ParisÂ
29/11/2004 -Â

Florent Pagny est un camĂ©lĂ©on. Vocalement sâentend, puisque son organe tout terrain lui autorise quasiment toutes les fantaisies, comme l'ont montrĂ© ses albums de reprises RecrĂ©ations et 2, ainsi que ses participations aux tournĂ©es des EnfoirĂ©s. Dâun point de vue purement esthĂ©tique Ă©galement, puisque lâartiste change dâapparence Ă mesure quâil sort des disques, passant avec la mĂȘme aisance du look nĂ©o-rebelle Ă bouc peroxydĂ© Ă la panoplie dâindien cyberpunk avec dreadlocks et bottes camarguaises. Il nây a donc a priori rien dâĂ©tonnant Ă le voir endosser la dĂ©froque du chanteur dâopĂ©ra pour sa nouvelle sortie â dâautant que sa carriĂšre a dĂ©jĂ Ă©tĂ© ponctuĂ©e de prestigieuses piges lyriques, aux cĂŽtĂ©s de Luciano Pavarotti et au dĂ©tour dâune reprise de Caruso.
Voici donc plantĂ© le dĂ©cor du bien nommĂ© Baryton. Un "concept album", aurait-on dit Ă d'autres Ă©poques, qui voit notre homme sâapproprier Verdi et Puccini, et fricoter le temps dâun duo avec la soprano Patricia Petitbon. Une rĂ©crĂ©ation. Une escapade, aussi ludique quâanecdotique, pourrait-on mĂȘme penser si Pagny ne faisait pas partie des tĂ©nors de la variĂ©tĂ© francophone. Car lâinterprĂšte protĂ©iforme nâa pas piochĂ© dans le rĂ©pertoire classique pour jouer les fredonneurs du dimanche. Encore moins les maestros dâopĂ©rette. Sâil prĂ©tend en effet sâĂȘtre lancĂ© dans lâaventure sans la moindre prĂ©tention, lâentreprise nâen est pas moins des plus sĂ©rieuses.
PassĂ© dans ses jeunes annĂ©es par le conservatoire classique de Levallois-Perret, le Pagny de Baryton ne truque ni nâescroque, et nâa techniquement pas Ă rougir de sa prestation: câest mĂȘme avec une aisance certaine que son timbre navigue dans lâunivers bel canto, soutenu comme il se doit par un impeccable ensemble symphonique (les soixante cordes du London Session Orchestra) et des choeurs de premier ordre.
Un vieux fantasme
Outre les extraits de La Tosca et Rigoletto, Baryton compte deux compositions originales signĂ©es Calogero et Daran, et des titres empruntĂ©s Ă Freddy Mercury ou au West Side Story de Bernstein, rĂ©interprĂ©tĂ©s Ă la mode classique. Il y aurait presque une forme dâaudace de la part de lâhabituel Pagny de la mĂ©nagĂšre, champion dâune variĂ©tĂ© ouvertement populaire dâaller jouer les passeurs, de dĂ©fendre le classique ou supposĂ© tel. Non quâil craigne de se mettre Ă dos les puristes, qui auront tĂŽt fait de ranger sa tentative de vulgarisation aux cĂŽtĂ©s de celles â commercialement rĂ©ussies â du violoniste AndrĂ© Rieu. Mais Baryton apparaĂźt comme une sorte dâincongruitĂ© dans la discographie du chanteur et on imagine dâailleurs mal quâelle dĂ©clenchera des vocations chez ses fans. Ce n'est de toutes façons vraisemblablement pas pour ces derniers que les onze nouveaux titres ont Ă©tĂ© enregistrĂ©s, lâinterprĂšte de Bienvenue chez moi laissant entendre au grĂ© des dĂ©clarations promotionnelles quâil sâagissait pour lui de rĂ©aliser un "vieux fantasme", et surtout de rendre hommage Ă sa mĂšre, responsable de son penchant pour lâopĂ©ra (lâalbum lui est dâailleurs dĂ©diĂ©).
AprĂšs le succĂšs du multiplatinĂ© Ailleurs Land, dans lequel notre homme, condamnĂ© rĂ©cemment pour fraude fiscale*, livrait ses refrains de pauvre chanteur riche, Florent Pagny quitte donc le terrain polĂ©mique pour se faire plaisir. Un plaisir lucratif, puisque Baryton sâest rapidement offert une premiĂšre place dans le classement des ventes dâalbums en France. Sa posture de prince de la variĂ©tĂ© en escale lyrique peut donc bien froisser les gardiens du temple, ou ses transformations Ă rĂ©pĂ©tition prĂȘter Ă rire. Son bouc de mousquetaire et son bĂ©ret vissĂ© façon fashion sur des mĂšches quâon imagine volontiers rebelles feront le bonheur des railleurs! Quâimporte. Pagny conserve intacte sa cote dâamour auprĂšs dâun public prompt Ă le consacrer Ă chacune de ses sorties. De quoi nourrir pendant encore une bonne poignĂ©e dâalbums sa "libertĂ© de penser".
* Le chanteur a été condamné en janvier à six mois de prison avec sursis et 15.000 euros d'amende pour fraude fiscale et sera rejugé en appel le 9 décembre 2004.
Loïc BussiÚres
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