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Bikialo sur la route de Cabrel

Interview du pianiste de Francis Cabrel


Paris 

03/11/2004 - 

Sous les feux de la rampe, il y a Francis Cabrel. DerriÚre le chanteur, qui commence ces jours-ci une série de concerts au Casino de Paris, le fidÚle pianiste Gérard Bikialo tient une place importante dans le dispositif artistique. Rencontre avec un homme tranquille qui se sent bien derriÚre son piano, loin de la lumiÚre des sunlights.



Il est l’homme de tous les claviers et le rĂ©alisateur des derniers albums. Mais n’allez pas le lui siffler sous le nez, sa modestie vous en voudrait. Timide et humble, GĂ©rard Bikialo a la gentillesse des gens qui ont besoin d’avoir confiance et son regard s’excuse continuellement en s’échappant vers ailleurs lorsqu’il parle de lui. Les dates ne sont pas son fort non plus, et mĂȘme si la chronologie de son parcours ne lui Ă©chappe pas, il a plutĂŽt tendance Ă  parler des rencontres et des personnes importantes que de son rĂŽle auprĂšs d’elles.


Un pĂšre musicien a permis aux instruments d’ĂȘtre prĂ©sents un peu partout dans la maison de son enfance. Il apprend l’accordĂ©on et le saxophone avant de se tourner dĂ©finitivement vers le piano et de frĂ©quenter les conservatoires "J’ai aussi fait des Ă©tudes de mathĂ©matiques et de psychologie mais j’avais un problĂšme avec les Ă©tudiants, j’étais totalement isolĂ©. Je ne leur ressemblais en rien et n’étais pas trĂšs Ă  l’aise. DĂšs que je pouvais retrouver des musiciens je me sentais mieux." Alors les groupes s’enchaĂźnent et GĂ©rard est encore loin d’imaginer ce qui va le faire passer au stade professionnel. Un batteur qu’il frĂ©quente lui apprend que Christian Vander et le groupe Magma (alors mythique pour tous) cherchent un pianiste et lui demandent de passer l’audition. GĂ©rard a environ 23 ans et rejoint ainsi ce dont il n’avait osĂ© rĂȘver. "Je ne comprenais mĂȘme pas pourquoi ils m’avaient choisi. J’ai eu trĂšs peur mais dĂšs les premiĂšres mesures, je me suis senti bien musicalement. Humainement c’était plus difficile, j’étais impressionnĂ©, je ne savais jamais oĂč me mettre, je pensais n’avoir rien Ă  faire avec des mecs comme ça. Il a fallu un temps avant de m’adapter, de prendre confiance en moi. J’ai mĂȘme voulu quitter le groupe et ils m’ont retenu. Je suis restĂ© et le gros travail a commencĂ©. Concerts, rĂ©pĂ©titions, disques
"

Bikialo finit tout de mĂȘme par quitter Magma au bout de deux ans avec des envies de blues et de rock "Je suis restĂ© assez longtemps sans travail, le fait d’avoir appartenu Ă  un groupe aussi fort m’avait collĂ© une Ă©tiquette. Cela voulait dire que j’avais un certain niveau certes, mais aussi que j’étais dans un genre musical marginal". C’est Ă  travers sa rencontre avec Denys Lable (guitariste, plus tard fidĂšle accompagnateur de Francis Cabrel) que le virage va enfin pouvoir se prendre. L’homme est entre autres le chef d’orchestre de Julien Clerc et ce dernier veut s’entourer d’une nouvelle Ă©quipe. GĂ©rard Bikialo l’intĂšgre donc. Et comme travailler pour le numĂ©ro un de l’époque attire les sollicitations, le reste s’enchaĂźne trĂšs vite.

Nombre de chanteurs français (Michel Berger, France Gall, Capdevielle, Duteil
) appelle le pianiste et petit Ă  petit, il enfile une autre casquette, celle de rĂ©alisateur d’album. "J’ai appris au fur et Ă  mesure cet autre mĂ©tier. Je ne sais pas pourquoi d’ailleurs on me filait toujours un peu les responsabilitĂ©s. J’arrivais dans des sĂ©ances et s’il manquait une personne pour organiser, c’est sur moi que ça retombait. C’est difficile d’avoir Ă  diriger des gens, ce n’est pas dans ma nature, j’aime bien quand je suis tranquillement derriĂšre mon piano".


La rencontre avec Francis Cabrel se fait en 1980 pour l’album Fragile. Bikialo pose ses accords de pianos puis signe des arrangements cordes sur les disques suivants. Les choses se prĂ©cisent entre les deux hommes en 1985 pour l’album Photos de voyages. Les musiciens changent, Bernard Paganotti (un ancien de Magma Ă©galement) et Denys Lable viennent d’arriver. "Je ne sais pas si c’est dĂ» Ă  cela mais on me demandait Ă  nouveau d’avoir une casquette de responsable, de m’occuper un peu de tout. Je me suis retrouvĂ© investi sans que cela soit dit vraiment." Le voilĂ  donc instrumentiste et rĂ©alisateur. Cela ne changera plus jusqu’à aujourd’hui. Sur les tournĂ©es, le noyau dur des musiciens reste Ă©galement inchangĂ© depuis lors.

Cabrel team

En ce moment donc, la famille est Ă  nouveau rĂ©unie"Francis a la force d’un groupe en fait. Au bout de tant d'annĂ©es de route ensemble, il y a vraiment un son qui se dĂ©gage. C’est confortable mais cela peut ĂȘtre gĂȘnant aussi, heureusement que les musiciens prĂ©sents sont des gens qui cherchent Ă  progresser continuellement. Et puis rien n’est jamais acquis dans nos tĂȘtes. On ne pense pas ĂȘtre forcĂ©ment lĂ  dans cinq ans. On ne se dĂ©finit pas musicien de Cabrel. Je n’aimerais pas avoir une Ă©tiquette, d’ailleurs. Francis est trĂšs exigeant et je pense que le fait que l’on cherche Ă  Ă©voluer, ça lui plait. Il y a beaucoup d’interaction entre nous, on s’échange les disques que l’on Ă©coute, que l’on aime".


 

Et puis cette tournĂ©e en cours est diffĂ©rente. L’oeil de GĂ©rard Bikialo s’allume rien qu’en Ă©voquant ce qui s’y passe. "C’est assez Ă©purĂ© et petit Ă  petit, au sein du rĂ©pertoire de Francis, on sent de la musique blues se dĂ©gager. LĂ , il a intĂ©grĂ© une section de cuivres et ça amĂšne un son nouveau. Un beau brassage est en train de se produire, j’apprends des choses nouvelles. C’est entre la soul, le blues, le ryhtm n’blues et avec les cuivres, cela apporte vraiment un truc qu’il n’y avait pas avant chez Francis. Le fait d’avoir intĂ©grĂ© les cuivres remet tout en question. L’idĂ©e n’était pas Ă©vidente au dĂ©part parce que Francis a une musique assez soft, il fallait vraiment les traiter d’une certaine façon et les adapter. Cela n’a pas Ă©tĂ© facile mais on a rĂ©ussi.On se respecte les uns les autres, il y a de la concentration et une volontĂ© rĂ©elle de faire bien. A partir de lĂ , chacun fait attention, quand on sort de scĂšne on se fait des critiques. Si c’est moins bien certains soirs, on se le dit. En revanche, le plaisir ne s’émousse jamais. Le spectacle passe toujours trĂšs vite. On est toujours trĂšs content de rentrer sur scĂšne."

Ce qu’il y a de sĂ»r c’est que GĂ©rard Bikialo ne troquerait pour rien au monde sa place contre celle de Francis, son ami. Les lumiĂšres ne lui conviennent guĂšre et il ne se sent bien que cachĂ© derriĂšre ses claviers. "Francis aussi est trĂšs timide mais moi je suis presque autiste. On a des rapports qui me conviennent bien parce que du coup ce n’est pas beaucoup dans la parole mais dans l’observation, dans le regard". Deux ĂȘtres de musique qui s’entendent si bien dans leurs silences. Allez comprendre.

 

Marjorie  Risacher