Chronique album
ParisÂ
08/10/2004 -Â

Dans le stade Modibo KeĂŻta de Bamako, ils Ă©taient prĂšs de 20.000 Ă sâĂȘtre dĂ©placĂ©s samedi 2 octobre pour dĂ©couvrir les nouvelles chansons de Tiken Jah Fakoly. Le chanteur ivoirien avait secrĂštement caressĂ© lâespoir dâaller lancer son album Coup de gueule dans son pays, il avait mĂȘme imaginĂ© louer un petit avion pour faire lâaller retour dans la journĂ©e entre la capitale malienne et Abidjan, mais Ă regret, il a du se rĂ©soudre Ă abandonner le projet, trop risquĂ© pour sa sĂ©curitĂ© et celle de son public."On nous a fait savoir que certains ne voyaient pas ma venue dâun bon oeil, et que ça risquait de mal se passer", tient-il Ă prĂ©ciser. Depuis deux ans, il vit en exil au Mali. "Pour rester en CĂŽte dâIvoire, il aurait fallu que je ferme ma bouche. Et comme jâen suis incapable, jâai prĂ©fĂ©rĂ© mâĂ©loigner", explique Tiken. "Ceux qui sont au pouvoir aujourdâhui connaissent mes prises de positions, mes convictions. Quand ils Ă©taient dans lâopposition, on nâa pas collaborĂ© mais on sâestimait mutuellement. Ils savent quâils ne peuvent pas me rĂ©cupĂ©rer, et je me doutais que donc, ils chercheraient Ă mâĂ©liminer".
Pourtant, bien que la crise politique ait eu raison de lâunitĂ© du pays en 2002, lâartiste se souvient avoir reçu des coups de tĂ©lĂ©phones dâhommes politiques de chaque camp qui tenaient Ă le fĂ©liciter au lendemain de la cĂ©rĂ©monie des Victoires de la musique. De cette rĂ©compense obtenue lâan dernier avec lâalbum Françafrique, il avoue ĂȘtre fier: "Quand je me regarde dans un miroir, je me dis: âpetit, câest bien, continueâ. Mais ça nâa pas changĂ© pas ma dĂ©marche ni mon comportement avec qui que ce soit. Ce nâest quâune Ă©tape dans ma carriĂšre. Câest Ă partir de ce moment que le plus difficile commence. Je dois travailler encore plus dur parce que je dois me maintenir Ă ce niveau. Lors des prochaines Victoires de la musique, par exemple, il faut que je sois parmi ceux qui sont nommĂ©s".
Pour relever le challenge quâil sâest fixĂ©, Tiken ne sâest pas prĂ©cipitĂ© en choisissant la facilitĂ©, il sâest laissĂ© du temps pour trouver de nouvelles idĂ©es, tant pour ses compositions que pour ses textes. "Notre grand souci, câĂ©tait de faire Ă©couter quelque chose de diffĂ©rent. Françafrique a Ă©tĂ© apprĂ©ciĂ©, mais on ne voulait pas en faire une photocopie", reconnaĂźt le chanteur. Pendant huit mois, il a soigneusement affinĂ© ses chansons avant de sâenvoler pour la JamaĂŻque afin de conserver ce son afro-jamaĂŻcain quâil affectionne. Ă Kingston, il est retournĂ© au studio Tuff Gong que possĂšde la famille Marley. Confiant Ă nouveau la rĂ©alisation Ă lâex-Wailers Tyrone Downie, il sâest Ă©galement entourĂ© de musiciens auxquels il avait dĂ©jĂ fait appel, Ă lâimage du batteur Sly Dunbar et du bassiste Robbie Shakespeare qui forment lâun des duos les plus cĂ©lĂšbres du reggae. "Pour Françafrique, jâĂ©tais arrivĂ© avec les maquettes et jâavais tout imposĂ©, se souvient-il. Cette fois-ci, je me suis dit quâil fallait que je les laisse un peu sâexprimer. Ils ont jouĂ© Ă leur maniĂšre, et si ça me plaisait, on gardait".

Au final, Coup de Gueule ne ressemble effectivement pas Ă son prĂ©dĂ©cesseur. Musicalement, Tiken a pris dâautres options qui donnent dâautres couleurs, moins vives. Les choeurs fĂ©minins, rĂ©currents depuis Mangercratie, ont disparu; les instruments ne dĂ©gagent plus la mĂȘme impression de puissance. Sur certains morceaux, comme Plus rien ne mâĂ©tonne ou Tonton dâAmĂ©rica, sa voix semble fatiguĂ©e, sans aucune Ă©nergie. "Il y a des mĂ©lodies qui exigent que ce soit chantĂ© de cette maniĂšre", se dĂ©fend lâartiste.
ImpliquĂ© depuis quelques annĂ©es dans le combat pour lâannulation de la dette africaine, invitĂ© en 2003 au Sommet pour un autre monde dans le cadre des manifestations anti-G8 qui se sont tenues en Suisse, il sâest rapprochĂ© du mouvement altermondialiste et tire de cette expĂ©rience des idĂ©es qui lui ont permis dâĂ©tendre sa rĂ©flexion Ă lâĂ©chelle de la planĂšte. Car sur ce nouvel album, Tiken a voulu sortir du carcan africain et sâouvrir davantage sur le monde. Mais la rĂ©ussite de sa dĂ©marche ne se mesure pas Ă lâaune de ses textes dĂ©nonçant trop naĂŻvement le nĂ©ocolonialisme Ă©conomique amĂ©ricain ou le troc gĂ©opolitique auquel se livrent les grandes puissances. Cette nouvelle dimension Ă laquelle il aspire, elle se dessine ailleurs, Ă travers les collaborations que lui ont proposĂ©es entre autres Bernard Lavilliers, Zebda, Amadou et Mariam ou encore Steel Pulse. Des rencontres qui laissent Ă penser que le reggaeman ivoirien a le potentiel nĂ©cessaire pour se diversifier et porter, toujours plus loin, le message qui lui tient Ă coeur.
Bertrand Lavaine
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