Dakar
03/02/2005 -
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Lorsque j'habitais à Kinshasa, tous les soirs, je me rendais chez un copain qui avait une radio – moi je n’en avais pas – pour écouter Canal tropical. Les radios nationales ne programmaient que les tubes locaux ou la musique de danse, mais Gilles passait des musiques de Bamako, de Ouaga, d'endroits dont je rêvais… Les années 80 étaient une période charnière dans nos cultures, et il était à l'affût de cette modernité, il savait repérer les bonnes fusions. Pas la tradition, mais tout ce qui était fusion et urbain. Et il était aussi à l'affût des talents. Il aimait l’excellence. Gilles était une grande source de savoir. Moi, j’allais au conservatoire pour apprendre la musique occidentale, mais pour la musique africaine il n’y avait pas d’école. L’émission de Gilles en tenait lieu.
On a fini par se rencontrer à un endroit incroyable : au Salon de l’agriculture, porte de Versailles à Paris, où RFI avait un stand. Il m’a dit : "Je te connais, j’ai écouté Mototo, j’adore. Il faut que tu viennes à l'émission." J’ai fait : "Ah…" et je l’ai bouclé. Il avait même retenu le nom de la chanson ! Mais ça ne s’est jamais fait. Il est mort avant.
C’était un mec très en avance. À l’époque où on s’extasiait sur tout ce qui était exotique, lui avait l’oreille, la finesse, l’exigence. Mais il n'était pas prétentieux; il avait un ton touchant et chaleureux, il venait à toi comme un frère: "J'ai écouté un truc là-bas et je voudrais le partager avec toi." Pour moi il était une étoile filante, sans lieu, sans race, sans couleur, il avait une mission et il l’a accomplie. Et puis il s’est barré.
TIKEN JAH FAKOLY
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J’ai fait mon premier reportage pour Gilles à dix-huit ans, à l’occasion d’un hommage à Bob Marley. Il a lu sur les ondes mon commentaire de Redemption Song, et j’ai remporté le premier prix de l’Afrique. Après, je lui envoyais aussi les cassettes des artistes sénégalais: Youssou N’Dour, Ismaël Lô, Omar Pène… Gilles donnait toujours l’adresse de l’émission au début et à la fin, mais même si tu ne mettais pas l’adresse exacte, Canal tropical, ça arrivait toujours ! Le rôle des reporters, c'était d'expliquer les chansons. Par exemple, quand Youssou N'Dour a sorti le titre Bougouma Am Dom, je l’ai repris vers par vers, en expliquant le sens : il ne souhaite pas être un père dont les enfants traînent dans la rue, mal habillés, mal nourris… J'ai envoyé le texte à Gilles, et il l’a lu à l’antenne. Quelquefois aussi, il nous prenait en direct : "Écoute, Albert, je te prends à telle heure, reste près du téléphone…"
Il a été le centre de beaucoup d’amitiés. Un jour, il est venu chez moi à Thiès avec Moussa Ngom et Michael Soumah. Je lui avais demandé ce qu’il voulait manger, il m’a dit : "Je suis au Sénégal, je mange tout." Quand ma maman a raccompagné Gilles jusqu’à sa voiture, il lui répétait : "Maman – comme si c'était sa propre mère – c’est la première fois que je viens mais ce n’est pas la dernière, je reviendrai, je te promets." Il a répété sa phrase jusqu’à la portière de la voiture. Et il est mort quelques semaines après.
Propos recueillis par Hélène Lee et la rédaction de RFI Musique