français et je me suis dit: "Je ne peux la faire quâavec quelquâun avec qui je mâentends bien, Ă savoir Christian Olivier, des TĂȘtes Raides. Il a trĂšs bien saisi la rythmique des mots, leur direction". Steve mâa dit pendant lâenregistrement: "Il a un petit cĂŽtĂ© africain lorsquâil chante". En fait, Christian est nĂ© en Afrique, son pĂšre Ă©tait Ă©bĂ©niste au Mali ou au Tchad. Je lâignorais. Câest drĂŽle.
Rock El Casbah : Ce titre me paraissait Ă©vident, car depuis mes dĂ©buts avec Carte de SĂ©jour, on mâa toujours associĂ© aux Clash. Et jâavais envie depuis longtemps de chanter avec Joe Strummer. Je mâapprĂȘtais Ă le rencontrer lorsquâil est dĂ©cĂ©dĂ©. Câest quelquâun pour lequel jâavais beaucoup de respect, qui avait conservĂ© une rigueur rebelle, trĂšs rockân roll. Il me semblait que câĂ©tait la chanson idĂ©ale pour faire un lien entre lâOrient et lâOccident.
Lli fat mat ! (Ce qui est passĂ© est passĂ©) : Je voulais que lâon cesse de parler de notre passĂ© Ă nous, Africains, AlgĂ©riens. On fait croire au peuple que tout va mal Ă cause de la colonisation, et je me suis dit : "Cela fait plus de 40 ans que certains pays ne sont plus colonisĂ©s, on a grandi. Il faut que lâon se prenne en charge, que lâon aille de lâavant". Câest cette mise en garde, cette colĂšre-lĂ que je voulais exprimer. Il y a dans ce titre les violons de lâOrchestre du Caire. Steve est parti lĂ -bas. Lui sâoccupe du cĂŽtĂ© oriental, moi je gĂšre les guitares rock. Câest notre duplicitĂ©.
HâAsbu-Hum (Demandez-leur des comptes) : Câest une manif. Ce morceau a Ă©tĂ© influencĂ© par une photo que jâai vue dans un magazine français, oĂč le peuple algĂ©rien manifestait contre la corruption. Cette chanson est interprĂ©tĂ©e par certains milieux arabophones comme pouvant pousser Ă lâĂ©meute. Pour moi, câest juste un constat. Câest rare dâĂ©crire une chanson comme ça en arabe et de la chanter.
Safi !(Pur) : Je parle dans ce titre de la dĂ©mocratie en gĂ©nĂ©ral. Au dĂ©part, cela commence par les problĂšmes de communication avec son pĂšre, Ă cause du poids de la tradition, de la culture, et cela continue avec le pouvoir parce quâon nâa pas la possibilitĂ© de dialoguer avec lui. Et moi je dis quâon vit dans un parti unique. Jâai Ă©tĂ© influencĂ© dans cette approche par un journaliste dâAl Jazira. Je me rends compte que la dĂ©mocratie est en train de foutre le camp en Occident. Au nom de la libertĂ©, on va imposer une libertĂ© aussi radicale que les autres, qui est en train de crĂ©er une espĂšce de radicalisme chez les uns et chez les autres qui me fait peur. Il y a une gĂ©nĂ©ration qui nâa connu que la guerre, aussi cela ne mâĂ©tonne pas quâil y ait des kamikazes. Ce nâest pas que la faute de lâOccident. Câest aussi Ă cause des pouvoirs arabes qui nâont pas laissĂ© la libertĂ© ou les dĂ©mocrates sâexprimer.
Meftuhâ (Ouvert) : Câest un peu dâespoir. MalgrĂ© les portes fermĂ©es, le dĂ©sespoir, lâespoir existe aussi. Cet album est trĂšs politique, dâoĂč ces guitares qui sont trĂšs importantes pour moi. Ce sont les bombes antinomiques.
Winta ? : Câest une rencontre avec un chanteur gĂ©orgien Ă Paris qui Ă©tait fan de Ya Rayah. Il avait envie de faire quelque chose avec moi et je lui ai dit: "Viens, on va Ă©crire une chanson". Elle parle de lâespoir, du paradis.
Nahâseb ! (Je compte) : Câest lâhorloge de la vie qui passe. Le "compte-Ă -rebeur". Tout le monde attend le messie, espĂšre ĂȘtre sauvĂ©. Je crois que la seule personne qui puisse nous sauver, câest nous-mĂȘme. Cessons dâattendre et agissons.
Dima ! (Toujours) : Câest un morceau que jâai composĂ© avec Steve et Brian Eno. Eno apparaissait dĂ©jĂ dans Rock El Casbah, oĂč il faisait les claviers et les coeurs. Je savais que jâallais le rencontrer. Et lui aussi. Dâailleurs, la premiĂšre fois quâon sâest vu, on Ă©tait habillĂ© de la mĂȘme maniĂšre. Dima, câest la chanson la plus engagĂ©e, qui dĂ©nonce le plus les dictatures. Je rĂ©sume un peu la situation de pays dans lesquels on nâa pas le droit Ă la parole, oĂč il est interdit de penser, de chanter.
Lorsque je vois le climat antiraciste, antisĂ©mite en France, cela me fait aussi peur. Jâai peur du repli sur soi. Quand de jeunes "rebeu" commettent des actes antisĂ©mites, je suis hors de moi.
Mamachi : Câest le nom du premier chanteur de raĂŻ que jâai entendu dans un mariage. Je devais avoir huit ans, Ă Mostanganem. Je voulais lui rendre hommage et parler de sagesse et de sĂ©rĂ©nitĂ©.
Shuf ! (Regarde) : Câest la beautĂ©, une histoire trĂšs Ă©rotique qui dit: "Viens, je te prends", sans langue de bois. En amour, dans la culture musulmane, on a le droit au plaisir, et je voulais ajouter quâil Ă©tait autorisĂ© dans toute sa splendeur. Câest une dĂ©claration Ă une princesse "cousue main". Vous savez pourquoi ? Câest une rĂ©fĂ©rence Ă la virginitĂ© avant le mariage, et moi je dis quâelle est cousue main de partout.
Stenna ! (Attends) : Câest la patience. Jâai dĂ©diĂ© cette chanson Ă mon fils. MalgrĂ© tout, je pense que ceux qui font du mal ne gagnent pas. Câest celui qui a le coeur blanc, qui nâest pas envieux, qui sâen sort.
Les Anglais disent que cet album est un chef dâoeuvre. Câest marrant. Ils disent maintenant :"On a notre rocker". Câest important, politiquement, dâĂȘtre reconnu lĂ -bas avec tous les intĂ©gristes qui y vivent. Câest la rĂ©ponse que je leur apporte.
Pierre René-Worms
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